Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Portrait de Luther par Mainbourg, Bossuet et Voltaire

Deuxième partie

Portrait de Luther par Mainbourg, Bossuet et Voltaire

Essai sur la littérature anglaise · 4 min de lecture · p. 80–81 · chapitre 23 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On peut remarquer à l'honneur des écrivains catholiques et des prêtres, la justice qu'ils ont rendue à Luther dans les portraits qu'ils ont faits de lui.

« C'était un homme d'un esprit vif et subtil, dit le père Mainbourg dans son style un peu vieilli, naturellement éloquent, disert et poli dans sa langue, infiniment laborieux, et si assidu à l'étude, qu'il y passait quelquefois les jours entiers, sans même se donner le loisir de prendre un morceau : ce qui lui acquit une assez grande connaissance des langues et des Pères, à la lecture desquels, et surtout à celle de saint Augustin, dont il fit un très-mauvais usage, il s'était fort attaché contre l'ordinaire des théologiens de son temps. Il avait la complexion forte et robuste pour durer au travail, sans détriment de sa santé; tempérament bilieux et sanguin, ayant l'œil pénétrant et tout de feu; le ton de voix agréable, et fort élevé quand il était une fois échauffé; l'air fier, intrépide et hautain, qu'il savait pourtant radoucir, quand il voulait, pour contrefaire l'humble, le modeste et le mortifié, ce qui ne lui arrivait pas trop souvent... Voilà le véritable caractère de Martin Luther, dans lequel on peut dire qu'il y eut un grand mélange de quelques bonnes et de plusieurs mauvaises qualités, et qu'il fut bien plus débauché encore dans l'esprit que dans les mœurs, et dans sa vie, laquelle il passa toujours assez régulière. »

Bossuet a fait de Luther un portrait qu'on pourrait croire flatté à force d'être impartial :

«Les deux partis qui partagent la réforme l'ont également reconnu pour leur auteur. Ce n'a pas été seulement les luthériens, ses sectateurs, qui lui ont donné à l'envi de grandes louanges; Calvin admire souvent ses vertus, sa magnanimité, sa constance, l'industrie incomparable qu'il a fait paraître contre le pape : c'est la trompette ou plutôt le tonnerre ; c'est la foudre qui a tiré le monde de sa léthargie; ce n'était pas Luther qui parlait, c'était Dieu qui foudroyait par sa bouche. Il est vrai qu'il eut de la force dans le génie, de la véhémence dans ses discours, une éloquence vive et impétueuse qui entraînait les peuples et les ravissait ; une hardiesse extraordinaire, quand il se vit soutenu et applaudi, avec un air d'autorité qui faisait trembler devant lui ses disciples ; de sorte qu'ils n'osaient le contredire ni dans les grandes choses ni dans les petites. Ce ne fut pas seulement le peuple qui regarda Luther comme un prophète, les doctes du parti le donnaient pour tel, Mélanchton, qui se rangea sous sa discipline dès le commen- « cement de ces disputes, se laissa d'abord tellement persuader qu'il y avait en cet homme quelque chose d'extraordinaire et de prophétique, qu'il fut longtemps sans en pouvoir revenir, malgré tous les défauts qu'il découvrait de jour en jour dans son maître, et il écrivait à Érasme, en parlant de Luther : Vous savez qu'il faut éprouver et non pas mépriser les prophètes. Cependant ce nouveau prophète s'emportait à des excès inouïs. Il outrait tout : parce que les prophètes, par l'ordre de Dieu, faisaient de terribles invectives, il devint le plus violent de tous les hommes et le plus fécond en paroles outrageuses. Luther parlait de lui-même de manière à faire rougir tous ses amis. Enflé de son savoir, médiocre au fond, mais grand pour le temps, et trop grand pour son salut et pour le repos de l'Église, il se mettait au-dessus de tous les hommes, et non-seulement de ceux de son siècle, mais des plus illustres siècles passés. Il faut avouer qu'il avait beaucoup de force dans l'esprit : rien ne lui manquait que la règle, que l'on ne peut avoir que dans l'Église, et sous le joug d'une autorité légitime. Si Luther se fût tenu sous ce joug si nécessaire à toutes sortes d'esprits, et surtout aux esprits bouillants et impétueux comme le sien; s'il eût pu retrancher de ses discours ses emportements, ses plaisanteries, ses arrogances brutales, ses excès, ou, pour mieux dire, ses extravagances, la force avec laquelle!e il manie la vérité n'aurait pas servi à la séduction. C'est pourquoi on le voit encore invincible, quand il traite les dogmes anciens qu'il avait pris dans le sein de l'Église ; mais l'orgueil suivait de près ses victoires. »

Le patriarche de l'incrédulité, Voltaire, a traité Luther moins favorablement que le Jésuite Mainbourg et l'Évêque de Meaux.

« On ne peut, dit-il, sans rire de pitié, lire la manière dont Luther traite tous ses adversaires et surtout le pape : Petit pape, petit papelin, vous êtes un âne, un ânon; allez doucement, il fait glacé; vous vous rompriez les jambes, et on dirait : Que diable est-ceci? le petit ânon de papelin est estropié. Un âne sait qu'il est âne, une pierre sait qu'elle est pierre; mais ces petits ânons de papes ne savent pas qu'ils sont ânons. »

Ces moqueries de Voltaire sont justes, mais elles ne comptent pas.