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L'Enchanteur 1768—1848

Cinquième partie

Young

Essai sur la littérature anglaise · 16 min de lecture · p. 270–279 · chapitre 93 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Young a fait une mauvaise école, et n'était pas lui-même un bon maître. Il dut une partie de sa première réputation au tableau que présente l'ouverture de ses Nuits. Un ministre du Tout-Puissant, un vieux père, qui a perdu sa fille unique, s'éveille au milieu de la nuit pour gémir sur des tombeaux ; il associe à la Mort, au Temps et à l'Eternité, la seule chose que l'homme ait de grand en soi-même, la Douleur. Ce tableau frappe.

Mais avancez un peu, quand l'imagination, éveillée par le début du poëte, a déjà créé un monde de pleurs et de rêveries, vous ne trouvez rien de ce qu'on vous à promis. Vous voyez un homme qui tourmente son esprit pour enfanter des idées tendres et tristes, et qui n'arrive qu'à une philosophie morose. Young, que le fantôme du monde poursuit jusqu'au milieu des tombeaux, ne décèle, dans ses déclamations sur la mort, qu'une ambition trompée ; il prend son humeur pour de la mélancolie. Point de naturel dans sa sensibilité, d'idéal dans sa douleur; c'est toujours une main pesante qui se traîne sur la lyre.

Young a cherché à donner à ses méditations le caractère de la tristesse : ce caractère se tire de ces trois sources : les scènes de la nature, le vague des souvenirs, les pensées de la religion.

Quant aux scènes de la nature, Young a voulu les faire servir à ses plaintes : il apostrophe la lune, il parle aux étoiles, et l'on ne se sent point ému. Je ne pourrais dire où gît cette tristesse, qu'un poëte fait sortir des tableaux de la nature; elle est cachée dans les déserts; c'est l'Écho de la Fable desséchée par la douleur, et habitante invisible de la montagne.

Ceux de nos bons écrivains qui ont connu le charme de la rêverie ont surpassé le docteur anglais. Chaulieu a mêlé, comme Horace, les pensées de la mort aux illusions de la vie :

Grotte, d'où sort ce clair ruisseau,

De mousse et de fleur tapissée,

N'entretiens jamais ma pensée

Que du murmure de ton eau.

Muses, qui dans ce lieu champêtre

Avec soin me fites nourrir ;

Beaux arbres, qui m'avez vu naître

Bientôt vous me verrez mourir.

La page la plus rêveuse d'Young ne peut être comparée à cette page de Rousseau :

« Quand le soir approchait, je descendais des cimes de l'île, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la grève, dans quelque asile caché; là, le bruit des vagues et l'agitation de l'eau, fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent, sans que je m'en fusse aperçu. Le flux et le reflux de cette eau, son bruit continu, mais renflé par intervalles, frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi, et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence, sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l'instabilité des choses du monde, dont la surface des eaux m'offrait l'image : mais bientôt ces impressions légères s'effaçaient dans l'uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui, sans aucun concours actif de mon âme, ne laissait pas de m'attacher au point, qu'appelé par l'heure et le signal convenus, je ne pouvais m'arracher de là sans efforts. »

Young a mal profité des rêveries qu'inspirent de pareilles scènes, parce que son génie manquait de tendresse.

Quant aux souvenirs du malheur, ils sont nombreux dans le poëte, mais sans vérité, comme le reste. Ils n'ont rien de ces accents de Gilbert, expirant à la fleur de l'âge, dans un hôpital et abandonné de ses amis :

Au banquet de la vie, infortuné convive,
J'apparus un jour, et je meurs!
Je meurs, et sur ma tombe où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
Adieu, champs fortunés, adieu, douce verdure,

Adieu, riant exil des bois; Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,

Adieu pour la dernière fois !
Ah ! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
Tant d'amis sourds à mes adieux !

Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,

Qu'un ami leur ferme les yeux!

Dans plusieurs endroits, Young déclame contre la solitude : l'habitude de son cœur n'était donc ni du prêtre ni du poëte. Les saints nourrissent leurs méditations au désert, et le Parnasse est aussi une montagne solitaire. Bourdaloue suppliait le chef de son ordre de lui permettre de se retirer du monde. « Je sens que mon corps s'affaiblit et tend à sa fin, écrivait-il. J'ai achevé ma course ; et plût à Dieu que je pusse ajouter : J'ai été fidèle !... Qu'il me soit permis d'employer uniquement pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste de vie... La, oubliant toutes les choses du monde, je repasserai devant Dieu toutes les années de ma vie dans l'amertume de mon âme. » Si Bossuet, vivant au milieu des pompes de Versailles, a su pourtant répandre dans ses écrits une sainte et majestueuse tristesse, c'est qu'il avait trouvé dans la religion toute une solitude.

