Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Littérature sous la maison d'Hanovre achèvement et perfectionnement de la langue anglaise. - mort des langues

Cinquième partie

Littérature sous la maison d'Hanovre achèvement et perfectionnement de la langue anglaise. - mort des langues

Essai sur la littérature anglaise · 7 min de lecture · p. 254–258 · chapitre 88 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En quittant les Stuarts nous entrons dans le repos de cent quarante années, qui suivit la chute de ces princes, et laissa aux Muses le temps d'épurer leur langage à l'abri de la liberté.

Au commencement de cet Essai, j'ai parlé de l'origine de la langue anglaise; on a pu en remarquer les changements successifs, dans notre course rapide à travers les siècles. Maintenant que j'approche de la fin de mon travail, voyons à quel degré de perfection cette langue était parvenue, et comment, après avoir été l'idiome des conteors, des fableors, des harpeors, elle devint l'idiome des Pope, des Addison, des Swift, des Gray, des Fielding, des Walter Scott et des Byron.

La vieille langue anglaise me paraît avoir eu plus de douceur que la langue anglaise moderne : le th y termine une foule de mots et la troisième personne des verbes au singulier du présent de l'indicatif. Le th emprunté de l'Orient ne fut prononcé (sinon introduit dans l'alphabet grec avec le X, chi, le K, kappa, I'D oméga) que vers le commencement de la guerre du Peloponèse, à l'époque où Alcibiade rendait Athènes folle comme une femme, par la difficulté gracieuse avec laquelle il exprimait quelques lettres. Le th était une lettre composée que la molle Ionie semblait fournir en aide à l'élégant élève de Périclés. Le grec moderne a retenu le O, le thêta.

Le th de l'ancien anglais, à la fin du mot, ne pouvait être que le th doux, comme il se prononce dans mouth, sooth, teeth, et non le th rude du commencement du mot, comme dans thunder, throbbing, thousand.

La lettre se redoublait souvent dans l'ancien anglais. L'e qui abonde et qui dispute la fin des mots au th, était l'e muet retenu du français ; il contribuait à émousser le son trop aigu. La preuve que ces lettres n'étaient point étymologiques, mais euphoniques, c'est que l'orthographe variait de comté en comté et presque de village en village selon l'oreille, écho de l'accent. Les mots mêmes variaient dans un rayon de quelques lieues : un marchand, embarqué sur la Tamise, descendit à terre, et demanda des œufs egges à une paysanne; elle répondit qu'elle n'entendait pas le français. Le compagnon de ce marchand reprit à son tour des ceyren, des œufs; la bonne femme répliqua qu'elle le comprenait bien : thenne the good wyf sayd that shee understode him well. Ainsi à une soixantaine de milles de la ville où Johnson composa son dictionnaire, des œufs s'appelaient des ceyren.

A mesure que l'anglais changea de prononciation et de forme, et qu'il perdit de sa sobriété, il s'enrichit des tributs du temps. Le génie d'une langue se compose de la religion, des institutions politiques, du caractère, des mœurs et des usages d'un peuple. Si ce peuple étend au loin sa domination, il reçoit un accroissement d'idées et de sentiments des pays avec lesquels il entre en contact. Et voyez d'abord tout ce que peut recueillir une langue de la durée et de la variété des lois.

Il était de principe en Angleterre qu'une loi n'est jamais abolie : de cette sorte, l'histoire passée demeurait présente au milieu des événements nouveaux, comme une aïeule immortelle au milieu de ses innombrables enfants et petits-enfants. Au commencement de ce siècle, un Anglais jeta le gant en pleine audience, et demanda le combat judiciaire contre son antagoniste.

Le droit coutumier anglais (common law) régit l'Angleterre en général.

Dans l'île de Man, on suit les établissements des anciens rois de cet État.

A Jersey et à Guernesey, les statuts de Rollon sont en vigueur. Les procès des Indous et des Mogols sont jugés en appel à la cour du banc du roi à Londres, et se décident d'après les articles des Puranas et de l'Alcoran.

Dans les îles Ioniennes, le code de Justinien se mêle aux décisions de la cour de l'amirauté.

Au Canada les ordonnances des rois de France fleurissent, comme au temps de saint Louis.

Dans l'île de France, le Code Napoléon règne ; le droit castillan et aragonais dans les colonies anglo-espagnoles; la loi hollandaise au cap de Bonne-Espérance.

La politique, l'industrie, le commerce, ont mêlé les mots particuliers de leurs dictionnaires à ceux du dictionnaire général.

La tribune fournit au trésor commun les discours de Strafford, de Vanes, de Bolingbroke, de Walpole, des deux Pitt, de Burke, de Fox, de Sheridan, de Canning, de Brougham.

L'économie sociale, les recherches d'Adam Smith, de Malthus, de Thornton, de Ricardo, de Mac-Culloch, augmentent le vocabulaire.

