Cinquième partie
Walter Scott. - les Juives
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Mais ces écoles diverses de romanciers sédentaires, de romanciers voyageurs en diligence ou en calèche; de romanciers de lac et de montagne, de romanciers de ruines et de fantômes, de romanciers de villes et de salons, sont venues se perdre dans la nouvelle école de Walter Scott, de même que la poésie s'est précipitée sur les pas de lord Byron.
L'illustre peintre de l'Ecosse me semble avoir créé un genre faux; il a, selon moi, perverti le roman et l'histoire : le romancier s'est mis à faire des romans historiques, et l'historien des histoires romanesques. J'en parle avec un peu d'humeur, parce que moi qui tant décrivis, aimai, chantai, vantai les vieux temples chrétiens, à force d'en entendre rabâcher, j'en meurs d'ennui : il me restait pour dernière illusion une cathédrale; on me la fait prendre en grippe.
Quand un auteur jouit d'une réputation générale dans son pays; quand cette réputation s'est soutenue, pendant un grand nombre d'années, il n'appartient à personne, et surtout il n'appartient pas à un étranger, de contester les titres de cette réputation; ils sont établis sur les bases les plus solides : le vrai génie de la langue, l'instinct national et le consentement de l'opinion. Cela suppose toujours des qualités du premier ordre.
Je me récuse donc comme juge de tel auteur anglais, dont le mérite ne me paraît pas atteindre ce degré de supériorité qu'il a aux yeux de ses compatriotes. Si dans Walter Scott, je suis obligé de passer souvent des conversations interminables; si je n'y rencontre pas toujours cette nature choisie, cette perfection de scènes, cette originalité, ces pensées, ces traits que je trouve dans Manzoni et dans plusieurs de nos romanciers modernes, c'est ma faute. Mais un des grands mérites de Walter Scott, à mes yeux, c'est de pouvoir être mis entre les mains de tout le monde : il faut de plus grands efforts de talent pour intéresser en restant dans l'ordre, que pour plaire en passant toute mesure ; il est moins facile de régler le cœur que de le troubler.
Burke retint la politique de l'Angleterre dans le passé; Walter Scott refoula les Anglais jusqu'au moyen âge : tout ce qu'on écrivit fabriqua, bâtit, fut gothique : livres, meubles, maisons, églises, châteaux. Mais les lairds de la Grande Charte sont aujourd'hui des fashionables de Bond-Street; race frivole qui campe dans des manoirs antiques, en attendant l'arrivée des deux grands barons modernes, l'Égalité et la Liberté, qui s'apprêtent à les en chasser.
Walter Scott ne moule pas, comme Richardson, sur le type intérieur de l'homme; il reproduit de préférence l'extérieur du personnage ; ses fantaisies ont un grand charme, témoin le portrait de la Juive dans Ivanhoe.
« Rébecca montrait avec avantage sa taille d'une proportion exquise, dans une espèce d'habillement oriental, à la mode des femmes de sa nation. Son turban de soie jaune seyait à son teint rembruni. L'éclat de ses yeux, l'arc superbe de ses sourcils, son nez aquilin parfaitement formé, ses dents aussi blanches que des perles, ses tresses noires, chacune roulée en spirale, tombant avec profusion sur son sein et son col de neige, comme une simarre de la plus riche soie de Perse, entremêlée de fleurs, tout cela composait un ensemble de charmes qui ne le cédait point aux agréables vierges dont la belle Juive était entourée. Un corset d'or et de perles serrait la taille de Rébecca depuis la gorge jusqu'à la ceinture, s'entr'ouvrait dans la partie supérieure et laissait voir un collier de diamants orné de pendants d'un prix inestimable. Une plume d'autruche se rattachait avec une agrafe de pierreries au turban de la fille de'Sion... elle ressemblait à l'épouse des Cana tiques : The very bride of the Canticles. s
Fontanes, cet ami que je regretterai éternellement, me demandait un jour pourquoi, dans la race juive, les femmes sont plus belles que les hommes : je lui en donnai une raison de poëte et de chrétien. Les Juives, lui dis-je, ont échappé à la malédiction dont leurs pères, leurs maris et leurs fils ont été frappés. On ne trouve aucune Juive mêlée dans la foule des prêtres et du peuple qui insulta le Fils de l'homme, le flagella, le couronna d'épines, lui fit subir les ignominies et les douleurs de la croix. Les femmes de la Judée crurent au Sauveur, l'aimèrent, le suivirent, l'assistèrent de leur bien, le soulagèrent dans ses afflictions. Une femme, à Béthanie, versa sur sa tête le nard précieux qu'elle portait dans un vase d'albâtre; la pécheresse répandit une huile de parfum sur ses pieds, et les essuya avec ses cheveux. Le Christ, à son tour, étendit sa miséricorde et sa grâce sur les Juives ; il ressuscita le fils de la veuve de Naïm et le frère de Marthe; il guérit la belle-mère de Simon et la femme qui toucha le bas de son vêtement : pour la Samaritaine il fut une source d'eau vive, un juge compatissant pour la femme adultère. Les filles de Jérusalem pleurèrent sur lui, les saintes femmes l'accompagnèrent au Calvaire, achetèrent du baume et des aromates, et le cherchèrent au sépulcre en pleurant : Mulier, quid ploras ? Sa première apparition après sa résurrection fut à Madeleine ; elle ne le reconnaissait pas; mais il lui dit : « Marie! » Au son de cette voix les yeux de Madeleine s'ouvrirent, et elle répondit : «Mon Maître! » Le reflet de quelque beau rayon sera resté sur le front des Juives.
Fontanes parut satisfait de ces raisons, concluantes en effet pour les doctes Sœurs.