Troisième partie
Samson agoniste. — Paradis reconquis. — nouvelle logique. - vraie religion. - mort de Milton
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le Paradis perdu, pendant toute la vie du poëte, demeura enseveli au fond de la boutique du libraire aventureux. En 1667, dans toute la gloire de Louis XIV, lorsque Andromaque faisait son apparition sur la scène, John Milton était-il connu en France? Oui : peut-être de quelques gens de justice, comme un coquin d'écrivassier dont les diatribes avaient été dûment brûlées par la main du bourreau à Paris et à Toulouse.
Milton survécut sept ans à la publication de son poëme, et n'en vit point le succès. Johnson qui retranche au poëte tout ce qu'il lui peut retrancher, ne lui veut pas même laisser l'amer plaisir d'avoir cru qu'il s'était trompé, d'avoir pensé qu'il avait perdu sa vie, ou qu'un âge indifférent et jaloux méconnaissait son génie. Le docteur prétend que le Paradis perdu eut un succès véritable durant la vie de l'auteur, que celui-ci « vit les progrès silencieux de son ouvrage; qu'il ne fut point découragé, se reposant sur son propre mérite avec une confiance intime dans son talent, attendant sans impatience les vicissitudes de l'opinion et l'impartialité de la génération suivante. »
Cette supposition est contraire aux faits matériels et l'on va voir par le Samson, si Milton se croyait apprécié de ses contemporains.
Milton avait cette force d'âme qui surmonte le malheur et se sépare d'une illusion : ayant jeté tout son génie au monde dans son poëme, il continua ses travaux comme s'il n'avait rien donné aux hommes, comme si le Paradis perdu était un pamphlet tombé, un accident dont il ne fallait plus s'occuper. Il publia successivement Samson, le Paradis reconquis, Une nouvelle Logique, un Traité sur la vraie Religion.
Le Paradis reconquis est une œuvre de lassitude, quoique calme et belle, mais la tragédie de Samson respire la force et la simplicité antiques. Le poëte s'est peint dans la personne de l'Israélite aveugle, prisonnier et malheureux : noble manière de se venger de son siècle !
Le jour de la fête de Dagon, Samson obtient la permission de respirer un moment à la porte de sa prison, à Gaza; la, il se lamente de ses misères :
« Je cherche ce lieu infréquenté pour donner quelque repos à mon corps ; mais je n'en trouve point à mes pensées inquiètes : comme des frelons armés, elles ne m'ont pas plutôt rencontré seul, qu'elles se précipitent sur moi en foule, et me tourmentent de ce que j'étais au temps passé, et de ce que je suis à présent..... Le plus grand de mes maux est la perte de la vue : aveugle au milieu de mes ennemis ! Oh ! cela est pis que les chaînes, les donjons, la mendicité, la décrépitude ! le plus vil des animaux est au-dessus de moi : le vermisseau rampe, mais il voit. Mais moi, plongé dans les ténèbres au milieu de la lumière ! O ténèbres ! ténèbres ! ténèbres ! en pleins rayons du midi ! Ténèbres irrévocables, éclipse totale sans aucune espérance de jour ! Si la lumière est si nécessaire à la vie, si elle est presque la vie, s'il est vrai que la lumière soit dans l'âme, pourquoi la vue est-elle confinée au tendre globe de l'œil, si aisé à éteindre ? . . • • . Ah ! s'il en eût été autrement, je n'aurais pas été exilé de la lumière pour vivre dans la terre de la nuit, exposé à toutes les insultes de la vie, capa tif chez des ennemis inhumains. s
On croit que par ces dernières paroles, le poëte faisait allusion à l'exécution du second Henri Vane.
Samson mené à la fête de Gaza pour amuser les convives, prie Dieu de lui rendre sa force ; il ébranle les colonnes de la salle du banquet, et périt sous les illustres ruines dont il écrase les Philistins, comme Milton en mourant, a enseveli ses ennemis sous sa gloire.
Milton dans ses derniers jours, fut obligé de vendre sa bibliothèque. Il approchait de sa fin : le docteur Wright l'étant allé voir, le trouva retiré au premier étage de sa petite maison, dans une toute petite chambre : on montait à cette chambre par un escalier tapissé momentanément d'une moquette verte afin d'assourdir le bruit des pas et de commencer le silence de l'homme qui s'avançait vers le silence éternel. L'auteur du Paradis perdu vêtu d'un pourpoint noir, reposait dans un fauteuil à coude : sa tête était nue ; ses cheveux argentés tombaient sur ses épaules, et ses beaux yeux noirs d'aveugle, brillaient sur la pâleur de son visage.
Le 10 novembre 1674, la Divinité qui parlait la nuit au poëte, le vint chercher ; il se réunit dans l'Éden céleste à ces anges au milieu desquels il avait vécu, et qu'il connaissait par leurs noms, leurs emplois et leur beauté.
