Troisième partie
Milton chez son père. — ouvrages de sa jeunesse
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le père de Milton ayant fait une petite fortune, s'était retiré à la campagne d'Horton, près Colebrooke, en Buckinghamshire. Milton l'y rejoignit et passa cinq années enseveli dans la lecture des auteurs grecs et latins. Il faisait, de temps en temps, quelques courses à Londres pour acheter des livres et prendre des leçons de mathématiques, d'escrime et de musique.
Il écrivait à un ami qui lui reprochait de vivre dans la retraite : Vous croyez qu'un trop grand amour d'apprendre est une faute; que je me suis abandonné à rêver inutilement mes années dans les bras d'une solitude lettrée, comme Endymion perdait ses jours avec la Lune sur le mont Latmus..... Mais ces belles espérances dont vous m'entretenez, qui flattent la vanité et la jeunesse, ne s'accordent point avec ce casque obscur de Pluton, dont parle Homère. Je mettrais bas ce casque si, dans ma vie cachée, je n'avais d'autre vue que de satisfaire une frivole curiosité. Mais l'exemple terrible, rapporté dans l'Évangile, du serviteur qui avait enfoui son talent, est présent à mes yeux : ce n'est pas le plaisir d'une étude spéculative, c'est la considération même du commandement évangélique qui m'empêche d'aller aussivite que d'autres et me retient par un religieux respect. Cependant, afin que vous voyiez que je me défie quelquefois de moi-même, et que je prends note de certain retardement en moi, j'ai la hardiesse de vous envoyer quelques-unes de mes rêveries de nuit, dans la forme des stances de Pétrarque.
How soon hath Time, the subtle thief of youth,
Stoln on his wing my three and twentieth year!
My hasting days fly on with full carreer,
But my late spring no bud or blossom shew'th.
« Combien vite le temps, adroit voleur de la jeunesse, a dérobé sur son aile mes vingt-trois années ! Mes jours hâtés fuient en pleine carrière, mais mon dernier printemps ne montre ni boutons, ni fleurs... »
De 1624 à 1638 il composa l'Arcades, Comus ou le Masque, Lycidus dans lequel il semble prophétiser la mort tragique de l'évêque Laud, l'Allegro et le Penseroso, des Elégies latines et des Sylves.
Johnson a fait de l'Allegro et du Penseroso une vive analyse.
« L'homme gai entend l'alouette le matin ; l'homme pensif entend « le rossignol le soir.
« L'homme gai voit le coq se pavaner, il prête l'oreille à l'écho qui répète le bruit du cor et de la meute dans le bois ; il voit le soleil s'élever avec gloire ; il écoute le chant de la laitière, il regarde les travaux du laboureur et du faucheur, il jette les yeux sur une tour éloignée où réside quelque belle dame : la nuit il fait ses délices de quelque conte fabuleux.
« L'homme pensif tantôt se promène à minuit pour rêver, tantôt écoute le triste son de la cloche du couvre-feu. Si le mauvais temps l'oblige de rentrer chez lui, il s'assied dan s une chambre éclairée par la lueur du foyer. Ayant près de lui une lampe solitaire, il épie l'étoile du pôle pour découvrir l'habitation des âmes séparées de leurs corps, ou bien il lit les scènes pathétiques de la tragédie ou de l'épopée. Quand vient le matin, matin obscurci par la pluie et le vent, il erre dans les sombres forêts où il n'y a pas de sentier; il tombe assoupi au bord de quelque eau qui murmure, et dans un enthousiasme mélancolique, il attend un rêve d'avenir ou une musique exécutée par quelques personnages aériens.
« La Gaieté et la Mélancolie sont toutes les deux solitaires, silencieuses habitantes des cœurs qui ne reçoivent ni ne transmettent des sentiments.
« L'homme gai assiste à la ville aux fêtes brillantes, aux savantes comédies de Ben Johnson et aux drames sauvages de Shakespeare (Wild dramas of Shakespeare).
« Le pensif, loin de la foule, se promène dans les cloîtres, ou « fréquente les cathédrales. »
Pour le vieil âge de la gaieté, Milton ne fait point de provisions ; mais il conduit la mélancolie avec une grande dignité jusqu'à la fin de la vie.
Je ne sais si les caractères sont suffisamment distincts ; on ne peut trouver, il est vrai, de la gaieté dans la mélancolie du poëte, mais j'ai peur qu'on ne rencontre quelque mélancolie dans sa gaieté. Le Penseroso et l'Allegro sont deux nobles efforts d'imagination.
Milton a emprunté plusieurs images de ses beaux poëmes à l'Anatomie de la mélancolie, par Burton, imprimée en 1624.