Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Theatre. — mistriss Siddons. - parterre. — invasion de la littérature allemande

Cinquième partie

Theatre. — mistriss Siddons. - parterre. — invasion de la littérature allemande

Essai sur la littérature anglaise · 7 min de lecture · p. 280–283 · chapitre 94 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il y avait pourtant de l'ingratitude envers les classiques que l'on dédaignait : on était revenu à Shakespeare et à Milton ; eh bien ! les écrivains du siècle de la reine Anne avaient rendu à la lumière ces deux poëtes qui attendirent cinquante ans dans les limbes le moment de leur entrée dans la gloire. Dryden, Pope et Addison furent les promoteurs de l'apothéose. Ainsi Voltaire a contribué à l'illustration des grands hommes du règne de Louis XIV : cet esprit mobile, curieux, investigateur, ayant beaucoup de renommée, en prêtait un peu à son prochain, à condition qu'elle lui serait rendue avec de gros intérêts.

Durant les huit années de mon émigration à Londres, je vis Shakespeare dominer la scène; 2 peine Rowe, Congrève, Ottway, y paraissent-ils quelquefois : ce peintre sublime et inégal des passions ne permettait à personne de se placer auprès de lui. Mistriss Siddons, dans le rôle de lady Macbeth, jouait avec une grandeur extraordinaire : la scène du somnambulisme glaçait d'effroi le spectateur. Talma seul était au niveau de cette actrice, mais son talent avait quelque chose de la correction grecque, qui ne se retrouvait pas dans celui de mistriss Siddons.

Invité à une soirée chez lord Lansdown en 1822, Sa Seigneurie me présenta à une dame sévère, âgée de soixante-treize ans : elle était habillée de crêpe, portait un voile noir comme un diadème sur ses cheveux blancs, et ressemblait à une reine abdiquée. Elle me salua d'un ton solennel et de trois phrases estropiées du Génie du Christianisme; puis elle me dit, avec non moins de solennité : Je suis mistriss Siddons. » Si elle m'avait dit : « Je suis lady Macbeth, » je l'aurais cru. Il suffit de vivre pour rencontrer ces débris d'un siècle, jetés par les flots du temps sur le rivage d'un autre siècle.

Le parterre anglais était, en mes jours d'exil, turbulent et grossier ; des matelots buvaient de la bière au parterre, mangeaient des oranges, apostrophaient les loges. Je me trouvais un soir auprès d'un matelot entré ivre dans la salle ; il me demanda où il était : je lui dis à Covent-Garden : « Pretty garden, indeed ! - Joli jardin vraiment! » s'écria-t-il, saisi comme les dieux d'Homère d'un rire inextinguible. Mais John Bull, dans sa brutalité, était meilleur juge des beautés de Shakespeare, que ces dandys, qui préfèrent actuellement les pièces de Kotzebue et de nos boulevards, traduites en anglais, aux scènes de Richard I11 et d'Humlet.

La littérature germanique a envahi la littérature anglaise, comme la littérature italienne d'abord, et la littérature française ensuite, firent autrefois irruption dans la patrie de Milton. Walter Scott débuta dans la carrière des lettres par la traduction du Berlichingen de Goëthe. Puis les drames de Kotzebue profanèrent la scène de Shakespeare : on aurait pu choisir autrement, puisqu'on avait Goëthe, Shiller et Lessing. Quelques poëtes écossais ont imité mieux, dans leur courage et dans leurs montagnes, ces chants guerriers de la nouvelle Germanie, que M. Saint-Marc-Girardin nous a fait connaître, comme M. Ampère nous a initiés aux Edda, aux Sagas et aux Niebelungen.

« Comme elle dort (la reine de Prusse) doucement ! Ses traits respirent encore je ne sais quel air de vie. Ah ! puisses-tu dormir jusqu'au jour où ton peuple lavera dans le sang la rouille de son épée, dormir jusqu'à la nuit, la plus belle des nuits, qui verra briller sur les montagnes les signaux de la guerre. Éveille-toi alors, éveille-toi, sainte patronne de l'Allemagne ; sois son ange, l'ange de la liberté et de la vengeance1!n

1 Kærner : Notices sur l'Allemagne. M. Saint-Marc-Girardin. ↩

Éloquence politique. - Fox. - Burke. - Pitt

L'éloquence politique pourrait être considérée comme faisant partie de la littérature britannique2; j'ai été à même de la juger à deux époques bien différentes de ma vie.

2 Tout ce qui suit jusqu'au chapitre Voyages est extrait de mes Mémoires, et marqué de guillemets. ↩

« L'Angleterre de 1688 était, vers la fin du siècle dernier, à l'apogée de sa gloire. Pauvre émigré à Londres de 1792 à 1800, j'ai entendu parler les Pitt, les Fox, les Sheridan, les Wilberforce, les Grenville, les Whitbread, les Lauderdale, les Erskine; magnifique ambassadeur à Londres en 1822, je ne saurais dire à quel point je fus frappé, lorsque, au lieu des grands orateurs que j'avais admirés autrefois, je vis se lever ceux qui étaient leurs seconds à la date de mon premier voyage, les écoliers à la place des maîtres. Albion s'en va comme le reste; les idées générales ont pénétré dans cette société particulière et la mènent. Mais l'aristocratie éclairée, placée à la tête de ce pays depuis cent quarante ans, aura montré au monde une , des plus belles et des plus puissantes sociétés qui aient fait honneur à l'espèce humaine, depuis le patriciat romain. Les derniers succès de la couronne britannique sur le continent ont précipité sa chute : l'Angleterre victorieuse, de même que Bonaparte vaincu, a perdu son empire à Waterloo.