Le service des possessions anglaises dans les quatre parties de la terre, a naturellement multiplié les voyageurs : quelle nouvelle source d'importation d'idées et d'images ! Cent et un négociants de Londres, en 1600, réunissent une somme de 800,000 fr., et voilà les Bacchus et les Alexandres qui deviennent les maîtres et les conquérants de l'Inde.

Les Anglais eurent des grammaires et des dictionnaires samaritains, arabes, syriaques, presque avant d'avoir des dictionnaires grecs et latins : ils préludaient de la sorte à l'étude des langues mortes et vivantes de l'Asie; ils obéissaient à l'instinct de leur génie qui les portait à la pompe des images et à l'indépendance des règles. Wilkins, Colebrooke, Carey1, Masden, Morrison, Lockert, Gladwin, Lumsden, Gilchrist, Hadley, William Jones, se sont occupés du sanscrit, du bengali vulgaire, de la langue malaise, du persan, du chinois et de la langue commune de l'Indostan. Ainsi, avec des lois qui ne meurent point, des colonies placées eaux quatre vents du ciel, la langue anglaise embrasse le temps et l'espace.

1 Il y a un autre Carey, poëte et musicien, auquel les Anglais attribuent mal à propos. L'air God save the king. ↩

Nous possédions autrefois d'immenses contrées outre mer; elles offraient un asile à l'excédant de notre population, un marché à notre commerce, une carrière à nos sciences, un aliment à notre marine : aujourd'hui nous sommes contraints d'ensevelir nos convicts dans des prisons infectes, faute d'un coin sur le globe pour y déposer ces malheureux; nous sommes exclus du nouvel univers où le genre humain recommence. Les langues anglaise, portugaise, espagnole, servent en Afrique, en Asie, dans l'Océanie, dans les îles de la mer du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l'interprétation de la pensée de plusieurs millions d'hommes, et nous, déshérités des conquêtes de notre génie, à peine entendons-nous parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV : elle y reste comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de notre politique.

Mais si la langue de Milton et de Shakespeare tire des avantages réels de cette diffusion de puissance, elle en reçoit aussi des atteintes. Lorsqu'elle se resserrait dans son champ natif, elle était plus individuelle, plus originale, plus énergique : elle se charge, aux rives du Gange et du fleuve Saint-Laurent, au cap de Bonne-Espérance, au Port Jackson dans l'Océanie, à l'île de Malte dans la Méditerranée, à l'île de la Trinité dans le golfe du Mexique, de locutions qui la dénaturent. Pickering a fait un traité des mots en usage aux États-Unis : on y peut voir avec quelle rapidité une langue s'altère sous un ciel étranger, par la nécessité où elle est de fournir des expressions a une culture nouvelle, a une industrie, a des arts du soi, a des habitudes nées du climat, à des lois, à des mœurs qui constituent une autre société.

Si un pareil travail pouvait intéresser, je suivrais ici l'histoire des mots anglais ; je montrerais chez quels auteurs ils ont pris naissance, comment ils se sont perdus ou comment ils ont changé d'acception en s'éloignant de leur sens primitif; je parlerais des mots composés, des mots négatifs, opposés aux mots positifs qui manquent trop à notre langue, des mots à la fois substantifs et verbes : silence, par exemple, signifie à la fois « silence, » ou « faire faire silence, » « to silence, silencer. » Mais de telles recherches, extrêmement curieuses si elles avaient notre langue pour objet (comme on peut le voir dans le savant tableau de M. Chasles1, seraient, à propos d'une langue étrangère, fatigantes ou inintelligibles au lecteur français.

1 Tableau de la marche et des progrès de la langue et de la littérature françaises, etc. ↩

Les langues ne suivent le mouvement de la civilisation qu'avant l'époque où leur perfectionnement s'achève : une fois arrivées là, elles s'arrêtent quelque temps, puis elles descendent et se détériorent. Il est à craindre que les talents supérieurs n'aient à l'avenir, pour faire entendre leurs harmonies, qu'un instrument discord ou fêlé. Une langue peut, il est vrai, acquérir des expressions nouvelles à mesure que les lumières s'accroissent, mais elle ne saurait changer sa syntaxe, qu'en changeant son génie. Un barbarisme heureux reste dans une langue sans la défigurer ; des solécismes ne s'y établissent jamais sans la détruire. Nous aurons des Tertullien, des Stace, des Silius Italicus, des Claudien : aurons-nous désormais des Bossuet, des Corneille, des Racine, des Voltaire? Dans une langue jeune, les auteurs ont des expressions et des images qui charment comme le premier rayon du matin; dans une langue formée, ils brillent par des beautés de toutes les sortes ; dans une langue vieillie, les naïvetés du style ne sont plus que des réminiscences, les sublimités de la pensée que le produit d'un arrangement de mots péniblement cherchés, contrastés avec effort.