Divisée en cinq époques
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Parmi les langues formées du latin, je compte la langue anglaise, bien qu'elle ait une double origine; mais je ferai voir que, depuis la conquête des Normands jusque sous le règne du premier Tudor, la langue francoromane domina, et que, dans la langue anglaise moderne, une immense quantité de mots latins et français sont demeurés acquis au nouvel idiome.
La langue romane rustique se divisa donc en deux branches : la langue d'Oc et la langue d'Oil. Quand les Normands se furent emparés de la province à laquelle ils ont laissé leur nom, ils apprirent la langue d'Oil : on parlait celle-ci à Rouen ; on se servait du danois à Bayeux. Guillaume porta les deux idiomes français en Angleterre, avec les aventuriers accourus des deux côtés de la Loire.
Mais dans les siècles qui précédèrent, tandis que les Gaules formaient leur langage des débris du latin, la Grande-Bretagne d'où les Romains s'étaient depuis longtemps retirés, et où les nations du Nord s'étaient successivement établies, avait conservé ses idiomes primitifs.
Ainsi donc, l'histoire de la langue anglaise se divise en cinq époques : 1° L'époque anglo-saxonne de 450 à 780. Le moine Augustin, en 570, fit connaître en Angleterre l'alphabet romain ;
2° L'époque danoise-saxonne de 780 à l'invasion des Normands. On a principalement de cette époque les manuscrits dits d'Alfred et deux traductions des quatre évangélistes ;
3° L'époque anglo-normande commencée en 1066. La langue normande n'était autre chose que le neustrien, c'est-à-dire la langue française de ce côté-ci de la Loire, ou la langue d'Oil. Les Normands se servaient, pour garder la mémoire de leurs chansons, de caractères appelés runstabath ; ce sont les lettres runiques : on y joignit celles qu'Éthicus avait inventées auparavant, et dont saint Jérôme avait donné les signes ;
4° L'époque normande-française : lorsque Eléonore de Guienne eut apporté à Henri Il les provinces occidentales de la France, depuis la Basse-Loire jusqu'aux Pyrénées, et que des princesses du sang de saint Louis eurent successivement épousé des monarques anglais, les États, les propriétés, les familles, les coutumes, les mœurs, se trouvèrent si mêlés, que le français devint la langue commune des nobles, des ecclésiastiques, des savants et des commerçants des deux royaumes. Dans le Domesday-Book, carte topographique, et cadastre des propriétés, dressé par ordre de Guillaume le Conquérant, les noms des lieux sont écrits en latin, selon la prononciation française. Ainsi une foule de mots latins entrèrent directement dans la langue anglaise par la religion, et par ses ministres dont la langue était latine, et indirectement par l'intermédiaire des mots normands et français. Le normand de Guillaume le Bâtard retenait aussi des expressions scandinaves ou germaniques que les enfants de Rollon avaient introduites dans l'idiome du pays frank par eux conquis;
5° L'époque purement dite anglaise, quand l'anglais fut écrit et parlé tel qu'il existe aujourd'hui.
Ces cinq époques se trouveront placées dans les cinq parties qui divisent cet Essai.
Ces cinq parties se rangent naturellement sous ces titres:
1° Littérature sous le règne des Anglo-Saxons, des Danois et pendunt le moyen âge ;
2° Littérature sous les Tudors ; 3° Littérature sous les deux premiers Stuarts, et pendant la république ; 4° Littérature sous les deux derniers Stuarts; 5° Littérature sous la maison d'Hanovre.
Lorsqu'on étudie les diverses littératures, une foule d'allusions et de traits échappent, si les usages et les mœurs des peuples ne sont pas assez présents à la mémoire. Une vue de la littérature, isolée de l'histoire des nations, créerait un prodigieux mensonge : en entendant des poëtes successifs chanter imperturbablement leurs amours et leurs moutons, on se figurerait l'existence non interrompue de l'âge d'or sur la terre. Et pourtant, dans cette même Angleterre dont il s'agit ici, ces concerts retentissaient au milieu de l'invasion des Romains, des Pictes, des Saxons et des Danois; au milieu de la conquête des Normands, du soulèvement des barons, des contestations des premiers Plantagenets pour la couronne, des guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche, des ravages de la Réformation, des supplices commandés par Henri VIII, des bûchers ordonnés par Marie ; au milieu des massacres et de l'esclavage de l'Irlande, des désolations de l'Écosse, des échafauds de Charles Ier et de Sidney, de la fuite de Jacques, de la proscription du Prétendant et des jacobites ; le tout mêlé d'orages parlementaires, de crimes de cour et de mille guerres étrangères.
L'ordre social, en dehors de l'ordre politique, se compose de la religion, de l'intelligence et de l'industrie matérielle: il y a toujours chez une nation, au moment des catastrophes et parmi les plus grands événements, un prêtre qui prie, un poëte qui chante, un auteur qui écrit, un savant qui médite, un peintre, un statuaire, un architecte, qui peint, sculpte et bâtit, un ouvrier qui travaille. Ces hommes marchent à côté des révolutions et semblent vivre d'une vie à part : si vous ne voyez qu'eux, vous voyez un monde réel, vrai, immuable, base de l'édifice humain, mais qui paraît fictif, et étranger à la société de convention, à la société politique. Seulement le prêtre dans son cantique, le poëte, le savant, l'artiste, dans leurs compositions, l'ouvrier dans son travail, révèlent, de fois à autre, l'époque où ils vivent, marquent le contre-coup des événements qui leur firent répandre avec plus d'abondance leurs sueurs, leurs plaintes et les dons de leur génie.
Pour détruire cette illusion de deux vues présentées séparément; pour ne pas créer le mensonge que j'indique au commencement de ce chapitre; pour ne pas jeter tout à coup le lecteur non préparé dans l'histoire des chansons, des ouvrages et des auteurs des premiers siècles de la littérature anglaise, je crois à propos de reproduire ici le tableau général du moyen âge : ces prolégomènes serviront à l'intelligence du sujet.