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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Vie de Shakespeare

Deuxième partie

Vie de Shakespeare

Essai sur la littérature anglaise · 10 min de lecture · p. 133–137 · chapitre 45 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Et quelle a été cette vie? qu'en sait-on ? peu de chose. Celui qui l'a portée, l'a cachée, et ne s'est soucié ni de ses travaux ni de ses jours.

Si l'on étudie les sentiments intimes de Shakespeare dans ses ouvrages, le peintre de tant de noirs tableaux semblerait avoir été un homme léger, rapportant lout à sa propre existence : il est vrai qu'il trouvait assez d'occupation dans une aussi grande vie intérieure. Le père du poëte, probablement catholique, d'abord chef bailli et alderman à Stratford, était devenu marchand de laine et boucher. William, fils aîné d'une famille de dix enfants, exerça le métier de son père. Je vous ai dit que le dépositaire du poignard de Melpomène saigna des veaux avant de tuer des tyrans, et qu'il adressait des harangues pathétiques aux spectateurs de l'injuste mort de ces innocentes bêtes. Shakespeare, dans sa jeunesse, livra, sous un pommier resté célèbre, des assauts de cruchons de bière aux trinqueurs de Bidford. A dix-huit ans il épousa la fille d'un cultivateur, Anna Hatway, plus âgée que lui de sept années. Il en eut une première fille, et puis deux jumeaux, un fils et une fille. Cette fécondité ne le fixa ni ne le toucha guère; il oublia si bien et si vite madame Anna, qu'il ne s'en souvint que pour lui laisser, par interligne, dans son testament mentionné plus haut, le second de ses lits après le meilleur.

Une aventure de braconnier le chassa de son village. Appréhendé au corps dans le parc de sir Thomas Lucy, il comparut devant l'offensé, et se vengea de lui en placardant à sa porte une ballade satirique. La rancune de Shakespeare dura ; car de sir Thomas Lucy il fit le bailli Shallow, dans la seconde partie de Henri VI, et l'accabla des bouffonneries de Falstaff. La colère de sir Thomas ayant obligé Shakespeare de quitter Stratford, il alla chercher fortune à Londres.

La misère l'y suivit. Réduit à garder les chevaux des gentlemen à la porte des théâtres, il disciplina une troupe d'intelligents serviteurs, qui prirent le nom de garçons de Shakespeare (Shakespeare's Boys). De la porte des théâtres se glissant dans la coulisse, il y remplit la fonction de call boy (garçon appeleur). Green, son parent, acteur à Black-Friars, le poussa de la coulisse sur la scène, et d'acteur il devint auteur. On publia contre lui des critiques et des pamphlets auxquels il ne répondit pas un mot. Il remplissait le rôle de frère Laurence dans Roméo et Juliette, et jouait celui du spectre dans Hamlet d'une manière effrayante. On sait qu'il joutait d'esprit avec Le Ben Johnson au club de la Sirène, fondé par sir Walter Raleigh. reste de sa carrière théâtrale est ignoré; ses pas ne sont plus marqués dans cette carrière que par des chefs-d'œuvre qui tombaient deux ou trois fois l'an de son génie, bis pomis utilis arbos, et dont il ne prenait aucun souci. Il n'attachait pas même son nom à ces chefs-d'œuvre, tandis qu'il laissait écrire ce grand nom au catalogue de comédiens oubliés, entre-parleurs (comme on disait alors) dans des pièces encore plus oubliées. Il ne s'est donné la peine ni de recueillir ni d'imprimer ses drames : la postérité, qui ne lui vint jamais en mémoire, les exhuma des vieux répertoires, comme on déterre les débris d'une statue de Phidias parmi les obscures images des athlètes d'Olympie.

Dante se joint sans façon au groupe des grands poëtes : Vidi quattro grand'ombre a moi venire; le Tasse parle de son immortalité; ainsi des autres. Shakespeare ne dit rien de sa personne, de sa famille, de sa femme, de son fils (mort à l'âge de douze ans), de ses deux filles, de son pays, de ses ouvrages, de sa gloire; soit qu'il n'eût pas la conscience de son génie, soit qu'il en eût le dédain, il paraît n'avoir pas cru au souvenir : « Ah ! ciel, s'écrie Hamlet, mort depuis deux mois et pas encore oublié ! On peut espérer alors que la mémoire d'un grand homme lui survivra six mois ; mais, par Notre-Dame, il faudra pour cela qu'il ait bâti des églises; autrement, qu'il se resigne à ce qu'on ne pense plus à lui. »

Shakespeare quitta brusquement le théâtre à cinquante ans, dans la plénitude de ses succès et de son génie. Sans chercher des causes extraordinaires à cette retraite, il est probable que l'insouciant acteur descendit de la scène aussitôt qu'il eut acquis une petite indépendance. On s'obstine à juger le caractère d'un homme par la nature de son talent, et réciproquement la nature de ce talent par le caractère de l'homme ; mais l'homme et le talent sont quelquefois très-disparates, sans cesser d'être homogènes. Quel est le véritable homme, de Shakespeare le tragique, ou de Shakespeare le joyeux vivant? Tous les deux sont vrais ; ils se lient ensemble au moyen des mystérieux rapports de la nature.