Au surplus, dans ce genre descriptif élégiaque, notre siècle a surpassé le précédent. Ce ne sont plus comme autrefois des descriptions vagues, mais des observations précises qui s'harmonient aux sentiments, qui charment par leur vérité et laissent dans l'âme comme une sorte de plainte.

Regretter ce qu'il a perdu, habiter dans ses souvenirs, marcher vers la tombe, en s'isolant, c'est l'homme. Les images prises dans la nature ont mille rapports avec nos fortunes : celui-ci passe en silence, comme l'épanchement d'une source ; celui-ci attache un bruit à son cours, comme un torrent; celui-ci jette sa vie, comme une cataracte : elle épouvante et disparaît.

Young pleure donc sur les cendres de Narcissa sans attendrir le lecteur. Une mère était aveugle ; on lui avait caché que sa fille allait mourir : elle ne s'aperçut de son malheur qu'en embrassant cette fille, et en trouvant sous ses lèvres maternelles l'huile sainte dont le prêtre avait touché un front virginal. Voilà ce qui saisit le cœur plus que toutes les pensées des nuits du père de Narcissa.

Gray. - Thomson. - Delille. — Fontanes

De l'auteur des Nuits je passe au chantre des morts champêtres. Gray a trouvé sur la lyre une série d'accords et d'inspirations inconnus de l'antiquité. A lui commence cette école de poëtes mélancoliques, qui s'est transformée de nos jours dans l'école des poëtes désespérés. Le premier vers de la célèbre élégie de Gray est une traduction presque littérale du dernier vers de ces délicieux tercets du Dante,

Era già l'ora che volge « desio

A' navigant e' ntenerisce il cuore

Lo di ch' han detto a' dolci amici addio,

E che lo nuovo peregrin d'amore

Punge, se ode squilla di lontana

Che paja 'l giorno pianger che si muore.

Gray dit :

The curfew tolls the knell of parting day.

Dans mon temps, j'ai aussi imité le Cimetière de campagne. (Qui ne l'a pas imité ?)

Eh! que sont les honneurs ? l'enfant de la victoire,

Le paisible mortel qui conduit un troupeau, Meurent également; et les pas de la gloire,

Comme ceux du plaisir, ne mènent qu'au tombeau

Peut-être ici la mort enchaîne en son empire De rustiques Newton de la terre ignorés, D'illustres inconnus dont les talents sacrés Eussent charmé les dieux sur le luth qui respire :

Ainsi brille la perle au fond des vastes mers; Ainsi meurent aux champs des roses passagères, Qu'on ne voit point rougir, et qui, loin des bergères, D'inutiles parfums embaument les déserts.

L'exemple de Gray prouve qu'un écrivain peut rêver sans cesser d'être noble et naturel, sans mépriser l'harmonie.

L'ode sur une Vue lointaine du collége d'Éton, est digne, dans quelques strophes, de l'élégie sur le Cimetière de campagne.

Ah happy hills ! ah pleasing shade !

Ah fields belov'd in vain!

Where once my careless childhood stray'd,

A stranger yet to pain!

I feel the gales, that from you blow A momentary bliss bestow ;

As, waving fresh their gladsome wing,

My weary soûl they seem to sooth, And, redolent of joy and youth, To breathe a second spring.

Say, father Thames, for thou hast seen

Full many a sprightly race, Disporting on thy margent green, The paths of pleasure trace; Who foremost now delight to cleave, With pliant arms, thy glassy wave ?

The captive linnet which enthrall?

What idle progeny succeed To chase the rolling circle's speed, Or urge the flying ball?

Alas ! regardless of their doom, The little victims play !

No sense have they of ills to come Nor care beyond to-day.

« Heureuses collines, charmants bocages, champs aimés en vain, où jadis mon enfance insouciante errait étrangère à la peine ! Je sens les brises qui viennent de vous ; elles m'apportent un bonheur d'un moment : tandis qu'elles battent fraîchement de leur aile joyeuse, elles semblent caresser mon âme abattue, et, parfumées de joie et de jeunesse, me souffler un second printemps.

