Deuxième partie
Henri VIII auteur
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
On pourrait étudier, dans les propres ouvrages de Henri VIII, la même métamorphose du style et des idées. Il y avait loin de « l'Instruction du chrétien (Institution of a christian man); a de la Science du chrétien » (Erudition of a christian man), à l'Assertio septem sacramentorum ; traité, dit Hume, qui ne fait pas tort à sa capacité (de Henri VIII), « which does no discredit to his capacity. » L'apôtre-roi, dans son impartialité, faisait brûler ensemble un luthérien et un catholique.
Nous avons vu comment la colère de Luther fut provoquée par l'ouvrage de Henri VIII. On ne sait guère aujourd'hui que l'Assertio eut une multitude d'éditions : publiée en 1521, on la trouve encore réimprimée quarante ans après, à Paris, en 1562. Elle est précédée d'une dédicace de l'Invincible Henri au pape Léon X. Henri prie Sa Sainteté de l'excuser d'avoir, tout jeune qu'il est (lui, Henri), au milieu de l'occupation des armes et des soins divers du trône, osé défendre la religion; mais il n'a pu voir attaquer les choses saintes, l'hérésie déborder de toutes parts sans en être indigné : il envoie son travail au vrai juge, afin qu'il le corrige s'il y trouve des erreurs.
Le doux et bénin roi s'adresse ensuite aux lecteurs ; il leur déclare que sans éloquence et sans savoir, seulement excité par la fidélité et la piété envers sa mère, l'Église, épouse du Christ, il vient combattre pour elle; il leur demande si jamais une pareille peste (la doctrine luthérienne) s'est répandue parmi le troupeau du Seigneur; si jamais serpent eut un poison pareil à celui que distille le livre de la Captivité de Babylone?
De là, entrant en matière, il dit un mot des Indulgences et soutient la croyance du Purgatoire. Il met Luther en opposition avec lui-même et affirme qu'il falsifie le Nouveau-Testament ; il établit par l'autorité des canons et par la tradition historique, le pouvoir universel de la papauté; il argumente en faveur des sept sacrements. Quant à l'Eucharistie, il répond à l'objection contre l'eau, que si l'Église catholique mêle l'eau au vin dans le calice, c'est que du côté du Christ mourant il sortit du sang et de l'eau, quia aqua cum sanguine de latere morientis effluxit. Il invite enfin, dans sa péroraison, tous les chrétiens à se réunir contre Luther, comme ils se réuniraient contre les Turcs, les Sarrasins et tous les Infidèles, adversus Turcas, adversus Sarracenos, adversus quidquid est uspiam infidelium consisterent.
Le docteur Martin se fâcha et outragea le docteur Henri. Henri en écrivit à son cousin le duc de Saxe. Celui-ci prêcha Luther, et le moine consentit à adresser au roi une lettre plus modérée. Elle est datée de Wittemberg, le 1er septembre 1525 : à entendre le Réformateur repentant, il ne s'est pas emporté contre le Souverain, mais contre des misérables qui ont osé mettre un libelle sous le nom d'un auguste monarque. Il espère que le Roi voudra bien lui faire une réponse clémente et bénigne : « de Ta Majesté Royale, le très-soumis « Martin Luther, signé de ma propre main. »
Dans sa réplique, Henri s'excuse de n'avoir pas répondu plus tôt; la lettre de Luther ne lui est pas arrivée directement; elle s'est égarée en chemin : il dit ensuite au nouvel apôtre que ses erreurs sont honteuses et ses hérésies insensées ; que son érudition et ses raisonnements, ni appuyés, ni soutenus, prouvent une impudence obstinée : « Si tu as une véritable repentance, Luther, ce n'est pas à mes « pieds qu'il faut te prosterner, mais aux pieds de Dieu. »
Le roi qui fut le mari de six femmes, qui envoya deux reines à l'échafaud, qui chassa les religieuses et les moines de leurs couvents, qui fonda une église où le clergé se marie, où les vœux monastiques sont abolis, crie à Luther : « Rends au cloître la chétive femme (muliercula), épouse adultère du Christ, avec laquelle tu vis sous le nom d'époux dans une très-scélérate débauche et une double damnation. Passe le reste de tes jours dans les larmes et les gémissements pour la foule de tes péchés; retourne à ton monastère : là tu pourras rétracter tes erreurs, et, par le salut de ton âme, racheter les périls de ton corps. Là, gémissant sur tes hérésies pestilentielles, sur tes erreurs dissolues, implore la miséricorde divine, non avec une confiance arrogante, un geste, un verbe, un esprit publicains, mais avec une pénitence assidue. Change-toi; amende-toi : jusque-là je serai contristé ; toi, tu seras perdu, et par toi, malheureux, une multitude périra. »
Afin qu'il ne manquât rien à cette scène, Léon X décerna à Henri VIII le titre de défenseur de la foi, porté par les rois protestants d'Angleterre presque jusqu'à nos jours. On voit au Vatican une harpe qu'un chieftain d'Irlande avait jadis fait passer au Saint-Siége, en signe de vassalité : Léon X la renvoya au défenseur de la foi, pour inféoder l'Irlande à la couronne britannique. L'Irlande ne devait pas se tenir offensée d'être donnée comme une harpe lorsque l'investiture de Rome elle-même se faisait par un camail, præfecturœ Romane investitura fiebat per mantum. (Décret. Innoc. III, lib. I.) Si Henri VIII avait mis la main sur Luther, il y aurait eu un Réformateur de moins en Europe.
N'oublions pas que tandis que Henri VIII était déclaré défenseur de la foi par la cour de Rome, Luther était élu Pape dans une des chapelles du Vatican, par les soldats luthériens du catholique Charles-Quint.
L'histoire présente des spectacles bien divers : en offre-t-elle un plus extraordinaire que celui de la querelle de Luther et de Henri VIII, quand on songe à ce que furent ces deux champions et à la révolution qu'ils ont produite? Voilà les instituteurs des peuples, les anachorètes du rocher, les austères enfants des doctes déserts d'une nouvelle Thébaïde, auxquels des hommes de raison, de lumière, de vertu, de liberté, ont soumis leur conscience et leur génie! Qui mène donc le genre humain?
Henri VIII était auteur en vers comme il l'était en prose : il jouait de la flûte et de l'épinette; il mit en musique des ballades pour sa cour, des messes pour sa chapelle : il reste de lui un motet, une antienne et beaucoup d'échafauds. N'était-ce pas un troubadour d'une grande imagination que cet homme, lequel se servit d'une statue de bois de la Vierge pour matière du bûcher de l'ancien confesseur de Catherine d'Aragon ; que cet homme qui manda à son tribunal le cadavre de saint Thomas de Cantorbéry, le jugea, le condamna à mort, malgré la maxime de droit, non bis in idem; qui fit lier des fagots sur le dos de cinq anabaptistes hollandais, et se donna le joyeux spectacle de cinq auto-da-fé errants? Il eut un jour un beau sujet de sonnet romantique : du haut d'une colline solitaire du parc de Richemont, il épia la nouvelle du supplice d'Anne Boleyn; il tressaillit d'aise au signal parti de la Tour de Londres. Quelle volupté! le fer avait tranché le cou délicat, ensanglanté les beaux cheveux auxquels le roi poëte avait attaché ses fatales caresses.