Lord Southampton fut l'ami de Shakespeare, et l'on ne voit pas qu'il ait rien fait de considérable pour lui. Elisabeth et Jacques Ier protégèrent l'acteur, et apparemment le méprisèrent. De retour à ses foyers, il planta le premier mûrier qu'on ait vu dans le canton de Stratford. Il mourut, en 1616, à Newplace, sa maison des champs. Né le 23 avril 1564, ce même jour, 23 avril, qui l'avait amené devant les hommes, le vint chercher, en 1616, pour le conduire devant Dieu. Enterré sous une dalle de l'église de Stratford, il eut une statue, assise dans une niche comme un saint, peinte en noir et en écarlate, repeinte par le grand-père de mistriss Siddon, et rebarbouillée de plâtre par Malone. Une crevasse se forma, il y a plusieurs années, dans le sépulcre; le marguillier de surveillance ne découvrit ni ossements ni cercueil : il aperçut de la poussière, et l'on a dit que c'était quelque chose que d'avoir vu la poussière de Shakespeare. Le poëte, dans une épitaphe, défendait de toucher à ses cendres : ami du repos, du silence et de l'obscurité, il se mettait en garde contre le mouvement, le bruit et l'éclat de son avenir. Voici donc toute la vie et toute la mort de cet immortel : une maison dans un hameau, un mûrier, la lanterne avec laquelle l'auteuracteur jouait le rôle de frère Laurence dans Roméo et Juliette, une grossière effigie villageoise, une tombe entr'ouverte.

Castre, ministre protestant, acheta la maison de Newplace; l'ecclésiastique bourru, importuné du pèlerinage des dévots à la mémoire du grand homme, abattit le mûrier ; plus tard il fit raser la maison, dont il vendit les matériaux. En 1740, des Anglaises élevèrent a Shakespeare, dans Westminster, un monument de marbre; elles honorèrent ainsi le poëte qui tant aima les femmes, et qui avait dit dans Cymbeline : « L'Angleterre est un nid de cygnes au milieu i d'un vaste étang.»

Shakespeare était-il boiteux comme lord Byron, Walter Scott et les Prières, filles de Jupiter? Les libelles, publiés contre lui de son vivant, ne lui reprochent pas un défaut si apparent à la scène. Lame se disait d'une main comme d'un pied : lame of one hand. Lame signifie, en général, imparfait, défectueux, et se prend dans le même sens au figuré. Quoi qu'il en soit, le boy de Stratford, loin d'être honteux de son infirmité comme Childe-Harold, ne craint pas de la rappeler à l'une de ses maîtresses :

• . lame by fortune's dearest spite.

« Boiteux par la moquerie la plus chère de la fortune. »

Shakespeare aurait eu beaucoup d'amours, si l'on en comptait une par sonnet : total, cent cinquante-quatre. Sir William Davenant se vantait d'être le fils d'une belle hôtelière, amie de Shakespeare, laquelle tenait l'auberge de la Couronne à Oxford. Le poëte se traite assez mal dans ses petites odes, et dit des vérités désagréables aux objets de son culte. Il se reproche à lui-même quelque chose : gémit-il mystérieusement de ses mœurs, ou se plaint-il du peu d'honneur de sa vie? C'est ce qu'on ne peut démêler. « Mon nom a reçu une flétrissure, my name receives a brand. Ayez pitié de moi, et souhaitez que je sois renouvelé, tandis que, comme un patient volontaire, je boirai un antidote d'Eysell contre ma forte corruption. .

« Je ne puis toujours l'avouer, de peur que ma faute déplorée ne te fasse honte. Et toi, tu ne peux m'honorer d'une faveur publique, sans ravir l'honneur à ton nom, unless thou take that honour from i thy name. i

Des commentateurs se sont figuré que Shakespeare rendait hommage à la reine Elisabeth ou à lord Southampton transformé symboliquement en une maîtresse. Rien de plus commun au quinzième siècle, que ce mysticisme de sentiment et cet abus de l'allégorie : Hamlet parle d'Yorick comme d'une femme, quand les fossoyeurs retrouvent sa tête : « Hélas ! pauvre Yorick ! je l'ai connu, Horatio : c'était un compagnon joyeux et d'une imagination exquise. . . . La étaient attachées ces lèvres que j'ai baisées ne sais combien de fois : that 1 hâve kiss'd, I know not how oft. » Au temps de Shakespeare l'usage de s'embrasser sur la joue était inconnu : Hamlet dit à Yorick ce que Marguerite d'Écosse disait à Alain Chartier.

