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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Dans les anciennes institutions des deux monarchies

Première partie

Dans les anciennes institutions des deux monarchies

Essai sur la littérature anglaise · 12 min de lecture · p. 48–54 · chapitre 15 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les institutions politiques ont autant d'influence que les mœurs sur la littérature. Si le sentiment de la liberté se montre moins à cette époque dans les écrivains de notre nation que dans ceux de l'Angleterre, c'est que les deux peuples n'étaient pas placés dans des conditions semblables : arrivés à une portion différente de l'autorité publique par des routes diverses, ils ne pouvaient avoir le même langage.

Ceci vaut la peine de s'arrêter un moment, pour faire sortir de la poésie, la philosophie de l'histoire qui s'y trouve souvent cachée : nous sentirons mieux comment les poëtes français et les poëtes anglais ont été conduits à parler de la liberté ou à se taire sur elle, lorsque nous nous rappellerons mieux le rôle que chacun des deux peuples jouait dans les institutions nationales. En ce qui touche l'Angleterre, je n'aurai qu'à transcrire quelques pages d'un ouvrage fort court, mais excellent, intitulé : Vue générale de la constitution de l'Angleterre, par un Anglais1, ouvrage très-supérieur à tout ce que brocha jadis le théoricien genevois Delolme, appuyé de Blackstone.

1 Frisel. ↩

« Pendant plus de deux cents ans après Guillaume le Conquérant, le parlement anglais était presque le même dans sa composition et dans ses fonctions principales que le parlement de Paris, depuis Hugues Capet jusqu'à saint Louis, avec cette différence pourtant que le parlement français, quoique quelquefois censé national, n'était réellement que le parlement du duché de France et de quelques autres pays des environs, tandis que le parlement anglais était une assemblée des principaux personnages du royaume, et que son autorité était reconnue partout.

« Les membres des deux parlements, anglais et français, étaient les barons, les chevaliers et les prélats, et un certain nombre de gens de justice, tous convoqués pour un temps limité, par des lettres du roi. Les deux parlements ne formaient chacun qu'une seule chambre, et étaient aussi bien une cour de justice suprême qu'une assemblée politique. Mais, tandis que les membres du parlement d'Angleterre acquéraient tous les jours plus d'importance politique, et que leur voix consultative se changeait insensiblement en voix délibérative, au point qu'ils finirent par établir légalement qu'ils pouvaient refuser toutes les demandes des rois, comme ceux-ci pouvaient refuser les leurs, les membres du parlement de Paris perdaient graduellement de leur considération par l'accroissement progressif du pouvoir royal : au lieu d'obtenir une voix délibérative dans les grandes affaires nationales, ils furent chaque jour moins consultés sur les questions politiques, et ils finirent par être regardés principalement comme des juges de la cour baroniale du duché de France. »

« Philippe-Auguste établit l'institution de la pairie, et rendit les « pairs membres du parlement de Paris, pour en augmenter l'importance par un simulacre de l'ancien baronage national, sans diminuer en rien, par ce moyen, l'influence royale. Si, en réunis-. sant la Normandie à la couronne, il avait donné aux principaux barons et ecclésiastiques normands le droit d'être membres du parlement de Paris, et que ses successeurs eussent fait de même dans les différentes provinces dont ils se rendirent successivement les maîtres, le parlement de Paris serait devenu un vrai parlement national, comme celui d'Angleterre, et les députés des villes principales auraient fini naturellement par y être admis. Mais Philippe, comme ses successeurs, trouva qu'il valait mieux laisser exister séparément les parlements ou états des provinces qu'il réunit, que de les agréger au gouvernement de France. Les provinces aussi étaient jalouses de la conservation de leurs parlements. Saint Louis appela une fois dans le parlement un bon nombre de grands seigneurs et prélats de tout le royaume, et des députés de plusieurs villes ; de manière que ce parlement fut exactement pareil au parlement d'Angleterre de la même époque ; mais cet exemple ne fut suivi ni par lui-même, ni par son successeur, Philippe le Hardi, qui, au contraire, dégoûta, autant qu'il put, les grands seigneurs de se rendre au parlement.

