Troisième partie
Milton revenu en Angleterre. - ses occupations et ses premiers ouvrages de controverse. Le voyageur revenu à Londres ne prit aucune part active aux premiers mouvements de la révolution. Écoutons Johnson :
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Que notre respect pour Milton ne nous défende pas de regarder « avec quelque degré d'amusement, de grandes promesses et de petits effets, un homme qui revient en hâte au logis, parce que ses compatriotes luttent pour leur liberté, et qui, arrivé sur le théâtre de l'action, évapore son patriotisme dans une école privée. Cette période de la vie du poëte est celle devant laquelle tous ses biographes ont reculé : il leur est désagréable d'abaisser Milton au rang de maître d'école; mais comme on ne peut nier qu'il enseigna des enfants, l'un trouve qu'il les instruisit pour rien, l'autre pour le seul amour de la propagation du savoir et de la vertu. Tous disent ce qu'ils savent n'être pas vrai, afin d'excuser une condition à laquelle un homme sage ne peut trouver aucun reproche à faire. v
L'esprit satirique et la malveillance de Johnson se fait ici remarquer. Le docteur, qui n'avait pas vu de révolution, ignorait que dans ces grands troubles, les champs de bataille sont partout et que chacun choisit celui où l'appelle son inclination ou son génie : l'épée de Milton n'aurait pas fait pour la liberté, ce que fit sa plume. Le docteur, grand royaliste, oublie encore que tous les royalistes ne prirent pas les armes ou ne montèrent pas sur l'échafaud, comme le duc d'Hamilton, le lord de Holland et lord Capel ; que lord Arun- ' del, par exemple, ami des muses comme Milton, et à qui la science doit les marbres d'Oxford, quitta Londres, tout grand-maréchal d'Angleterre qu'il était, au commencement de la guerre civile et alla mourir paisiblement à Padoue : il est vrai que son malheureux neveu, Guillaume Howard, lord Stafford, paya pour lui tribut au malheur, et l'on sait trop par qui son sang fut répandu.
Pendant trois ans Milton donna des soins à l'éducation des deux fils de sa sœur et à quelques jeunes garçons de leur âge. Il habita successivement au cimetière de Saint-Bride dans Fleet-Street et un grand hôtel avec un jardin dans Aldersgate. Il se fortifia dans les langues anciennes en les enseignant; il apprit l'hébreu, le chaldéen et le syriaque. En 1640, à l'époque de la convocation du Long-Parlement, il débuta dans la polémique et plaida la cause de la liberté religieuse contre l'Église établie. Son ouvrage, divisé en deux livres, adressé a un ami, a pour titre : of Reformation touching church discipline ; etc., - « de la Réformation touchant la discipline de l'Église en Angleterre et des causes qui jusqu'ici l'ont empêchée. » Il publia ensuite trois traités : Épiscopat anglais; Raison du Gouvernement de l'Église; Apologie pour Smectymnus, ce nom était composé de la réunion de six lettres prises des noms des six théologiens auteurs du Traité de Smectymnus. Pour les lecteurs d'aujourd'hui, il n'y a rien à tirer de ces ouvrages, si ce n'est ce que Milton dit dans la Raison du Gouvernement de l'Eglise, de son dessein de composer un poëme en anglais.
« Peut-être avec le temps, le travail, et le penchant de la nature, j'enverrai quelque chose d'écrit à la postérité, qu'elle ne laissera pas volontiers mourir : je suis possédé de cette idée. Peu m'importe d'être célèbre au loin, je me contenterai des îles Britanniques, mon univers. Mais il ne suffit pas d'invoquer les filles de Mémoire, il faut par des prières ferventes implorer l'Esprit éternel ; lui seul peut envoyer le Séraphin qui du feu sacré de son autel, touche et purifie nos lèvres. »
Milton ne faisait pas aussi bon marché de sa renommée que Shakespeare : celui-ci plaît par l'insouciance de sa vie ; d'un autre côté on aime à voir un génie encore inconnu se prophétiser lui-même, quand la postérité, confirmant la prédiction, lui répond : « Non! je n'ai pas laissé mourir ce quelque chose que tu as écrit. »
Malheureusement Milton cédant à l'ardeur de son caractère dans cette dispute religieuse, parle avec dédain du savant et vénérable évêque anglican Usher, à qui la science doit des travaux admirables sur l'histoire de la chronologie.