Cinquième partie
Beattie
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Burns, Mason, Cowper, moururent pendant mon émigration à Londres avant 1800 et en 1800: ils finissaient le siècle : je le commençais. Darwin et Beattie moururent deux ans après mon retour de l'exil.
Beattie avait annoncé l'ère nouvelle de la lyre. Le Minstrel, ou le progrès du génie, est la peinture des premiers effets de la Muse sur un jeune barde, lequel ignore encore le génie dont il est tourmenté. Tantôt le poëte futur va s'asseoir au bord de la mer pendant une tempête ; tantôt il quitte les jeux du village pour écouter à l'écart et dans le lointain le son des musettes : le poëme est écrit en stances rimées comme les vieilles ballades.
« Si je voulais invoquer une muse savante, mes doctes accords diraient ici quelle fut la destinée du barde dans les jours du vieux temps; je le peindrais portant un cœur content sous de simples habits : on verrait ses cheveux flottants et sa barbe blanchie; sa harpe modeste, seule compagne de son chemin, répondant aux soupirs des brises, serait suspendue à ses épaules voûtées; le vieillard, en marchant, chanterait à demi-voix quelque refrain joyeux.
« Mais un pauvre minstrel inspire aujourd'hui mes vers. . . . . Dans les siècles gothiques (comme les vieilles ballades le racontent) vivait autrefois un berger. Ses ancêtres avaient peut-être habité une terre aimée des Muses, les grottes de la Sicile ou les vallées de l'Arcadie; mais lui, il était né dans les contrées du Nord, chez une nation fameuse par ses chansons et par la beauté de ses vierges; nation fière quoique modeste, innocente quoique libre, patiente dans le travail, ferme dans le péril, inébranlable dans sa foi, invincible sous les armes.
« Edwin n'était pas un enfant vulgaire : son œil semblait souvent chargé d'une grave pensée; il dédaignait les hochets de son âge, hors un petit chalumeau grossièrement façonné; il était sensible, quoique sauvage, et gardait le silence quand il était content ; il se montrait tour à tour plein de joie et de tristesse, sans qu'on en devinât la cause. Les voisins tressaillaient et soupiraient à sa vue, et cependant le bénissaient. Aux uns il semblait d'une intelligence merveilleuse; aux autres il paraissait insensé.
« Mais pourquoi dirais-je les jeux de son enfance? il ne se mêlait point à la foule brillante de ces jeunes compagnons; il aimait à s'enfoncer dans la forêt, ou à s'égarer sur le sommet solitaire de la montagne. Souvent les détours d'un ruisseau sauvage conduisent ses pas à des bocages ignorés. Tantôt il descend au fond des précipices, du sommet desquels se penchent de vieux pins ; tantôt - il gravit des cimes escarpées, où le torrent brille de rocher en rocher, où les eaux, les forêts, les vents forment un concert immense, que l'écho grossit et porte jusqu'aux cieux.
« Quand l'aube commence à blanchir les airs, Edwin, assis au sommet de la colline, contemple au loin les nuages de pourpre, l'océan d'azur, les montagnes grisâtres, le lac qui brille faiblement parmi les bruyères vaporeuses, et la longue vallée étendue vers l'occident, où le jour lutte encore avec les ombres.
« Quelquefois, pendant les brouillards de l'automne, vous le verriez escalader le sommet des monts. O plaisir effrayant! debout sur la pointe d'un roc, comme un matelot sauvé du naufrage sur une côte déserte, il aime à voir les vapeurs se rouler en vagues énormes, s'allonger sur les horizons, là se creuser en golfe, ici s'arrondir autour des montagnes. Du fond du gouffre, au-dessous de lui, la voix de la bergère et le bêlement des troupeaux remontent jusqu'à son oreille, à travers la brume épaissie.
« Le romanesque enfant sort de l'asile où il s'était mis à couvert des tièdes ondées du midi. Elle est passée, la pluie de l'orage; maintenant l'air est frais et parfumé. Dans l'orient obscur, déployant un arc immense, l'iris brille au soleil couchant. Jeune insensé qui crois pouvoir saisir le glorieux météore ! combien vaine est la course que ton ardeur a commencée! La brillante apparition s'éloigne à mesure que tu la poursuis. Ah ! puisses-tu savoir qu'il en est ainsi dans la jeunesse, lorsque nous poursuivons les chimères de la vie.