« Ce fut Philippe le Bel qui donna le plus grand coup à l'autorité du parlement par son invention des états généraux, lesquels, quoi qu'en disent les auteurs à système, n'ont jamais existé avant son règne. En ne laissant venir aux états les prélats et les grands seigneurs que par députation, et en les confondant ainsi avec le reste de la noblesse et du clergé, il leur ôta toute leur importance; bornant aussi les fonctions des états à émettre des doléances, il les réduisit presque à rien. »

« Quelque temps après l'introduction régulière des députés ou chevaliers des comtés dans le parlement, il s'y opéra un changement considérable, qui eut des effets très-importants. Ce changement consista dans la formation de la chambre des communes ; formation due au hasard, et dont les politiques d'alors ne prévirent sûrement pas les résultats. En outre des subsides fournis par le parlement, depuis que les villes étaient devenues des corporations politiques, jouissant de différents priviléges, les rois étaient dans l'usage de leur demander de temps en temps, et sans l'avis du parlement, différentes sommes d'argent, selon le plus ou moins d'importance et de richesse de ces villes. Ces sommes d'argent étaient réglées de gré à gré avec des commissaires royaux et les principaux habitants de chaque ville. Enfin, sous Henri III, vers le milieu du treizième siècle, le fameux comte de Leicester fit convoquer au parlement les députés des villes principales, espérant par ce moyen les mieux engager à lui fournir l'argent dont il avait besoin pour soutenir ses entreprises criminelles. Cet exemple pourtant ne fut pas suivi dans les parlements suivants. Ce ne fut qu'à la fin du treizième siècle (l'an 1295) qu'Édouard I, pressé par le besoin d'argent et fatigué des négociations partielles avec les bourgeois des différentes villes, imagina de convoquer régulièrement deux députés de chaque ville en même temps et dans le même endroit que le parlement. Ces députés ne faisaient pas partie du parlement et n'avaient aucune voie dans les délibérations nationales. Leurs fonctions se bornaient à fixer la somme d'argent qu'ils pouvaient fournir entre eux pour le taillage de leurs villes respectives. Ces députés étaient en même temps autorisés à expo-. ser les besoins de leurs villes; et, pour les engager à payer le plus possible, on écoutait leurs doléances avec attention, et on accordait toutes celles de leurs demandes qui paraissaient raisonnables. Dans les commencements, ils délibéraient séparés des barons et des chevaliers, et suivaient les instructions de leurs commettants pour les besoins qu'ils avaient à exposer, et le maximum de l'impôt qu'ils devaient accorder. »

« On ne sait pas au juste quand les députés des comtés s'assemblèrent pour la première fois, dans la même salle avec les députés des villes. Quoique ces deux espèces de députés différassent beaucoup entre eux sous les rapports de leur existence politique, ls se ressemblaient cependant par leur qualité commune de mandataires de leurs concitoyens; il est probable que les chevaliers des comtés, aussi bien que les bourgeois des villes, étaient souvent obligés de suivre les instructions de leurs commettants. On trouva donc qu'il était plus commode, pour l'expédition des affaires, de les assembler dans la même salle et d'envoyer ensuite le résultat de leurs délibérations aux pairs, que de laisser les chevaliers délibérer à part dans la salle de ces derniers. Il est probable aussi que les grands barons, qui commençaient à regarder les chevaliers comme leurs inférieurs étaient bien aises d'avoir un prétexte honnête pour les éloigner de leur salle. Des raisons plus accidentelles, comme le plus ou le moins de grandeur de la salle où s'assemblaient les pairs, peuvent avoir occasionné la séparation des membres du parlement. Quoi qu'il en soit, il est certain que les députés des comtés et ceux des villes étaient réunis dans la même salle au commencement du quatorzième siècle. Cependant, malgré cette réunion, il exista une très-grande différence entre eux : les chevaliers des comtés faisaient partie intégrante du parlement et délibéraient sur toutes les affaires quelconques de la même manière que les grands barons ou pairs, tandis que les députés des villes n'avaient d'autres pouvoirs que celui de régler l'impôt que leurs commettants devaient payer; et une fois cette affaire terminée, ils pouvaient s'en aller sans attendre la fin de la session. Il est pourtant naturel de supposer qu'à mesure que les villes devenaient plus riches, leurs députés acquéraient plus d'importance, et qu'au lieu de retourner chez eux quand ils avaient réglé l'impôt, ils restaient pour écouter les délibérations des chevaliers sur les lois générales, dont aucune n'était sans intérêt pour eux. Peu à peu on les consulta sur ces lois. De la consultation à la délibération il n'y a qu'une nuance : aussi, vers la fin du quatorzième siècle, les députés des villes avaient acquis tous les droits politiques de ceux des comtés, et ils étaient tous confondus sous le nom général de députés des communes. »