Quoi qu'il en soit, beaucoup de sonnets sont visiblement adressés à des femmes. Des jeux d'esprit gâtent ces effusions érotiques, mais leur harmonie avait fait surnommer l'auteur le poëte à la langue de miel. Depuis Catulle il est question, chez les nourrissons des Muses, d'une rose qu'il se faut hâter d'enlever à sa tige, avant qu'elle soit effeuillée ; Shakespeare parie p'us c'air : il invite son ami à renaître dans une belle petite fille, laquelle renaîtra à son tour dans une autre belle petite fille, et ainsi de suite : moyen sûr pour que la rose, toujours cueillie, ne soit jamais fanée.

Le créateur de Desdémone et de Juliette vieillissait sans cesser d'être amoureux. La femme inconnue à laquelle il s'adresse en vers charmants, était-elle fière et heureuse d'être l'objet des sonnets de Shakespeare? on peut en douter : la gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme : ils la parent, et ne peuvent l'embellir.

My love is strengthen'd, though more weak in seeming, etc.

« Mon amour est augmenté, quoique plus faible en apparence; .... . . notre amour nouveau n'était encore qu'au printemps, quand j'avais accoutumé de le saluer de mes vers; ainsi Philomèle chante au commencement de l'été, et retient ses soupirs à mesure que les jours mûrissent ; non que l'été soit maintenant moins doux qu'il n'était quand les hymnes mélancoliques du rossignol silenciaient la nuit ! mais une musique du désert s'élève à présent de chaque rameau, et les choses agréables, devenues communes, perdent leurs plus chères délices. Comme l'oiseau, je me tais quelquefois pour ne pas vous fatiguer de mes chansons. »

That time of year theu may'st, in me bohold

When yellow leaves, or none, or few, do hans, etc.

« Tu peux voir en moi ce temps de l'année où quelques feuilles jaunies pendent aux rameaux qui tremblent à la bise, voûtes en ruine et dépouillées où naguère les petits oiseaux gazouillaient. . . .. Tu vois en moi le rayon d'un feu qui s'éteint sur les cendres de sa jeunesse, comme sur un lit de mort où il expire, consumé par ce qui le nourrissait. Ces choses que tu vois, doivent rendre ton amour plus empressé d'aimer un bien que sitôt tu vas perdre.

No longer mourn for me, when I am dead,

Than you shall hear the surly sullen bell, etc.

« Ne pleurez pas longtemps pour moi, quand je serai mort : vous entendrez la triste cloche, suspendue haut, annoncer au monde que j'ai fui ce monde vil, pour habiter avec les vers plus vils encore. Si vous lisez ces mots, ne vous rappelez pas la main qui les a tracés ; je vous aime tant que je veux être oublié dans vos doux souvenirs, si en pensant à moi vous pouviez être malheureuse. Oh ! si vous jetez un regard sur ces lignes quand peut-être je ne serai plus qu'une masse d'argile, ne redites pas même mon pauvre nom, et laissez votre amour se faner avec ma vie. »

Il y a plus de poésie, d'imagination, de mélancolie dans ces vers que de sensibilité, de passion et de profondeur. Shakespeare aime, mais il ne croit pas plus à l'amour qu'il ne croyait à autre chose : une femme pour lui est un oiseau, une brise, une fleur; chose qui charme et passe. Par l'insouciance ou l'ignorance de sa renommée, par son état qui le jetait à l'écart de la société, en dehors des conditions où il ne pouvait atteindre, il semble avoir pris la vie comme une heure légère et désoccupée, comme un loisir rapide et doux.

Les poëtes aiment mieux la liberté et la muse que leur maîtresse : le pape offrit à Pétrarque de le séculariser, afin qu'il pût épouser Laure. Pétrarque répondit à l'obligeante proposition de Sa Sainteté : « J'ai encore bien des sonnets à faire. »

Shakespeare, cet esprit si tragique, tira son sérieux de sa moquerie, de son dédain de lui-même et de l'espèce humaine : il doutait de tout ; Perhaps est un mot qui lui revient sans cesse. Montaigne, de l'autre côté de la mer, répétait : «Peut-être. Que « sais-je? »