« Dis, paternelle Tamise (car tu as vu plus d'une race éveillée se jouant sur ta rive verdoyante, y tracer les pas du plaisir), dis quels sont aujourd'hui les plus empressés à fendre d'un bras pliant ton onde cristalline, à enlacer la linotte captive. Dis quelle génération volage l'emporte à précipiter la course du cerceau roulant, ou à lancer la balle fugitive.

« Hélas ! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes ! Elles n'ont ni prévision des maux à venir, ni soin d'outre-journée. »

Qui n'a éprouvé les sentiments et les regrets exprimés ici avec toute la douceur de la Muse? Qui ne s'est attendri au souvenir des jeux, des études, des amours de ses premières années? Mais peut-on leur rendre la vie? Les plaisirs de la jeunesse reproduits par la mémoire, sont des ruines vues au flambeau.

Gray avait la manie du gentleman-like ; il ne pouvait souffrir qu'on lui parlât de ses vers, dont il rougissait. Il se piquait d'être savant en histoire, et il l'était ; il s'occupait aussi des sciences naturelles ; il avait des prétentions à la chimie, comme dernièrement sir Davie ambitionnait le renom de poëte, mais avec raison. Où sont la gentilhommerie, l'histoire et la chimie de Gray? Il ne vit que dans un sourire mélancolique de ces Muses qu'il méprisait.

Thomson a exprimé, comme Gray, mais d'une autre manière, ses regrets des jours de l'enfance.

Welcome, kindred glooms !

Congenial horrors hail! with frequent foot,

Pleas'd hâve 1, in my chearful morn of life,

When nurs'd by careless solitude I liv'd, And sung of nature with unceasing joy,

Pleas'd hâve I wander'd thro' your rough domain;

Trod the pure virgin-snows, myself pure.

« Bienvenues ombres apparentées ! sympathiques horreurs, salut ! Que de fois charmé au joyeux matin de ma vie, lorsque je vivais nourri par une solitude insouciante, chantant la nature dans une joie sans fin, que de tois j'ai erré charmé à travers les rudes régions des tempêtes et foulé les neiges virginales, moi-même aussi pur ! etc. »

Comme les Anglais avaient leur Thomson, nous avions notre Saint-Lambert et notre Delille. Le chef-d'œuvre du dernier est sa traduction des Géorgiques (aux morceaux de sentiment près), mais c'est comme si vous lisiez Racine traduit dans la langue de Louis XV : on a des tableaux de Raphaël, copiés par Mignard; tels sont les tableaux de Virgile, calqués par l'abbé Delille.

Les Jardins sont un charmant ouvrage. Un style plus large se fait remarquer dans quelques chants de la traduction du Paradis perdu.

Quoi qu'il en soit, cette école technique placée entre l'école classique du dix-septième siècle et l'école romantique du dix-neuvième, est finie : ses hardiesses trop cherchées, ses labeurs pour ennoblir des choses qui n'en valent pas la peine, pour imiter des sons et des objets qu'il est inutile d'imiter, n'ont donné à l'école technique qu'une vie factice, passée avec les mœurs factices dont elle était née. Cette école, sans manquer de naturel, manque de nature; vouée « des arrangements puérils de mots, elle n'est ni assez originale comme école nouvelle, ni assez pure comme école antique. L'abbé Delille était le poëte des châteaux modernes, de même que le troubadour était le poëte des vieux châteaux : les vers de l'un, les ballades de l'autre font sentir la différence entre l'aristocratie dans la force de l'âge et l'aristocratie dans la décrépitude : l'abbé peint des lectures et des parties d'échecs, dans les manoirs où le troubadour chantait des croisades et des tournois.

La prose et les vers de M. de Fontanes se ressemblent et ont un mérite de même nature. Ses pensées et ses images ont une mélancolie ignorée du siècle de Louis XIV, qui connaissait seulement l'austère et sainte tristesse de l'éloquence religieuse. Cette mélancolie se trouve mêlée aux ouvrages du chantre du Jour des Morts, comme l'empreinte de l'époque où l'auteur a vécu; elle fixe la date de sa venue ; elle montre qu'il est né depuis Rousseau, non immédiatement après Fénelon. Si l'on réduisait les écrits de M. de Fontanes à deux petits volumes, l'un de prose, l'autre de vers, ce serait le plus élégant monument funèbre qu'on pût élever sur la tombe de l'école classique.