« En 1796 j'assistai à la mémorable séance de la chambre des Communes, où M. Burke se sépara de M. Fox. Il s'agissait de la révolution française, que M. Burke attaquait et que M. Fox défendait. Jamais les deux orateurs, qui jusqu'alors avaient été amis, ne déployèrent autant d'éloquence. Toute la chambre fut émue, et des larmes remplirent les yeux de M. Fox, quand M. Burke termina sa réplique par ces paroles :

« Le très-honorable gentleman, dans le discours qu'il a fait, m'a traité à chaque phrase avec une dureté peu commune; il a censuré ma vie entière, ma conduite et mes opinions. Nonobstant cette grande et sérieuse attaque, non méritée de ma part, je ne serai pas épouvanté ; je ne crains pas de déclarer mes sentiments dans cette chambre, ou partout ailleurs. Je dirai au monde entier que la constitution est en péril. C'est certainement une chose indiscrète en tout temps, et beaucoup plus indiscrète encore à cet âge de ma vie, que de provoquer des ennemis ou de donner à mes amis des raisons de m'abandonner. Cependant, si cela doit arriver pour mon adhésion à la constitution britannique, je risquerai tout, et comme le devoir public et la prudence publique me l'ordonnent, dans mes dernières paroles je m'écrierai : Fuyez la constitution française! - Fly from the french constitution. »

« M. Fox ayant dit qu'il ne s'agissait pas de perdre des amis, M. Burke s'écria :

« Oui, il s'agit de perdre des amis! Je connais le résultat de ma conduite; j'ai fait mon devoir au prix de mon ami, notre amitié est finie: I hâve done my duty at the price of my friend; our friendship is at an end. J'avertis les très-honorables gentlemen qui sont les deux grands rivaux dans cette chambre, qu'ils doivent à l'avenir (soit qu'ils se meuvent dans l'hémisphère politique comme deux flamboyants météores, soit qu'ils marchent ensemble comme deux frères), je les avertis qu'ils doivent préserver et chérir la constitution britannique; qu'ils doivent se mettre en garde contre les innovations, et se sauver du danger de ces nouvelles théories. » - From the danger of thèse new théories.

« Pitt, Fox, Burke ne sont plus, et la constitution anglaise a subi l'influence des nouvelles théories. Il faut avoir vu la gravité des débats parlementaires à cette époque, il faut avoir entendu ces orateurs dont la voix prophétique semblait annoncer une révolution prochaine, pour se faire une idée de l scène que je viens de rappeler. La liberté contenue dans les limites de l'ordre semblait se débattre à Westminster, sous l'influence de la liberté anarchique qui parlait à la tribune encore sanglante de la Convention.

« M. Pitt, grand et maigre, avait un air triste et moqueur. Sa parole était froide, son intonation monotone, son geste insensible ; toutefois la lucidité et la fluidité de ses pensées, la logique de ses raisonnements subitement illuminés d'éclairs d'éloquence, faisaient de son talent quelque chose hors ligne.

« J'apercevais assez souvent M. Pitt, lorsque de son hôtel, à travers le parc Saint-James, il allait à pied chez le roi. De son côté, Georges III arrivait de Windsor, après avoir bu de la bière dans un dot d'étain avec les fermiers du voisinage ; il franchissait les vilaines cours de son vilain châtelet, dans une voiture grise que suivaient , quelques gardes à cheval : c'était là le maître des rois de l'Europe, comme cinq ou six marchands de la Cité sont les maîtres de l'Inde. M. Pitt, en habit noir, épée à poignée d'acier au côté, chapeau sous le bras, montait enjambant deux ou trois marches à la fois. Il ne trouvait sur son passage que trois ou quatre émigrés désœuvrés : laissant tomber sur nous un regard dédaigneux, il passait le nez au vent, la figure pâle.

«Ce grand financier n'avait aucun ordre chez lui; point d'heures réglées pour ses repas ou son sommeil. Criblé de dettes, il ne payait rien, il ne se pouvait résoudre à faire l'addition d'un mémoire. Un valet de chambre conduisait sa maison. Mal vêtu, sans plaisir, sans passion, avide de pouvoir, il méprisait les honneurs et ne voulait être que William Pitt.

« Lord Liverpool, au mois de juin 1822, me mena dîner à sa campagne : en traversant la bruyère de Pulteney, il me montra la petite maison où mourut pauvre le fils de lord Chatam, l'homme d'État qui avait mis l'Europe à sa solde et distribué de ses propres mains tous les milliards de la terre. »