Quatrième partie
Butler. - écrivains abandonnés
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Butler se présente en première ligne, comme témoin à charge dans le procès d'ingratitude intenté à la mémoire de Charles II : Charles savait par cœur les vers d'Hudibras, Don Quichotte politique. Cette satire pleine de verve contre les personnages de la révolution charmait une cour où se montraient la débauche de Rochester et la grâce de Grammont : le ridicule était une espèce de vengeance à l'usage des courtisans.
Lorsqu'on est placé à distance des faits, qu'on n'a pas vécu au milieu des factions et des factieux, on n'est frappé que du côté grave et douloureux des événements ; il n'en est pas ainsi quand on a été soi-même acteur ou spectateur compromis dans des scènes sanglantes.
Tacite que la nature avait formé poëte, eût peut-être crayonné la satire de Pétrone, s'il eût siégé au sénat de Néron ; il peignit la tyrannie de ce prince, parce qu'il vécut après lui : Butler, doué d'un génie observateur, eût peut-être écrit l'histoire de Charles Ier s'il fût né sous la reine Anne ; il se contenta de rimer Hudibras, parce qu'il avait vu les personnages de la révolution de Cromwell; il les avait vus toujours parlant d'indépendance, présenter leurs mains à toutes les chaînes, et après avoir immolé le père, se courber sous le joug du fils.
Cependant le sujet du poëme de Butler, de ce poëme auquel travailla le fils aîné du duc de Buckingham, n'est pas aussi heureux que celui de la satire Ménippée. On se pouvait railler de la Ligue malgré ses horreurs ; les railleries dont elle était l'objet avaient des chances de durée, parce que la ligue n'était pas une révolution : elle n'était qu'une sedition dont le genre humain ne tirait aucun profit. Les hommes de cette longue sédition, l'Hospital excepté, ne furent grands qu'individuellement ; ils ne jalonnèrent leur passage par aucune idée, aucun principe, aucune institution politique utile à la société. La ligue assassina Henri III, plus dévot qu'elle, et combattit Henri IV qui la vainquit et l'acheta. Évanouie qu'elle fut, rien n'apparut derrière : elle n'eut pour écho que la Fronde, misérable brouillerie qui se perdit dans le plein pouvoir de Louis XIV.
Mais les troubles de 1649, en Angleterre, étaient d'une nature autrement grave; on n'assistait pas au duel de quelques princes ambitieux ; la lutte existait entre le peuple et le roi, entre la république et la monarchie : le souverain fut jugé solennellement et mis à mort; le chef populaire qui le conduisit à l'échafaud et qui lui succéda n'était rien moins que Cromwell : Un homme s'est rencontré.
La dictature du peuple personnifié dans un tribun dura neuf années : en se retirant elle emporta la monarchie absolue, et déposa dans l'industrie anglaise le germe de sa puissance, l'acte de navigation. Le contre-coup de la révolution de 1649 produisit l révolution de 1688, résultat immense.
Voilà pourquoi nous ne rions plus aux gausseries d'Hudibras, comme nous rions aux plaisanteries de la satire Ménippée. Les conséquences des troubles du règne de Charles Ier se font encore sentir au monde ; les abominations de la Saint-Barthélemi, les énormités de la corruption d'Henri III et de l'ambition des Guises, n'ont laissé que l'effroi de la mémoire de ces abominations et de ces énormités. Un auteur qui essaierait de faire un poëme burlesque sur la révolulion de 1789, parviendrait-il à égayer la Terreur, ou à rapetisser Bonaparte? Les parodies qui restent ne sont fournies que par des événements qui ne restent pas; elles ressemblent à ces masques moulés sur le visage d'un mort tombé depuis en poussière ou sur celui d'un satyre dont le buste ne se retrouve plus.
On a dressé le catalogue des royalistes qui souffrirent pour la cause de Charles Ier; il est long : Charles Il l'augmenta. Waller, conspirateur poltron sous la République, poëte adulateur de l'usurpation heureuse, obtenait tout de la légitimité restaurée, tandis que Buller mourait de faim. Les couronnes ont leurs infirmités comme les bonnets rouges.
Une destinée fatale s'attache aux Muses : Valeriano Bolzani a composé un traité De litteratorum infelicitate ; Israeli a publié the Calamities of authors : ils sont loin d'avoir épuisé la matière. Dans la seule liste des poëtes anglais que j'ai nommés, on trouve :
Jacques, roi d'Ecosse, dix-huit ans prisonnier et ensuite assassiné; Rivers, Surrey et Thomas More, portant leur tête à l'échafaud; Lovelace et Butler que la pauvreté dévora.
Clarendon mourut à Rouen, exilé par Charles II. On condamna à être brûlé par la main du bourreau le Mémoire justificatif du vertueux magistrat dont les écrits mêlés à ceux de Falkland, avaient fait triompher la cause royale.
Milton demi-proscrit descendit aveugle au tombeau.
Dryden, vers la fin de ses jours, était obligé de vendre, morceau à morceau, son talent pour vivre : « Je n'ai guère lieu, disait-il, de « remercier mon étoile d'être né Anglais ; c'est assez pour un siècle « d'avoir négligé Cowley et vu Butler mourir de faim. »
Otway, depuis, s'étouffa en avalant trop vite le morceau de pain qu'on jeta à sa misère.
Que n'a pas souffert Savage, composant au coin des rues, écrivant ses vers sur des morceaux de papier ramassés dans le ruisseau, expirant dans une prison, et laissant son cadavre à la piété d'un geôlier qui le fit enterrer à ses frais ?
Chatterton, après avoir été plusieurs jours sans manger, s'empoisonna.
Dans le cloître de la cathédrale de Worcester, on remarque une plaque sépulcrale ; elle ne porte ni date, ni prière, ni symbole ; on y lit ce seul mot : Miserrimus. Cet inconnu, ce miserrimus sans nom, n'est-ce point le Génie ?