Troisième partie
Publication du Paradis perdu
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Il touchait à l'age de cinquante-neuf ans, lorsqu'en 1667 il songea à publier le Paradis perdu. Il en avait montré le manuscrit, alors divisé en dix livres, à Ellwood, quacker qui a laissé à la littérature anglaise l'Histoire sacrée et la Davideïde. Le manuscrit du Paradis perdu n'était pas de la main de l'auteur : Milton n'ayant pas le moyen de payer un copiste, quelques amis avaient écrit alternativement sous sa dictée. Le Censeur refusait l'imprimatur à cet autre Galilée, découvreur d'astres nouveaux ; il chicanait à chaque vers ; il lui semblait surtout que le crime de haute trahison ressortait du magnifique passage où la gloire obscurcie de Satan est comparée à une éclipse, laquelle alarme les rois par la frayeur des révolutions.
Mais comment le docteur Tomkyns ne s'aperçut-il pas des allusions aux mœurs de la dynastie restaurée, allusions si sensibles dans ces vers qui font partie de la belle invocation à l'amour conjugal?
«Il n'a point ses plaisirs (l'amour) dans le sourire acheté des prostituées, dans de rapides jouissances sans passion, sans joie et que rien ne rend chères; il ne les a point dans la danse des favorites ou sous le masque lascif, ou dans le bal de minuit, ou dans la sérénade donnée par un amant famélique à sa fière beauté & qu'il serait mieux de quitter avec mépris.
Milton peint encore plus clairement la cour de Charles dans la cour de Bacchus, lorsqu'il représente les courtisans prêts à le déchirer, lui Milton, comme les Bacchantes déchirèrent Orphée sur les monts de la Thrace :
« Chasse au loin les barbares discords de Bacchus, et de ses enfants de la joie; race de cette horde forcenée qui déchira sur le Rhodope le chantre de la Thrace : il ravit l'oreille des bois et des rochers, jusqu'à ce qu'une clameur sauvage noyât et la voix et la lyre : la Muse ne put défendre son fils. »
Il est probable que l'ingénieuse lâcheté du censeur sauva le Paradis perdu : Tomkyns n'osa point reconnaître le roi et ses amis dans un portrait dont la ressemblance frappait tous les yeux.
Les libraires intimidés ne se pressaient pas d'acquérir le manuscrit d'un auteur pauvre, presque inconnu comme poëte, suspect et détesté comme prosateur. Enfin il y en eut un plus hardi que les autres : il osa se charger en tremblant de l'ouvrage fatal.
On a conservé le contrat de vente et le manuscrit du poëme souillé de l'imprimatur : le contrat porte ce titre :
Milton's agreement with Mº Symons for Paradise lost.
Dated 27th april, 1667.
Convention de Milton avec M. Symons pour le Paradis perdu,
daté du 27 avril 1667.
Il est dit, dans cette convention, que Jean Milton, gentleman, cède à Samuel Symons imprimeur, en propriété et pour toujours, pour la somme de 5 liv. st., à lui, Milton, présentement payée, tous les exemplaires, copies et manuscrits d'un poëme intitulé : Paradis perdu, ou de quelque autre titre ou nom que ledit poëme est ou sera nommé. Clause singulière par laquelle on voit que Milton, son poëme fait et vendu, hésitait encore sur le titre qu'il lui donnerait. Samuel Symons s'engage, en considération (in considération) de l'acquisition du Paradis perdu, à payer une autre somme de 5 liv. st. à la fin de la première impression, quand il aura vendu 1,300 exemplaires de l'ouvrage. Il s'engage de plus à payer à Jean Milton ou à ses héritiers, à la fin d'une seconde édition, après la vente aussi de 1,300 exemplaires, une troisième somme de 5 liv. sterl. A la suite de ce contrat on voit trois quittances : l'une datée du 26 avril 1669, et signée Jean Milton, qui reconnaît avoir reçu les secondes 5 liv. st. mentionnées au contrat; l'autre signée d'Elisabeth veuve Milton, le 21 décembre 1680, qui reconnaît avoir reçu la somme de 8 liv. st., en cession de tous ses droits sur l'édition en douze livres du Paradis perdu; enfin une troisième quittance, ou plutôt des espèces de lettres-patentes d'Elisabeth Milton, du 29 avril 1681, laquelle renonce à jamais à toute reprise contre Samuel Symons, à toutes réclamations qui pourraient être à faire, from the beginning of the world unto the day of thèse presents, « depuis le commencement du monde jusqu'au jour de ces présentes. » Faites dans la trente-troisième année du règne de notre souverain seigneur Charles, par la grâce de Dieu roi d'Angleterre, d'Écosse, d'Irlande et de France, et défenseur de la foi.
Ainsi Milton reçut 10 liv. sterl. pour la cession de la propriété du Paradis perdu, et sa veuve 8. Les dernières lettres de cette veuve sont datées de la trente-troisième année du règne de Charles second, c'est-à-dire que la révolution de 1649 est non avenue; que Cromwell n'a pas régné, et que Milton, secrétaire de la République et du Protecteur, n'a point écrit, sous la République et le Protectorat, le poëme immortel, vendu pour 10 liv. st., payées dans l'espace de deux ans. Et c'est la veuve de Milton qui signe tout cela ! Qu'importe? Il n'appartenait pas plus à Charles II d'effacer les temps dont Cromwell et Milton avaient fixé la date, qu'à Louis XVIII de rayer de son règne celui de Napoléon.