Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Richard Cromwell. - opinion de Milton sur la république, sur les dîmes, sur la réforme parlementaire

Troisième partie

Richard Cromwell. - opinion de Milton sur la république, sur les dîmes, sur la réforme parlementaire

Essai sur la littérature anglaise · 7 min de lecture · p. 187–189 · chapitre 65 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Tandis que Milton, au nom de Richard, rappelait aux souverains et à leurs ministres le tendre amour et l'admiration profonde qu'ils avaient pour le juge d'un roi, les factions renaissaient en Angleterre. Les gouvernements qui ne tiennent qu'à l'existence d'un homme, tombent avec cet homme : l'effet cesse avec la cause. L'ancien parti républicain de l'armée se souleva; les officiers que Cromwell avait destitués, se réunirent. Lambert se mit à la tête de la bonne vieille cause. Menacé par les officiers, Richard eut la faiblesse de dissoudre la chambre des communes ; la chambre des pairs était nulle.

Les assemblées aristocratiques règnent glorieusement lorsqu'elles sont souveraines, et seules investies, de droit ou de fait, de la puissance : elles offrent les plus fortes garanties à la liberté, à l'ordre et à la propriété; mais dans les gouvernements mixtes, elles perdent la plus grande partie de leur valeur et sont misérables quand arrivent les grandes crises de l'État. Elles n'ont jamais rien arrêté : faibles contre le roi, elles n'empêchent pas le despotisme ; faibles contre le peuple, elles ne préviennent pas l'anarchie. Toujours prêtes à être, chassées dans les commotions populaires, elles ne rachètent leur existence qu'au prix de leurs parjures et de leur esclavage. La chambre des lords sauva-t-elle Charles Jer ? Sauva-t-elle Richard Cromwell, auquel elle avait prêté serment? sauva-t-elle Jacques II? sauvera-t-elle aujourd'hui les princes de Hanovre ? se sauvera-t-elle elle-même? Ces prétendus contre-poids aristocratiques ne font qu'embarrasser la balance, et seront jetés tôt ou tard hors du bassin. Une aristocratie ancienne et opulente ayant l'habitude de la tribune et des affaires, n'a qu'un moyen de garder le pouvoir quand il lui échappe : c'est de passer par degrés à la démocratie et de se placer insensiblement à sa tête, à moins qu'elle ne se croie encore assez forte pour jouer à la guerre civile ; terrible jeu !

Peu après la dissolution de la chambre des communes, Richard abdiqua : il était écrasé sous la renommée d'Olivier. Détestant le joug militaire, il n'avait pas la force de le secouer ; sans conviction aucune, il ne se souciait de rien; il laissait ses gardes lui dérober son dîner, et l'Angleterre aller toute seule : il emporta deux grandes malles remplies de ces adresses et de ces congratulations en l'honneur de tous les hommes puissants, et à l'usage de tous les hommes serviles. On lui disait dans ces félicitations que Dieu lui avait donné l'autorité pour le bonheur des trois royaumes. Qu'emportez-vous dans ces malles ? » lui demanda-t-on. - «Le bonheur du peuple anglais, » répondit-il en riant.

Le conseil des officiers rappela le Rump ; le Rump attaqua aussitôt l'autorité militaire qui lui avait rendu la vie. Lambert bloqua, selon l'usage, les communes. Ce parlement dissous, le peuple brûla en réjouissance sur les places publiques des monceaux de croupions de divers animaux. Monck parut, et tout annonça la restauration.

Que faisait Milton pendant cette décomposition sociale? Voyant la liberté rétrograder, rêvant toujours la république, oubliant qu'il y a des moments où les écrits ne peuvent plus rien, il publia une brochure Sur le moyen prompt et facile d'établir une société libre. Dans un exposé rapide, il rappelle ce que les Anglais ont fait pour abolir la monarchie :

« Si nous nous relâchons, dit-il, nous justifierons les prédictions de nos ennemis : ils ont condamné nos actions comme téméraires, rebelles, hypocrites, impies ; nous ferons voir qu'un esprit dégénéré s'est soudainement répandu parmi nous. Préparés et faits pour un nouvel esclavage, nous serons en mépris à nos voisins ; le nom anglais deviendra un objet de risée. D'ailleurs, si l'on retourne à la monarchie, l'on n'y restera pas longtemps ; il faudra bientôt combattre ce que l'on a déjà combattu, sans parvenir jamais au point où l'on était parvenu ; on perdra les batailles que l'on avait déjà gagnées : Dieu n'écoutera plus ces ardentes prières qu'on lui adressait pour être délivré de la tyrannie, puisque nous n'aurons pas su mieux nous en tenir à la victoire. Ainsi sera rendu vain et plus méprisable que la boue le sang de tant d'Anglais vaillants et fidèles, qui achetèrent la liberté de leur pays au prix de leur vie. Un roi veut être adoré comme un demi-dieu ; il sera entouré d'une cour hautaine et dissolue ; il dissipera l'argent de l'État en festins, en bals et en mascarades ; débauchant notre première noblesse, mâles et femelles, il transformera les lords en chambellans, en écuyers et en grooms de la garde-robe. »

