Troisième partie
Caractères des personnages du Paradis perdu. Adam et Ève. Milton a placé dans le premier homme et la première femme, le type original de leurs fils et de leurs filles sur la terre :
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Dans leurs regards divins brillait l'image de leur glorieux auteur, avec la vérité, la sagesse, la sainteté sévère et pure ; sévère, mais placée dans cette véritable liberté filiale, d'où vient la véritable autorité dans les hommes. Ils ne sont pas égaux, comme leur sexe n'est pas semblable : LUr formé pour la contemplation et le courage; ELLE pour la mollesse et la douce grâce sédui-Santé ; LUI pour DIEU Seulement : ELLE pour DIEU en LUI. Le beau large front de l'homme et son œil sublime déclaraient sa suprême puissance ; ses cheveux d'hyacinthe, partagés autour de son front, pendent en grappes d'une manière mâle, mais non au-dessous de ses larges épaules. La femme porte comme un voile sa chevelure d'or qui descend éparse et sans ornement jusqu'à sa ceinture déliée : ses tresses roulent en capricieux anneaux, comme la vigne replie ses attaches ; ce qui implique la dépendance, mais une dépendance demandée avec un doux empire ; par la femme accordée, par l'homme mieux reçue ; accordée avec une soumission modeste, un décent orgueil, une tendre résistance ; amoureux délai !.....
« Ainsi ils passaient nus ; ils n'évitaient ni la vue de DIEU, ni celle « de l'ange, car ils ne songeaient point au mal; ainsi en se tenant « par la main, passait le plus charmant couple qui s'unit jamais depuis dans les embrassements de l'amour, Adam le plus beau des hommes qui furent ses fils, Ève la plus belle des femmes qui naquirent ses filles. » (Paradis perdu, liv. IV.)
Adam, simple et sublime, instruit du ciel et tirant son expérience de Dieu, n'a qu'une faiblesse, et l'on voit que cette faiblesse le perdra : après avoir raconté sa propre création à Raphaël, ses conversations avec Dieu sur la solitude, ilpeint ses transports à la première vue de sa compagne.
« Il me sembla voir, quoique endormi, le lieu où j'étais et la figure glorieuse devant laquelle je m'étais tenu éveillé. En se baissant elle m'ouvrit le côté gauche, y prit une côte chaude des esprits du cœur, et ruisselant du sang nouveau de la vie. Large était la blessure, mais soudain remplie de chair et guérie. Il pétrit et modela cette côte avec ses mains : sous ses mains se forma une créature semblable à l'homme, mais d'un sexe différent. Elle était si agréablement belle, que tout ce qui avait paru beau dans le monde, ne parut plus rien maintenant, ou sembla confondu en elle, réuni en elle et dans ses regards qui depuis ce temps ont répandu dans mon cœur une douceur non auparavant éprouvée. Sa présence inspira à toutes choses l'esprit d'amour et les amoureuses délices. Cette créature disparut et me laissa sombre : je m'éveillai pour la trouver ou pour déplorer à jamais sa perte, et abjurer tous les autres plaisirs. Lorsque j'étais hors de tout espoir, la voici non loin, telle que je la vis dans mon songe, ornée ‚de tout ce que le ciel et la terre pouvaient prodiguer pour la rendre aimable. Elle s'avança conduite par son divin créateur (quoique invisible). Elle n'était pas ignorante de la nuptiale sainteté et des rites du mariage ; la grâce était dans tous ses pas, le ciel dans ses yeux, dans chacun de ses mouvements la dignité et l'amour. Moi, transporté de joie, je ne pus m'empêcher de m'écrier à haute voix :
« Tu as rempli ta promesse, Créateur bon et doux, donateur de toutes choses belles! mais celui-ci est le plus beau de tes présents, et tu n'y as rien, épargné ! Je vois maintenant l'os de mes os, la chair de ma chair, moi-même devant moi.