On ne peut exposer avec plus de netteté la manière dont le parlement anglais s'est formé, et comment, au moment d'arriver aux mêmes institutions, nous fûmes jetés dans une autre route. Le reste . de la brochure, où l'auteur examine le principe de l'aristocratie an- , glaise, la nature du prétendu veto, et la balance imaginaire des trois pouvoirs, est de la même rectitude de jugement et de la même vérité de faits.

En France, le parlement dit de Paris et ensuite les états généraux ne se divisèrent pas en deux chambres : le clergé, formé en ordre, ne se mêla pas aux barons, aux pairs et à la noblesse de chevalerie; celle-ci ne se réunit pas aux députés des villes et resta avec les barons. Le Tiers demeura à part. De là trois ordres qui se classèrent par numéros, premier, second, troisième. Cette constitution des états généraux, dont la France entière ne reconnut jamais le pouvoir national, se répétait dans les états particuliers des provinces, véritables souverains de ces provinces. Mais le tiers état, qui dans les états généraux ou particuliers, n'acquit jamais d'importance que dans les temps de troubles, s'emparait du pouvoir public d'une autre manière.

On parle toujours des trois ordres comme constituant essentiellement les états dits généraux. Néanmoins il arrivait que des bailliages ne nommaient des députés que pour un ou deux ordres. En 1614 le bailliage d'Amboise n'en nomma ni pour le clergé, ni pour la noblesse; le bailliage de Châteauneuf en Thimerais n'en envoya ni pour le clergé, ni pour le tiers état; le Puy, la Rochelle, le Lauraguais, Calais, la Haute-Marche, Chatellerault, firent défaut pour le clergé, et Montdidier et Roye pour la noblesse. Néanmoins les états de 1614 furent appelés états généraux. Aussi les anciennes chroniques, s'exprimant d'une manière plus correcte, disent en parlant de nos assemblées nationales, ou les trois états, ou les notables bourgeois, ou les barons et les évêques, selon l'occurrence, et elles attribuent à ces assemblées ainsi composées, la même force législative.

Dans les diverses provinces, souvent le Tiers, tout convoqué qu'il était, ne députait pas, et cela par une raison inaperçue, mais fort naturelle : le Tiers s'était emparé de la magistrature ; il en avait chassé les gens d'épée ; il y régnait d'une manière absolue, comme juge, avocat, procureur, greffier, clerc, etc. ; il faisait les lois civiles et criminelles, et à l'aide de l'usurpation des parlements, il exerçait même le pouvoir politique. Les ministres de la monarchie étaient aux trois quarts pris dans son sein; plusieurs fois il commanda les armées dans la dignité militaire du maréchalat. La fortune, l'honneur, la vie des citoyens relevaient de lui ; tout obéissait à ses arrêts, toute tête tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait seul ainsi d'une puissance sans bornes, qu'avait-il besoin d'aller chercher une faible portion de cette puissance dans des assemblées où on l'avait vu paraître à genoux?

