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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Attaques contre le clerge

Deuxième partie

Attaques contre le clerge

Essai sur la littérature anglaise · 4 min de lecture · p. 65–66 · chapitre 20 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Avec les hérésies contre l'Église marchaient de tout temps, comme je l'ai dit ailleurs, les satires contre le clergé, mêlées aux reproches fondés qu'on pouvait faire aux prêtres : Luther sur ce point encore n'approcha pas de ses devanciers. Les pasteurs s'étaient dépravés comme le troupeau ; si l'on veut pénétrer è fond l'intérieur de la société de ces temps-là, il faut lire les Conciles et les chartes d'abolition (lettres de grâce accordées par les rois); là se montrent à nu les plaies de la société : les Conciles reproduisent sans cesse les plaintes contre la licence des mœurs; les chartes d'abolition gardent les détails des iugements et des crimes qui motivaient les Lettres-Royaux. Les capitulaires de Charlemagne et de ses successeurs sont remplis de dispositions pour la réforme du clergé.

On connaît l'épouvantable histoire du prêtre Anastase, enfermé vivant avec un cadavre, par la vengeance de l'évêque Cautin. (Grégoire de Tours.) Dans les Canons ajoutés au premier concile de Tours, sous l'épiscopat de saint Perpert, on lit : « Il nous a été rapporté, ce qui est horrible (quod nefas), qu'on établissait des auberges dans les églises, et que le lieu où l'on ne doit entendre que des prières et des louanges de Dieu, retentit de bruit de festins, de paroles obscènes, de débats et de querelles. »

Baronius, si favorable à la cour de Rome, nomme le dixième siècle le siècle de fer, tant il voit de désordres dans l'Église. L'illustre et savant Gherbert, avant d'être pape sous le nom de Sylvestre II, et n'étant encore qu'archevêque de Reims, disait : « Déplorable Rome! tu donnas à nos ancêtres les lumières les plus éclatantes, et maintenant tu n'as plus que d'horribles ténèbres... Nous avons vu Jean Octavien conspirer, au milieu de mille prostituées, contre le même Othon qu'il avait proclamé empereur. Il est renversé, et Léon le Néophyte lui succède. Othon s'éloigne de Rome, et Octavien y entre; il chasse Léon, coupe les doigts, les mains et le nez au diacre Jean, et, après avoir ôté la vie à beaucoup de personnages distingués, il périt bientôt lui-même... Sera-t-il possible de soutenir encore qu'une si grande quantité de prêtres de Dieu, dignes par leur vie et leur mérite d'éclairer l'univers, se doivent soumettre à de tels monstres, dénués de toute connaissance des sciences divines et humaines?»

Saint Bernard ne montre pas plus d'indulgence aux vices de son siècle; saint Louis fut obligé de fermer les jeux sur les prostitutions et les désordres qui régnaient dans son armée. Pendant le règne de Philippe le Bel, un concile est convoqué exprès pour remédier au débordement des mœurs. L'an 1351, les prélats et les Ordres mendiants exposent leurs mutuels griefs à Avignon devant Clément VII. Ge pape, favorable aux moines, apostrophe les prélats : « Parlerez-vous d'humilité, vous, si vains et si pompeux dans vos montures et vos équipages? Parlerez-vous de pauvreté, vous, si avides, que tous les bénéfices du monde ne vous suffiraient pas ? Que dirai-je de votre chasteté?... vous haïssez les mendiants, vous leur fermez vos portes, et vos maisons sont ouvertes à des sycophantes et à des infâmes (lenonibus et truffatoribus). »

La simonie était générale, les prêtres violaient presque partout la règle du célibat; ils vivaient avec des femmes perdues, des concubines et des chambrières ; un abbé de Noreïs avait dix-huit enfants. En Biscaye on ne voulait que des prêtres qui eussent des commères, c'est-à-dire des femmes supposées légitimes.

Pétrarque écrit à un de ses amis : « Avignon est devenu un enfer, la sentine de toutes les abominations. Les maisons, les palais, les églises, les chaires du pontife et des cardinaux, l'air et la terre, tout est imprégné de mensonge; on traite le monde futur, le jugement dernier, les peines de l'enfer, les joies du paradis, de fables absurdes et puériles. » Pétrarque cite à l'appui de ces assertions des anecdotes scandaleuses sur les débauches des cardinaux.

Dans un sermon prononcé devant le pape, en 1364, le docteur Nicolas Orem prouva que l'Antéchrist ne tarderait pas à paraître, par six raisons tirées de la perte de la doctrine, de l'orgueil des prélats, de la tyrannie des chefs de l'Église et de leur aversion pour la vérité.

Ces reproches, perpétués de siècle en siècle, furent reproduits par Érasme et Rabelais. Tout le monde apercevait ces vices qu'un pouvoir longtemps sans contrôle et la grossièreté du moyen âge introduisirent dans l'Église. Les rois ne se soumettaient plus au joug des papes; le long schisme du quatorzième siècle avait attiré les regards de la foule sur le désordre et l'ambition du gouvernement pontifical : les magistrats faisaient lacérer et brûler les bulles ; les conciles mêmes s'occupaient des moyens de remédier aux abus.

Ainsi lorsque Luther parut, la Réformation était dans tous les esprits ; il cueillit un fruit mûr et près de tomber. Mais voyons quel était Luther : il nous ramènera naturellement à Henri VIII, car il tient à ce roi par ses innovations religieuses, et par les querelles qu'il eut avec le fondateur de l'Église anglicane.