Deuxième partie
Opinion de Voltaire sur Shakespeare. - opinion des anglais
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Voltaire fit connaître Shakespeare à la France. Le jugement qu'il porta d'abord du tragique anglais fut, comme la plupart de ses premiers jugements, plein de mesure, de goût et d'impartialité. Il écrivait à lord Bolingbroke vers 1730 :
« Avec quel plaisir n'ai-je pas vu à Londres votre tragédie de Jules César qui, depuis cent cinquante années, fait les délices de votre nation ! ›
Il dit ailleurs :
« Shakespeare créa le théâtre anglais. Il avait un génie plein de force et de fécondité, de naturel et de sublime, sans la moindre étincelle de bon goût et sans la moindre connaissance des règles. Je vais vous dire une chose hasardée, mais vraie : c'est que le mérite de cet auteur a perdu le théâtre anglais. Il y a de si belles scènes, des morceaux si grands et si terribles répandus dans ses farces monstrueuses qu'on appelle tragédies, que ces pièces ont toujours été jouées avec un grand succès. »
Telles furent les premières opinions de Voltaire sur Shakespeare ; mais lorsqu'on eut voulu faire passer ce génie pour un modèle de perfection, lorsqu'on ne rougit point d'abaisser devant lui les chefs-d'œuvre de la scène grecque et française, alors l'auteur de Mérope sentit le danger. Il vit qu'en révélant des beautés, il avait séduit des hommes qui, comme lui, ne sauraient pas séparer l'alliage de l'or. Il voulut revenir sur ses pas ; il attaqua l'idole par lui-même encensée ; il était trop tard, et en vain il se repentit d'avoir ouvert la porte à la médiocrité, déifié le sauvage ivre, placé le monstre sur l'autel.
Irons-nous plus loin dans notre engouement que nos voisins eux-mêmes? En théorie, admirateurs sans réserve de Shakespeare, leur zèle en pratique est beaucoup plus circonspect : pourquoi ne jouent-ils pas tout entier l'œuvre du dieu? par quelle audace ont-ils resserré, rogné, altéré, transposé des scènes d'Hamlet, de Macbeth, d'Othello, du Marchand de Venise, de Richard III, etc. ? pourquoi ces sacriléges ont-ils été commis par les hommes les plus éclairés des trois royaumes ? Dryden assure que la langue de Shakespeare est hors d'usage, et il a repétri avec Davenant les ouvrages de Shakespeare. Shaftesbury déclare que le style du vieux ménestrel est grossier et barbare, ses tournures et son esprit tout à fait passés de mode. Pope remarque qu'il a écrit pour la populace, sans songer à plaire à des esprits d'une meilleure sorte, qu'il présente à la critique le sujet le plus agréable et le plus dégoûtant. Tate s'était approprié le roi Lear alors si complétement oublié qu'on ne s'aperçut pas du plagiat. Rowe dans sa Vie de Shakespeare prononce aussi bien des blasphèmes. Sherlock a osé dire qu'il n'y a rien de médiocre dans Shakespeare ; que tout ce qu'il a écrit est excellent ou détestable; que jamais il ne suivit ni même ne conçut un plan, mais qu'il fait souvent fort bien une scène. Lansdown a poussé l'impiété jusqu'à refaire le Marchand de Venise. Prenons bien garde à d'innocentes méprises : quand nous nous pâmons à telle scène du dénoûment de Roméo et Juliette, nous croyons brûler d'un pur amour pour Shakespeare, et nos ardents hommages s'adressent à Garrick. Comme le jeune Diafoirus, nous nous trompons de caresses, de personnes et de compliments : - Madame, c'est avec justice que le ciel vous a concédé le nom de belle-mère. - Ce n'est pas ma femme, monsieur, c'est ma fille à qui vous parlez. - Où donc est-elle ? - Elle va venir. - Attendrai-je, mon père, qu'elle soit venue? »
Écoutons Johnson, le grand admirateur de Shakespeare, le restaurateur de sa gloire : « Shakespeare avec ses qualités a des défauts, et des défauts capables d'obscurcir et d'engourdir tout autre mérite que le sien... Les effusions de la passion, quand la force de la situation les fait sortir de son génie, sont, pour la plupart, frappantes et énergiques ; mais, lorsqu'il sollicite son invention, et qu'il tend ses facultés, le fruit de cet enfantement laborieux est l'enflure, la bassesse, l'ennui et l'obscurité, tumour, meanness, tediousness, and obscurity. Dans la narration, il affecte une pompe disproportionnée de diction... Il a des scènes d'une excellence continue et non douteuse; mais il n'a pas peut-être une seule pièce qui, si elle était aujourd'hui représentée comme l'ouvrage d'un contemporain, pût être entendue jusqu'au bout. »
Sommes-nous meilleurs juges d'un auteur anglais que le célèbre critique Johnson? Et néanmoins, si nous venions dire maintenant en France des choses aussi crues, ne serions-nous pas lapidés ? Le malin Aristarque n'aurait-il pas raison, quand il soupçonne certains enthousiastes de caresser leurs propres difformités sur les bosses de Shakespeare ?
Si vous vous rappelez ce que j'ai dit des changements survenus dans la langue écrite et parlée en Angleterre, et des deux époques où le normand et l'italien envahirent l'idiome anglo-saxon, vous aurez déjà une idée des compositions de l'Eschyle britannique. On y retrouve le mélange des sujets et des styles du Midi et du Nord. Dans les sujets empruntés de l'Italie, Shakespeare transporte le naturel de sentiment des nations scandinaves et calédoniennes ; dans les sujets tirés des chroniques septentrionales, il introduit l'affectation du style des populations transalpines; passant de la ballade écossaise à la cuvelle italienne, il n'a en propre que son génie : ce présent du ciel était assez beau pour s'en contenter.