« Elle m'entendit ; et quoiqu'elle fût divinement amenée, son innocence, sa modestie virginale, sa vertu, la conscience de son prix... pour tout dire enfin, la nature elle-même, toute pure qu'elle était de pensée pécheresse, produisit dans Ève un tel effet, qu'en me voyant elle se détourna. Je la suivis ; elle connut ce que c'était que l'honneur, et avec une soumission majestueuse, il lui plut d'agréer mes raisons. Je la conduisis au berceau nuptial, rougissant comme le matin. Tous les cieux et les étoiles fortunées versèrent sur cette heure leur influence choisie. La terre et chaque colline donnèrent un signe de congratulation ; les oiseaux furent joyeux; les fraîches brises, les vents légers murmurèrent dans les bois ; en se jouant, leurs ailes nous jetèrent des roses, nous jetèrent les parfums du buisson embaumé, jusqu'à ce que l'amoureux oiseau de la nuit, chanta les noces et ordonna à l'étoile du soir de se hâter sur le sommet de sa colline, pour allumer la lampe nuptiale.
« Ainsi je t'ai raconté ma condition et j'ai amené mon histoire jusqu'au comble de la félicité terrestre dont je jouis. Je dois , avouer que dans toutes les autres choses je trouve à la vérité du bonheur, mais soit que j'en use ou non, il ne produit dans mon esprit ni changement, ni véhéments désirs... Mais ici tout autrement ! transporté je vois, transporté je touche! Ici pour la première fois j'ai senti la passion, commotion étrange! Supérieur et calme dans toute autre joie, ici faible contre le charme d'un regard puissant de la beauté. Ou la nature a failli en moi et m'a laissé quelque partie non à l'épreuve d'un pareil objet ; ou, soustraite de mon côté, on m'a peut-être pris trop de vie, du moins on a prodigué à la femme trop d'ornements... Quand j'approche de ses charmes, elle me paraît si absolue et si accomplie en elle-même, si instruite de ses droits, que tout ce qu'elle veut faire ou dire me semble le plus sage, le plus vertueux, le plus discret, le meilleur. Tout savoir plus élevé tombe abaissé en sa présence; la sagesse discourant avec elle se perd déconcertée et paraît folie. L'autorité et la raison la suivent comme si elle avait été créée la première. Enfin, pour tout achever, la grandeur d'âme et la noblesse ont établi en elle leur demeure la plus charmante, et créé autour d'elle un respectmêlé de frayeur comme une garde angélique.
Qui a jamais dit ces choses-là? quel poëte a jamais parlé ce langage? Combien nous sommes misérables dans nos compositions modernes auprès de ces fortes et magnifiques conceptions ! Milton a soin d'écarter Ève quand Adam raconte à Raphaël sa faiblesse, mais Ève curieuse, cachée sous la feuillée, entend ce qui doit servir • à la perdre.
Ève a une séduction inexprimable ; elle respire à la fois l'innocence et la volupté; mais elle est légère, présomptueuse, vaine de sa beauté ; elle s'obstine à aller seule à ses ouvrages du matin, malgré les supplications d'Adam ; elle est offensée des craintes qu'il lui témoigne; elle se croit capable de résister au Prince des ténèbres. Le faible Adam lui cède; il la suit tristement des yeux à mesure qu'elle s'éloigne parmi les bocages. Ève n'est pas plutôt arrivée auprès de l'arbre de science, qu'elle est séduite, en dépit des avertissements d'Adam et du ciel, en dépit des images d'un rêve qui l'avait pourtant effrayée, et dans lequel l'Esprit de mensonge lui avait dit ce que lui répète le Serpent : quelques louanges de sa beauté l'enivrent ; elle tombe.
La stupeur d'Adam, la résolution qu'il prend de goûter lui-même au fruit fatal pour mourir avec Ève, le désespoir des époux, les reproches, le pardon, le raccommodement, la proposition qu'Ève fait à son tour de se donner la mort ou de se priver de postérité : tout cela est du plus haut pathétique. Au surplus, Ève rappelle les femmes de Shakespeare ; elle a quelque chose d'extrêmement jeune, une naïveté qui touche à l'enfance : c'est l'excuse d'une séduction accomplie avec tant de facilité.