« Quand la cloche du soir chargeait de ses gémissements la brise solitaire, le jeune Edwin, marchant avec lenteur et prêtant une oreille attentive, se plongeait dans le fond des vallées; tout autour de lui, il croyait voir errer des convois funèbres, de pâles ombres, des fantômes traînant des chaînes ou de longs voiles; mais bientôt ces bruits de la mort se perdaient dans le cri lugubre du hibou, ou dans les murmures du vent des nuits, qui ébranlait par intervalles les vieux dômes d'une église.
« Si la lune rougeâtre se penchait à son couchant sur la mer mélancolique et sombre, Edwin allait chercher les bords de ces sources inconnues, où s'assemblaient sur les bruyères les magiciennes des temps passés. Là, souvent le sommeil venait le surprendre, et lui apportait ses visions.
« Le songe a fui... Edwin, réveillé avec l'aurore, ouvre ses yeux enchantés sur les scènes du matin ; chaque zéphyr lui apporte mille sons délicieux; on entend le bêlement du troupeau, le tintement de la cloche de la brebis, le bourdonnement de l'abeille; la cornemuse fait retentir les rochers, et se mêle au bruit sourd de l'Océan lointain qui bat ses rivages.
« Le chien de la cabane aboie en voyant passer le pèlerin matinal; la laitière, couronnée de son vase, chante en descendant la colline; le laboureur traverse les guérets en sifflant; le lourd chariot crie en gravissant le sentier de la montagne; le lièvre étonné sort des épis vacillants ; la perdrix s'élève sur son aile bruyante ; le ramier gémit dans son arbre solitaire, et l'alouette gazouille au haut des airs.
« Quand la jeunesse du village danse au son du chalumeau, Edwin, assis à l'écart, se plaît à rêver au bruit de la musique. Oh ! comme alors tous les jeux bruyants semblent vains et tumultueux à son âme! Céleste mélancolie, que sont près de toi les profanes plaisirs du vulgaire ! .
« Le chant fut le premier amour d'Edwin ; souvent la harpe de « la montagne soupira sous sa main aventureuse, et la flûte plaintive « gémit suspendue à son souffle. Sa muse, encore enfant, ignorait l'art du poëte, fruit du travail et du temps. Edwin atteignit pourtant cette perfection si rare, ainsi que mes vers le diront quelque jour. »
La citation est longue ; mais elle est importante pour l'histoire de la poésie : Beattie a parcouru la série entière des rêveries et des idées mélancoliques dont cent autres poëtes se sont crus les dicoverers. Beattie se proposait de continuer son poëme ; en effet, il en a écrit le second chant : Edwin entend un soir une voix grave s'élevant du fond d'une vallée; c'est celle d'un solitaire qui, après avoir connu les illusions du monde, s'est enseveli dans cette retraite, pour y recueillir son âme et chanter les merveilles du Créateur. Cet ermite instruit le jeune minstrel, et lui révèle le secret de son génie. L'idée était heureuse, mais l'exécution n'a pas répondu au bonheur de l'idée. Les dernières strophes du nouveau chant sont consacrées au souvenir d'un ami. Beattie était destiné à verser des larmes ; la mort de son fils brisa son cœur paternel : comme Ossian après la perte de son Oscar, il suspendit sa harpe aux branches d'un chêne. Peut-être le fils de Beattie était-il ce jeune minstrel qu'un père avait chanté, et dont il ne voyait plus les pas sur la montagne.