L'esprit pénétrant de Milton lui découvrait l'avenir ; il voyait les longs combats que l'on serait obligé de livrer pour reconquérir ce qu'on allait perdre : ce n'est qu'aujourd'hui même que l'Angleterre revient sur ce terrain, défendu pied à pied par le grand poëte publiciste. Et ce roi, entouré d'une cour hautaine et dissolue, que l'auteur du Paradis perdu peignait si bien d'avance, était prêt à débarquer à Douvres.

Quelques mois avant la publication de cet ouvrage, il en avait donné deux autres, le premier sur l'autorité civile en matière ecclésiastique, le second sur le meilleur moyen de chasser les mercenaires hors de l'Église : il examine le fait des dîmes, des redevances et des revenus de l'Église; il doute que les ministres du culte puissent être maintenus par le pouvoir de la loi.

Son opinion sur la réforme parlementaire mérite d'être rappelée : Si l'on donne le droit à tous de nommer tout le monde, ce ne 'sera pas la sagesse et l'autorité, mais la turbulence et la gloutonnerie qui élèveront bientôt les plus vils mécréants de nos tavernes et de nos lieux de débauche, de nos villes et de nos villages, au rang et à la dignité de sénateur. Qui voudrait confier les affaires de la République à des gens à qui personne ne voudrait confier ses affaires particulières? Qui voudrait voir le trésor de l'État remis aux soins de ceux qui ont dépensé leur propre fortune dans d'infâmes prodigalités? Doivent-ils être chargés de la bourse du peuple, ceux qui la convertiraient bientôt dans leur propre bourse? Sont-ils faits pour être les législateurs de toute une nation, ceux qui ne savent pas ce qui est loi et raison, juste ou injuste, oblique ou droit, licite ou illicite, ceux qui pensent que tout pouvoir consiste dans l'outrage, toute dignité dans l'insolence, qui négligent tout pour satisfaire la corruption de leurs amis, ou la vivacité de leurs ressentiments, qui dispersent leurs parents et leurs créatures dans les provinces, pour lever des taxes et confisquer des biens? hommes les plus dégradés et les plus vils, qui achètent eux-mêmes ce qu'ils prétendent exposer en vente, d'où ils recueillent une masse exorbitante de richesses détournées des coffres publics : ils pillent le pays et émergent, en un moment, de la misère et des haillons, à un état de splendeur et de fortune. Qui pourrait souffrir de tels fripons de serviteurs, de tels vice-régents de leurs maîtres? Qui pourrait croire que les chefs des bandits seraient propres à conserver la liberté? Qui se supposerait devenu d'un cheveu plus libre par une telle race de fonctionnaires (ils pourraient s'élever à cinq cents élus de telle sorte par les comtés et les bourgs), lorsque, parmi ceux qui sont les vrais gardiens de la liberté, il y en a tant qui ne savent ni comment user, ni comment jouir de cette liberté, qui ne comprennent ni les principes, ni les mérites de la propriété? »

On n'a jamais rien dit de plus fort contre la réforme parlementaire. Cromwell avait essayé cette réforme, il fut bientôt obligé de dissoudre le Parlement produit d'une loi d'élection élargie. Mais ce qui était vrai du temps de Milton, n'est pas également vrai aujourd'hui. La disproportion entre les propriétaires et les classes populaires, n'est plus aussi grande. Les progrès de l'éducation et de la civilisation ont commencé à rendre les électeurs d'une classe moyenne, plus aptes à comprendre des intérêts qu'ils ne comprenaient pas autrefois. L'Angleterre de ce siècle a pu, quoique non sans péril, conférer des droits à une classe de citoyens qui, au dix-septième siècle, auraient renversé l'État en entrant dans les Communes.

Ainsi, toutes les questions générales et particulières, agitées aujourd'hui chez les peuples du continent et dans le parlement d'Angleterre, avaient été traitées et résolues par Milton, dans le sens où notre siècle les résout. Il a créé jusqu'à la langue constitutionnelle moderne : les mots de fonctionnaires, de décrets, de motions, etc., sont de lui. Quel était donc ce génie capable d'enfanter à la fois un monde nouveau et une parole nouvelle de politique et de poésie?