Deuxième partie
Suite des citations femmes
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Rapprochez lady Macbeth et Marguerite de Desdémone, d'Opaélia, de Miranda, de Cordélia, de Jessica, de Perdita, d'Imogène, et vous serez émerveillés de la souplesse du talent du poëte. Ces jeunes femmes ont une idéalité ravissante : le vieux roi Léar, aveugle, dit à sa fidèle Cordélia : « Quand tu me demanderas ma bénédiction, je « me mettrai à genoux et je te demanderai pardon; nous vivrons « ainsi en priant et en chantant. »
Ophélia, bizarrement parée de brins de paille et de fleurs, prenant son frère pour Hamlet qu'elle aime et qui a tué son père, lui adresse ces paroles : « Voilà du romarin ; c'est pour la mémoire ; « je vous en prie, cher amour, souvenez-vous de moi. . . . .
« Je vous donnerais bien des violettes, mais elles se sont toutes fanées, quand mon père est mort. »
Dans Hamlet, dans cette tragédie des aliénés, dans ce Bedlam royal où tout le monde est insensé et criminel, où la démence simulée se joint à la démence vraie, où le fou contrefait le fou, où les morts eux-mêmes fournissent à la scène la tête d'un fou ; dans cet odéon des ombres, où l'on ne voit que des spectres, où l'on n'entend que des rêveries, que le qui vive des sentinelles, que le criaillement des oiseaux de nuit et le bruit de la mer, Gertrude raconte qu'Ophélia s'est novée : « Au bord du ruisseau croît un saule qui réfléchit son feuillage gris dans le cristal de l'onde. Elle fit avec ce feuillage de capricieuses guirlandes entrelacées de coquelicots, d'orties, de marguerites et de ces longues fleurs pourpres que nos simples bergers appellent d'un nom grossier, mais que nos froides vierges nomment des doigts de mort. Là, grimpant pour attacher aux rameaux pendants sa couronne d'herbes sauvages, une jalouse éclisse se rompt ; Ophélia et son trophée rustique tombent dans le ruisseau en pleurs; ses robes s'étalent larges, et la soutiennent un moment semblable à une mermaid1. Pendant ce temps, elle chantait des morceaux de vieilles ballades, comme une personne incapable de sentir son propre péril, ou comme une créature née et revêtue de l'élément qu'elle habite. Mais cela ne pouvait durer ; ses vêtements appesantis par l'eau qu'ils avaient bue, entraînèrent la pauvre infortunée de ses lais mélodieux à une fangeuse mort : From melodious lay to muddy death. »›
1 Vierge de la mer, sirène. ↩
On apporte le corps d'Ophélia dans le cimetière. La coupable reine s'écrie : « Des parfums au parfum ! adieu! » Sweets tosweet ! farewell ! elle répand des fleurs sur le corps de la jeune fille. « J'avais espéré que tu serais la femme de mon Hamlet; je pensais, aimable fille, que je sèmerais de fleurs ton lit nuptial et non ton cercueil. »
C'est un enchantement que tout cela.
Othello, au milieu de son délire, dit à Desdémone : « O toi, fleur des bois, qui es si belle et exhales un parfum si doux! ton approche enivre les sens! . . • je voudrais que tu ne fusses jamais née. . . . »
Le Maure, prêt à tuer sa femme endormie, s'approche du lit : Je veux respirer encore la rose sur sa tige. . . encore un baiser; encore un ! sois telle que tu es là quand tu seras morte, et je veux te tuer, et je t'aimerai après. 1 wil kill thee, and love thee after. »
Dans le Conte d'hiver, on retrouve la même grâce appliquée au bonheur. Perdita s'adressant à Florizel :
« Et vous, le plus beau de mes amis, je voudrais bien avoir quelques fleurs de printemps qui pussent aller avec votre jeunesse. . . . Je suis dépourvue de toutes les fleurs dont je voudrais entrelacer les festons pour vous en couvrir tout entier, vous, mon doux ami. »
Florizel répond :
« Quand vous parlez, je voudrais vous entendre parler toujours; si vous chantez, je voudrais vous entendre chanter toujours ; je voudrais vous voir donner l'aumône, prier, régler votre maison, tout faire en chantant. Lorsque vous dansez, je voudrais que vous fussiez une vague de la mer toujours mobile. »
Dans Cymbeline, Imogène est accusée d'infidélité par Posthumus : Infidèle à sa couche ! Qu'est-ce qu'être infidèle? Est-ce d'y veiller et d'y penser à lui ; d'y pleurer au son de chaque heure? »
A la caverne, Arviragus croit Imogène morte et la rapporte dans ses bras; alors Guiderais : « O le plus charmant, le plus beau des lis, mon frère ne te soutient pas la moitié si bien que tu te soutenais toi-même !
« O Mélancolie, dit Belarius. qui jamais a pu sonder ton sein, trouver la terre qui indique la côte accessible à ta barque languissante? »
Imogène se jette au cou de Posthumus détrompé : « Reste, lui « dit-il, ô mon âme, suspendue là comme un fruit, jusqu'à ce que l'arbre meure. »
• Hang there like fruit, my soûl,
Till the tree die!
« Eh ! quoi, s'écrie Cymbeline, Imogène, ma fille, n'as-tu rien à « demander à ton père? - Votre bénédiction, seigneur, » répond Imogène en tombant à ses pieds. Your blessing, sir.
Je ne considère ici que le style et je n'entre point dans la composition du drame; je ne montre point ce qu'il y a de poignant dans l'égarement d'Ophélia, de résolution et d'amour dans l'adolescente Juliette ; ce qu'il y a de nature, de passion et de frayeur dans Desdémone, quand Othello la réveille pour la tuer; ce qu'il y a de pieux, de tendre et de généreux dans Imogène, bien qu'en tout cela le romanesque prenne la place du tragique, et que le tableau tienne plus des sens que de l'âme.