Lord Byron. - orme d'Harrow1
1 Tout ce qui suit jusqu'à la conclusion, est tiré de mes Mémoires; j'ai seulement abrégé quelques passages quand il s'est agi de moi, ne pouvant dire de mon vivant tout ce que j'en dirai dans ma tombe : c'est une chose fort commode que d'être mort, pour parler à son aise. Je n'ai point cette fois guillemetté le commencement des paragraphes pour annoncer la citation des Mémoires, parce que des citations de lord Byron étant insérées dans le texte même des Mémoires, il y aurait eu confusion de guillemets. ↩
On retrouve dans les premiers vers de lord Byron des imitations frappantes du Minstrel. A l'époque de mon exil en Angleterre, lord Byron habitait l'école de Harrow, dans un village à dix milles de Londres. Il était enfant; j'étais jeune et aussi inconnu que lui : je le devais précéder dans la carrière des lettres et y rester après lui. II avait été élevé sur les bruyères de l'Ecosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes de la Bretagne, au bord de la mer : il aima d'abord la Bible et Ossian, comme je les aimais : il chanta dans Newstead-Abbey les souvenirs de l'enfance, comme je les chantai dans le château de Combourg.
When I roved, young highlander, o'er the dark heath,
And climb'd thy stoop summit, oh ! Morven of snow, etc.
« Lorsque j'explorais, jeune montagnard, la noire bruyère et gravissais ta cime penchée, ô Morven couronné de neiges, pour m'ébahir au torrent qui tonnait au-dessous de moi, ou aux vapeurs de la tempête qui s'amoncelaient à mes pieds.
« Je me levais avec l'aube. Mon chien pour guide, je bondissais de montagne en montagne. Je fendais avec ma poitrine les vagues de la marée envahissante de la Dee, et j'écoutais de loin la chanson du highlander. Le soir, à mon repos, sur ma couche de bruyère, aucun songe, si ce n'est celui de Marie, ne se présentait a ma vue.
« J'ai quitté ma givreuse demeure ; mes visions sont passées, mes montagnes évanouies : ma jeunesse n'est plus. Comme le dernier de ma race, je dois me faner seul et ne trouver de délices qu'aux jours dont je fus jadis le témoin. Ah ! l'éclat est venu, mais il a rendu mon lot amer ! Plus chères furent les scènes que mon enfance a connues !
« Adieu donc, vous collines où mon enfance fut nourrie ! et toi, douce fluente Dee, adieu à tes eaux ! Aucun toit dans la forêt n'abritera ma tête. Ah ! Marie, aucun toit ne peut être le mien qu'avec vous ! »
Dans mes longues courses solitaires aux environs de Londres, j'ai traversé plusieurs fois le village de Harrow, sans savoir quel génie il renfermait. Je me suis assis dans le cimetière, au pied de l'orme sous lequel, en 1807, lord Byron écrivait ces vers au moment où je revenais de la Palestine :
Spot of my youth! whose hoary branches sigh,
Swept by the breeze that fans thy cloudless sky; etc.
« Lieu de ma jeunesse, où soupirent les branches chenues effleurées par la brise qui rafraîchit ton ciel sans nuage ! Lieu où je vague aujourd'hui seul, moi qui souvent ai foulé, avec ceux que j'aimais, ton gazon mol et vert, avec ceux qui, dispersés au loin, regrettent comme moi par aventure, les heureuses scenes qu'ils connurent jadis ! Oh ! lorsque de nouveau je fais le tour de ta colline arrondie, mes yeux t'admirent, mon cœur l'adore, ô toi, orme affaissé sous les rameaux duquel je m'étendais, en livrant aux songes les heures du crépuscule ! J'y délaisse aujourd'hui mes membres fatigués comme j'avais coutume, mais, hélas ! sans mes pensées d'autrefois !
« Quand la destinée glacera ce sein qu'une fièvre dévore; quand elle en aura calmé les soucis et les passions ; • • ici où il palpita, ici mon cœur pourra reposer. Puissé-je m'endormir où s'éveillèrent mes espérances. . . mêlé a la terre où coururent mes pas. . . • pleuré de ceux qui furent en société avec mes jeunes années, oublié du reste du monde ! »
Et moi, je dirai : Salut, antique ormeau des songes, au pied duquel Byron enfant s'abandonnait aux caprices de son âge, alors que je rêvais René sous ton ombre, sous cette même ombre, où, plus tard, le poëte vint, à son tour, rêver Childe-Harold ! Byron demandait au cimetière témoin des premiers jeux de sa vie, une tombe ignorée : inutile prière que n'a point exaucée la gloire.