Le style de ces scènes n'a jamais appartenu qu'à Milton. On sait par quels vers délicieux Eve rend compte de son premier réveil, en sortant des mains du Créateur. Dans ce même quatrième livre, Ève dit notre premier père :
« Doux est le souffle du matin, son lever doux avec le charme des oiseaux matineux ; agréable est le soleil quand d'abord dans ce délicieux jardin, il déploie ses rayons de l'orient, sur l'herbe, les arbres, les fruits et les fleurs brillants de rosée; parfumée est la terre fertile après de molles pluies ; charmant est le venir d'un soir paisible et gracieux ; charmante la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, et cette lune si belle, et ces perles du ciel, sa cour étoilée : mais ni le souffle du matin, quand il monte avec le charme des oiseaux matineux ; ni le soleil levant sur ce délicieux jardin; ni l'herbe, ni le fruit, ni la fleur brillante de rosée; ni le parfum après de molles pluies, ni le soir paisible et gracieux, ni la nuit silencieuse avec son oiseau solennel, ni la promenade à la clarté de la lune ou à la tremblante lumière de l'étoile, n'ont de a douceur sans toi.
A l'entrée du berceau nuptial et près d'y entrer, Adam s'arrête et cache le bonheur qu'il va goûter dans ce chaste et religieux souhait.
« Créateur, ton fortuné paradis est trop vaste pour nous; ton abondance manque de mains qui la partagent ; elle tombe sur le sol sans être moissonnée ; mais tu nous as promis à tous deux une race pour remplir la terre, une race qui glorifiera avec nous ta bonté infinie, et quand nous nous éveillons, et quand nous cherchons, comme à cette heure, le sommeil, ton présent. »
Adam s'éveille avant hive sous le berceau :
«Il se soulève, appuyé sur le coude, et suspendu sur sa bien-aimée, il contemple avec le regard d'un cordial amour, la beauté qui, éveillée ou endormie, brille de toutes les sortes de grâces. Alors avec une voix douce, comme quand Zéphyre souffle sur Flore, touchant doucement la main d'Ève, il murmure ces mots :
« Éveille-toi, ma beauté, mon épouse, mon dernier bien trouvé, le meilleur et le dernier présent du ciel! Mes délices toujours nouvelles, éveille-toi! Le matin brille, la fraîche campagne nous appelle; nous perdons les prémices du jour ! »
Lorsque Raphaël aperçoit Eve, il lui adresse les paroles de la Salutation angélique :
«Je te salue, mère des hommes, dont les entrailles fécondes rempliront le monde de fils plus nombreux que ne seront jamais les fruits variés dont les arbres de Dieu ont chargé cette table. »
Ainsi tout se sanctifie par les souvenirs de la religion dans les hymnes du poëte. Ces suaves peintures de la béatitude sont d'autant plus dramatiques que Satan en est le témoin : il apprend de la bouche même des époux heureux leur secret et le moyen de les perdre. La félicité d'Adam et d'Ève est redoutable; chaque instant de leur bonheur fait frémir, puisqu'il doit être suivi de la perte de la race humaine :
«Ah! couple charmant, dit le Prince de l'Enfer, vous ne vous doutez guère, combien votre changement approche ! toutes vos délices vont s'évanouir et vous livrer au malheur; malheur d'autant plus grand que vous goûtez maintenant plus de joie! Couple heureux, mais trop mal gardé pour continuer d'être toujours sř heureux!..... Non que je sois votre ennemi décidé ; je pourrais avoir pitié de vous, abandonnés comme vous l'êtes, bien qu'on soit sans pitié pour moi ! »
Si l'art du poëte se montre quelque part, c'est dans la peinture des amours de nos premiers parents après le péché. Le poëte emploie les mêmes couleurs; mais l'effet n'en est plus le même : Ève n'est plus une épouse, c'est une maîtresse; la vierge mariée des berceaux d'Éden, est entrée dans les bosquets de Paphos; la volupté a remplacé l'amour ; les blandices ont tenu lieu des chastes caresses. Comment le poëte a-t-il opéré cette métamorphose? Il n'a banni qu'un seul mot de ses descriptions : Innocence. Les deux époux sortent, accablés de fatigue, du sommeil que leur a procuré l'enivrement du fruit défendu; on voit qu'ils viennent d'engendrer Caïn. Ils découvrent avec honte sur leur visage les pâles traces du plaisir : ils s'aperçoivent qu'ils sontnus, et ils ont recours au figuier.
L'homme tombé, le globe est dérangé sur son axe; les saisons s'altèrent, et la mort fait son premier pas dans l'univers.