Parmi les odes posthumes de M. de Fontanes, il en est une sur l'Anniversaire de sa naissance ; elle a le charme du Jour des Morts, avec un sentiment plus pénétrant et plus individuel. Je ne me souviens que de ces deux strophes :

La vieillesse déjà vient avec ses souffrances.

Que m'offre l'avenir ? de courtes espérances.

Que m'offre le passé ? Des fautes, des regrets.

Tel est le sort de l'homme ; il s'instruit avec l'âge :

Mais que sert d'être sage,

Quand le terme est si près?

Le passé, le présent, l'avenir, tout m'afflige:

La vie à son déclin est pour moi sans prestige;

Dans le miroir du temps elle perd ses appas,

Plaisirs ! allez chercher l'amour et la jeunesse :

Laissez-moi ma tristesse,

Et ne l'insultez pas !

Si quelque chose au monde devait être antipathique à M. de Fontanes, c'était ma manière d'écrire. En moi commençait, avec l'école dite romantique, une révolution dans la littérature française : toute-fois mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. Je voyais bien de l'ébahissement sur son visage, quand je lui lisais des fragments des Natchez, d'Atala, de René ; il ne pouvait ramener ces productions aux règles communes de la critique ; mais il sentait qu'il entrait dans un monde nouveau; il voyait une nature nouvelle; il comprenait une langue qu'il ne parlait pas. Je reçus de lui d'excellents conseils : je lui dois ce qu'il peut y avoir de correct dans mon style; il m'apprit à respecter l'oreille; il m'empêcha de tomber dans l'extravagance d'invention et le rocailleux d'exécution de mes disciples, si j'ai des disciples.

Le 18 fructidor jeta M. de Fontanes à Londres. Nous allions souvent nous promener dans la campagne; nous nous arrêtions sous quelques-uns de ces larges ormes, répandus dans les prairies. Appuyé contre le tronc de ces ormes, mon ami me contait son ancien voyage en Angleterre, avant la Révolution; il me redisait les vers qu'il adressait alors à deux jeunes ladies, devenues vieilles à l'ombre des tours de Westminster; tours qu'il retrouvait debout comme il les avait laissées, durant qu'à leur base s'étaient ensevelies les illusions et les heures de sa jeunesse. Nous dînions dans quelque taverne solitaire à Chelsea sur la Tamise, en parlant de Shakespeare et de Milton qui

Au pied de Westminster,

« Et devinait Cromwell et rêvait Lucifer1.

1 Les Consolations. Sainte-Beuve. ↩

Milton et Shakespeare avaient vu ce que mon ami et moi nous voyions; ils s'étaient assis comme nous au bord de ce fleuve; pour nous, fleuve étranger de Babylone, pour eux, fleuve nourricier de la patrie. Nous rentrions de nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles, submergées l'une après l'autre dans le brouillard de la ville. Nous regagnions notre demeure guidés par d'incertaines lueurs qui nous traçaient à peine la route, à travers la fumée de charbon rougissante autour de chaque réverbère : ainsi s'écoule la vie du poète.

Réaction. - transformation littéraire. - historiens

Quand nous devînmes enthousiastes de nos voisins, quand tout fut anglais en France, habits, chiens, chevaux, jardins et livres, les Anglais, par leur instinct de haine pour nous, devinrent anti-Français; plus nous nous rapprochions d'eux, plus ils s'éloignaient de nous. Livré à la risée publique sur leur théâtre, on voyait dans toutes les parades de John Bull, un Français maigre, en habit de taffetas vert-pomme, chapeau sous le bras, jambes grêles, longue queue, air de danseur ou de perruquier affamé ; on le tirait par le nez, et il mangeait des grenouilles. Un Anglais sur notre scène, était toujours un milord ou un capitaine, héros de sentiment et de générosité. La réaction à Londres s'étendit à la littérature entière; on attaqua l'école française : tantôt cherchant à reproduire le passé, tantôt essayant des routes inconnues, d'innovations en innovations on arriva à l'école moderne anglaise.