Le peuple, métamorphosé en moine, s'était réfugié dans les cloîtres, et gouvernait la société par l'opinion religieuse; le peuple, métamorphosé en collecteur, en ministre du commerce et des manufactures, s'était réfugié dans la finance, et gouvernait la société par l'argent ; le peuple, métamorphosé en magistrat, s'était réfugié dans les tribunaux, et gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume de France, aristocrate dans ses parties, était démocrate dans son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s'entendait à merveille et marchait presque toujours d'accord : c'est ce qui explique sa longue existence.

Maintenant on comprend pourquoi le tiers état, en 1789, s'est rendu subitement maître de la nation : il s'était saisi de toutes les hauteurs, emparé de tous les postes. Le peuple n'ayant pris que peu de part à la constitution de l'État, mais incorporé dans les autres pouvoirs, s'est trouvé en mesure de conquérir la seule liberté qui lui manquait, la liberté politique. En Angleterre, au contraire, le peuple occupant depuis plusieurs siècles une place importante dans la constitution, ayant mis à mort des nobles et des rois, donné et retiré des couronnes, se trouve arrêté actuellement qu'il prétend étendre ses droits : il a à se combattre lui-même ; il se fait obstacle; il se trouve sur son propre chemin. C'est évidemment la liberté populaire britannique dans sa vieille forme, qui lutte aujourd'hui contre la liberté populaire dans sa forme nouvelle.

Barbour a donc pu chanter cette liberté dans les nobles vers que j'ai cités à la fin du dernier chapitre; il a donc pu la chanter dans un temps où elle était inconnue en France de l'auteur du Dictée de l'E Épinette amoureuse, ballades, virelais, Plaidoyer de la rose et de la violette ; liberté ignorée, à cette même époque, de la Vénitienne Christine de Pisan et du traducteur des fables d'Esope, qui les publia sous le titre de Bestiaire.

Jacques it, roi d'Écosse. - dumbard. — Douglas. — Worcester. - Rivers

Jacques Ier, le roi le plus accompli et le plus infortuné de ces princes malheureux qui régnèrent en Ecosse, surpassa, comme poëte, Barbour, Occlève et Lydgate. Dix-huit ans captif en Angleterre, il composa dans sa prison son King'squair (le livre du roi), ouvrage en six chants, divisés par strophes, chacune de sept vers. Lady Jeanne Beaufort le lui inspira.

« Un matin d'un jour de mai, dit le roi poëte, appuyé sur la fenêtre de ma prison et regardant le château de Windsor, j'écoutais les chants du rossignol. J'admirais ce que peut la passion de l'amour que je n'avais jamais sentie. En abaissant mes regards, je vis se promener au pied de la tour la plus belle et la plus fraiche des jeunes fleurs.

Le prisonnier a des visions; il est transporté sur un nuage à la planète de Vénus; il voyage au palais de Minerve. Revenu de ses extases, il s'approche de la fenêtre ; une tourterelle, d'une blancheur éclatante, se vient poser sur sa main ; elle porte dans son bec une fleur; elle la lui donne, et s'envole. Sur les feuilles de la fleur sont écrits ces mots : « Éveille-toi, ô amant, je t'apporte de joyeuses i nouvelles. »

On doit à Jacques Ier le mode d'une musique plaintive inconnue avant lui.

Ce fut sous le règne de Jacques Ier, vers l'an 1446, que Henri le Ménestrel ou Harry l'Aveugle (Blind Hurry) chanta le guerrier Guillaume Wallace, si populaire en Ecosse. Quelques critiques préfèrent le ménestrel Henri, à Barbour et à Chaucer.

Dumbard et Douglas fleurirent encore en Écosse.

En Angleterre, le comte de Worcester et le comte de Rivers, tous deux protecteurs des lettres et les cultivant eux-mêmes, perdirent la tête sur l'échafaud. Rivers, et Caxton son imprimeur et son panégyriste, sont les premiers auteurs dont les écrits aient été donnés par la presse anglaise. Les ouvrages de Rivers consistaient en traductions du français, notamment des Proverbes de Christine de Pisan.

Sous Henri VII, le premier Tudor, il y eut beaucoup de poëtes sans génie : un des serviteurs de ce roi, qui mit fin aux guerres des maisons d'York et de Lancastre, avait quelque talent pour la satire.