Milton trépassa avec tani de douceur, qu'on ne s'aperçut pas du moment où, à l'âge de soixante-six ans moins un mois, il rendit à Dieu un des souffles les plus puissants qui animèrent jamais l'argile humaine. Cette vie du temps ni longue ni courte, servit de base à une vie immortelle : le grand homme traîna assez de jours sur la terre pour s'ennuyer, pas assez pour épuiser son génie qu'il posséda tout entier jusqu'à son dernier soupir. Bossuet, comme Milton, avait cinquante-neuf ans lorsqu'il composa le chef-d'œuvre de son éloquence; avec quel feu et quelle jeunesse, il parle de ses cheveux blancs ! Ainsi, l'auteur du Paradis perdu se plaint d'être glacé par les années, en peignant les amours d'Adam et d'Ève. L'évêque de Meaux prononça l'Oraison funèbre de la reine d'Angleterre en 1669, l'année même où Milton donna quittance des secondes 3 livres sterling, reçues pour la vente de son poëme. Ces incomparables génies qui tous les deux, dans des rangs opposés, avaient fait le portrait de Cromwell, s'ignoraient l'un l'autre, et n'entendirent peut-être jamais prononcer leurs noms : les aigles qui sont vus de tous, vivent un à un et solitaires dans la montagne.
Milton mourut juste à moitié terme entre deux révolutions, quatorze ans après la restauration de Charles II, et quatorze ans avant l'avénement de Guillaume. Il fut enterré près de son père dans le chœur de l'église de Saint-Gilles. Longtemps après, les curieux allaient voir une petite pierre dont l'inscription n'était plus lisible : cette pierre gardait les cendres délaissées de Milton ; on ne sait si le nom de l'auteur du Paradis perdu n'avait point été effacé.
La famille du poëte s'enfonça vite dans l'obscurité. Trente ans s'étaient écoulés depuis la mort de Milton, lorsque Déborah, voyant pour la première fois le portrait du poëte alors devenu célèbre, s'écria : «O mon père ! mon cher père ! » Déborah avait épousé Abraham Clarke, tisserand dans Spithfields ; elle mourut, âgée de soixante-seize ans, au mois d'août 1727. Une de ses filles se maria à Thomas Foster, tisserand aussi. Réduite à la misère, un critique proposa une souscription en sa faveur : «Cette proposition, dit-il, « doit être bien reçue, puisqu'elle est faite par moi, qu'on pourrait - « regarder comme le Zoïle de l'Homère anglais.» Zoile n'eut pas le plaisir de nourrir la petite-fille d'Homère des outrages qu'il avait prodigués au père de l'Epopée biblique. Le parterre anglais devint le tuteur de l'orpheline; elle eut son bénéfice une représentation du Masque dont Samuel Johnson, d'ailleurs assez dur dans son jugement sur Milton, fit le prologue.
Déborah fut connue du professeur Ward, et de Richardson à qui nous devons une Vie de Milton. Addisonse fit le patron de Déborah, et obtint pour elle de la reine Caroline, cinquante guinées.
Un fils de Déborah, Caleb Clarke, passa aux Indes dans les premières années du dix-huitième siècle. On a su par sir James Mackintosh, que ce petit-fils de Milton avait été clerc de paroisse à Madras. Caleb Clarke eut de sa femme Marie trois enfants : Abraham, Marie, morte en 1706, et Isaac. Abraham, arrière-petit-fils de Milton, épousa, au mois de septembre 1725, Anna Clarke; il en eut une fille, Marie Clarke, portée sur les registres de naissances, à Madras, 2 avril 1727. Là, disparaît toute trace de la famille de Milton. On ne sait ce que sont devenus Abraham et Isaac, qui ne moururent point à Madras, et dont jusqu'à présent on n'a point fait vérifier le décès sur les registres de Calcutta et de Bombay. S'ils étaient retournés en Angleterre, ils n'auraient point échappé aux admirateurs et aux biographes de Milton : ils se sont donc perdus dans les vastes régions de l'Inde, au berceau du monde chanté par leur aïeul. Peut-être quelques gouttes inconnues du sang libre de Milton animent aujourd'hui le cœur d'un esclave; peut-être aussi coulent-elles dans les veines d'un prêtre de Bouddha, ou dans celles d'un de ces bergers indiens, qui se retire au frais sous un figuier, et surveille « ses troupeaux à travers les entaillures coupées dans le « feuillage le plus épais. »
Shelters in cool, and tends his pasturing herds
At loop holes cut thro' thickest shade. . .
Paradise, Lost., IX., 13.
Rien de plus naturel que la curiosité qui nous porte à nous enquérir de la famille des hommes illustres ; celle de Bonaparte n'a
point péri, parce qu'il a laissé après lui les reines et les rois qu'il fit avec son épée. J'ai recherché ailleurs ce qu'étaient devenus les descendants de ce Cromwell, dont le nom se trouve inséparablement uni dans la gloire à celui de Milton.
« Il est possible, ai-je dit, qu'un héritier direct d'Olivier Cromwell « par Henri, soit maintenant quelque paysan irlandais inconnu, catholique, peut-être, vivant de pommes de terre dans les tourbières d'Ulster, attaquant la nuit les orangistes, et se débattant contre les lois atroces du Protecteur. Il est possible encore que ce descendant inconnu de Cromwell ait été un Franklin ou un Washington en Amérique1. »
1 Les quatre Stuarts. ↩