Lorsque, en 1792, je me réfugiai en Angleterre, il me fallut réformer la plupart des jugements que j'avais puisés dans les critiques de Voltaire, de Diderot, de La Harpe et de Fontanes.

En ce qui touche les historiens, Hume était réputé écrivain toryjacobite, lourd et rétrograde; on l'accusait, ainsi que Gibbon, d'avoir surchargé la langue anglaise de gallicismes; on lui préférait son continuateur Smolett, esprit whig et progressif. Gibbon venait de disparaître ; il passait pour un rhéteur : philosophe pendant sa vie, devenu chrétien à sa mort, il demeurait, en cette qualité, atteint et convaincu de pauvre homme ; Hallam et Lingard n'avaient pas encore paru.

On parlait encore de Robertson parce qu'il était sec ; on ne peut pas dire de la lecture de son histoire ce que dit M. Lerminier de la lecture de l'histoire d'Hérodote aux Jeux Olympiques : « La Grèce tressaillit, et Thucydide pleura. » Le savant ministre écossais se serait en vain efforcé de trouver ce discours que Thucydide met dans la bouche des Platéens, plaidant leur cause devant les Lacédémoniens qui les condamnèrent à mort pour être restés fidèles aux Athéniens :

« Tournez les yeux sur les tombes de vos pères : immolés par les Mèdes, ensevelis dans nos sillons ; c'est à eux que chaque année nous rendions les honneurs publics, comme à nos anciens compagnons d'armes. Pausanias les inhuma ici, croyant les déposer dans une terre hospitalière. Si vous nous ôtez la vie; si du champ de Platée vous faites un champ de Thèbes, ne sera-ce pas abandonner vos proches dans une terre ennemie au milieu de leurs meurtriers? N'asservirez-vous pas le sol où les Hellènes conquirent leur liberté? N'abolirez-vous pas les antiques sacrifices des fondateurs de ces temples? Nous devenons suppliants des cendres de vos aïeux; nous implorons ces morts pour n'être pas asservis aux Thébains. Nous vous rappellerons la journée où les actions les plus éclatantes nous illustrèrent, et nous terminerons ce discours ; fin nécessaire et terrible, puisque nous allons peut-être mourir en cessant de parler. »

Avons-nous au milieu de nos campagnes des tombeaux où nous fassions chaque année des libations? Avons-nous des temples qui rappellent des faits mémorables ? L'histoire grecque est un poëme, l'histoire latine un tableau, l'histoire moderne une chronique.

Philosophes. — poètes. — politiques économistes

De 1792 à 1800, j'ai rarement entendu citer Locke en Angleterre : son système, disait-on, était vieilli, et il passait pour faible en idéologie. Quant à Newton, en tant qu'écrivain, on lui refusait la terre et on le renvoyait au ciel, ce qui était juste.

Il vint ; il révéla le principe suprême,

Constant, universel, un comme Dieu lui-même :

L'univers se taisait; il dit: Attraction!

Ce mot, c'était le mot de la création1.

1 Contemplation. A mon père. J. J. Ampère. ↩

Pour ce qui regarde les poëtes, les élégants extraits servaient d'exil à quelques pièces de Dryden. On ne pardonnait point aux vers rimés de Pope, bien qu'on visitât sa maison à Twickenham, que l'on coupât des morceaux du saule-pleureur planté par lui, et dépéri comme sa renommée.

Blair? ennuyeux critique à la française : on le mettait bien au-dessous de Johnson.

Le vieux Spectateur? Au grenier.

La littérature philosophique? En classe à Edimbourg.

Les ouvrages des politiques anglais ont peu d'intérêt général. Les questions générales y sont rarement touchées : ces ouvrages ne s'occupent guère que des vérités particulières à la constitution des peuples britanniques.

Les traités des Économistes sont moins circonscrits : les calculs sur la richesse des nations, l'influence des colonies, le mouvement des générations, l'emploi des capitaux, la balance du commerce et de l'agriculture, s'appliquent en partie aux diverses sociétés européennes.

Cependant, à l'époque dont je parle, M. Burke sortait de l'individualité nationale politique : en se déclarant contre la révolution française, il entraîna son pays dans cette longue voie d'hostilités, qui aboutit aux champs de Waterloo. Isolée pendant vingt-deux ans, l'Angleterre défendit sa constitution contre les idées qui l'envahissent aujourd'hui, et l'entraînent au sort commun de l'ancienne civilisation.