Cinquième partie
Lord Byron au Lido
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
J'ai précédé lord Byron dans la vie, il m'a précédé dans la mort : il a été appelé avant son tour ; mon numéro primait le sien, et pourtant le sien est sorti le premier. Byron aurait dû rester sur la terre : le monde me pouvait perdre sans s'apercevoir de ma disparition et sans me regretter.
Tout ce que j'ai vu passer, ou tout ce qui a passé autour de moi, depuis que j'existe, ne se peut dire. Que de tombeaux se sont ouverts et fermés sous mes yeux ! Cent fois, par le soleil ou par la pluie, au bord d'une fosse ouverte dans laquelle on descendait une bière avec des cordes, j'ai entendu le râlement de ces cordes ; j'ai ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière ; à chaque nouvelle pelletée le bruit creux s'assourdissait et diminuait. La terre, en comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil.
Il n'y a pas encore deux années qu'un jour, au lever de l'aube, j'errais au Lido où tant de fois avait erré lord Byron. Il ne sortit de la mer qu'une aurore ébauchée et sans sourire, la transformation des ténèbres en lumière, avec ses changeantes merveilles, ses étoiles éteintes tour à tour dans l'or et les roses du matin, ne s'opéra point. Quatre ou cinq barques serraient le vent à la côte; un grand vaisseau disparaissait à l'horizon. Des mouettes posées marquetaient en troupe la plage mouillée; quelques-unes volaient pesamment au-dessus de la houle du large. Le reflux avait laissé le dessin de ses arceaux concentriques sur la grève; le sable guirlande de fucus, était ridé par chaque flot, comme un front sur lequel le temps a passé. La lame déroulante enchaînait ses festons blancs à la rive abandonnée.
Les vagues que je retrouvais, ont été partout mes fidèles compagnes ; ainsi que des jeunes filles se tenant par la main dans une ronde, elles m'avaient entouré à ma naissance; je saluai ces berceuses de ma couche. Je me promenai au limbe des flots, écoutant leur bruit dolent, familier et doux à mon oreille. Souvent je m'arrêtais pour contempler l'immensité pélagienne : un mât, un nuage, c'était assez pour réveiller mes souvenirs.
J'avais jadis passé sur cette mer : en face du Lido une tempête m'avait accueilli ; je me disais au milieu de cette tempête que j'en avais affronté d'autres, mais qu'à l'époque de ma traversée de l'océan j'étais jeune, et qu'alors les dangers m'étaient des plaisirs. Je me regardais donc comme bien vieux, lorsque du port de Trieste, je voguais vers la Grèce et la Syrie? Sous quel amas de jours suis-je donc enseveli !
Lord Byron chevauchait le long de ce rivage solitaire : quels étaient ses pensers et ses chants, ses abattements et ses espérances ? Élevait-il la voix, pour confier à la tourmente les inspirations de son génie? Est-ce au murmure de cette vague qu'il trouva ces accents mélancoliques ?
If my fame should be, as my fortunes are,
Of hasty growth and blight, and dull oblivion bar
My name from the temple where the dead Are honoured by the nations. - Let it be.
« Si ma renommée doit être comme le sont mes fortunes, d'une croissance hâtive et frêle 1 ; si l'obscur oubli doit rayer mon nom du temple où les morts sont honorés par les nations : - soit. »
Byron sentait que ses fortunes étaient d'une croissance frêle et hâ-
Dlight, niellée.
tive; dans ses moments de doute sur la gloire, puisqu'il ne croyait pas à une autre immortalité, il ne lui restait de joie que le néant. Ses dégoûts eussent été moins amers, sa fuite ici-bas moins stérile, s'il eût changé de voie : au bout de ses passions épuisées, quelque généreux effort l'aurait fait parvenir à une existence nouvelle. On est incrédule parce qu'on s'arrête à la surface de la matière : creusez la terre, vous trouverez le ciel.
Déjà j'étais revenu des forêts américaines, lorsque, auprès de Londres, sous l'orme de Childe-Harold enfant, je rêvai les ennuis de René et le vague de sa tristesse. J'avais vu la trace des premiers pas de Byron dans les sentiers de la colline d'Harrow ; j'ai rencontré les vestiges de ses derniers pas à l'une des stations de son pèlerinage; non : je les cherchais en vain ces vestiges. Soulevé par l'ouragan, le sable a couvert l'empreinte des fers du coursier demeuré sans maître : « Pêcheur de Malamoco, as-tu entendu parler de lord « Byron? - Il chevauchait presque tous les jours ici. - Sais-tu où il est allé ? »
Ce fut un jour d'orage : prêt à périr entre Malte et les Sirtes, j'enfermai dans une bouteille vide ce billet : F'. A. de Chateaubriand naufragé sur l'île de Lampedouse le 26 décembre 1806, en revenant de la Terre-Sainte. Un verre fragile, quelques lignes ballottées sur un abîme sans fond, est tout ce qui convenait à ma fortune et à ma mémoire. Les courants auraient peut-être poussé mon épitaphe vagabonde au Lido, à la borne même où Byron avait marqué sa sépulture, comme le flot des ans a rejeté à ce bord ma vie errante.
Venise, quand je vous vis pour la première tois, vous étiez sous l'empire du grand homme, votre oppresseur et le mien : une île attendait sa tombe ; une île est la vôtre. Vous dormez l'un et l'autre immortels dans vos Sainte-Hélène. O Venise ! nos destins ont été pareils ! mes songes s'évanouissent à mesure que vos palais s'écroulent; les heures de mon printemps se sont noircies, comme les arabesques dont le faîte de vos monuments est orné. Mais vous périssez à votre insu ; moi, je sais mes ruines. Votre ciel voluptueux, la vénusté des flots qui vous lavent, m'ont retrouvé, dans ces derniers jours, aussi sensible à vos charmes que je le fus jamais. Inutilement je vieillis ; l'énergie de ma nature s'est resserrée au fond de mon cœur; les ans n'ont réussi qu'à chasser ma jeunesse extérieure, à la faire rentrer dans mon sein. Mais que me font ces brises du Lido, si chères au poëte de la fille de Ravenne? Le vent qui souffle sur une tête à demi dépouillée, ne vient d'aucun rivage heureux.