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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Marie. - Guillaume. - la reine Anne. école classique

Cinquième partie

Marie. - Guillaume. - la reine Anne. école classique

Essai sur la littérature anglaise · 6 min de lecture · p. 267–269 · chapitre 92 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

L'invasion du goût français, commencée au règne de Charles II, s'acheva sous Guillaume et la reine Anne. La grande aristocratie qui s'élevait, prit du caractère noble et imposant de la grande monarchie, sa voisine et sa rivale. La littérature anglaise, jusqu'alors presque inconnue à la France, passa le détroit. Addison vit Boileau en 1701, et lui présenta un exemplaire de ses poésies latines. Voltaire, obligé de se réfugier en Angleterre au sujet de sa querelle avec le chevalier de Rohan-Chabot, dédia la Henriade à la reine Anne, et se gâta l'esprit par les idées philosophiques de Collins, de Chubb, de Tindal, de Wolston, de Tolland, de Bolingbroke. II nous fit connaître Shakespeare, Milton, Dryden, Shaftesbury, Swift, et les présenta à la France comme des hommes d'une nouvelle espèce, découverts par lui dans un nouveau monde. Racine le fils traduisit le Paradis perdu, et Rollin parla de ce poëme dans son Traité des études.

Guillaume III étant parvenu à la couronne britannique, les écrivains de Londres et de Paris s'engagèrent dans la querelle des princes et des guerriers : Boileau dit ie passage du Rhin; Prior répond que le régent du Parnasse occupe les neuf Muses à chanter que Louis n'a pas passé le Rhin; ce qui était vrai. Philips traduisait le Pompée de Corneille, et Roscommon en écrivait le prologue ; Addison célébrait les victoires de Marlborough, et rendait hommage à Athalie ; Pope publiait son Essai sur la critique dont l'Art poétique est le modèle : il donne à peu près les mêmes règles qu'Horace et Boileau, mais tout à coup, se souvenant de sa dignité, il déclare fièrement que «les braves Bretons méprisent les lois étrangères : « But we, brave Britons, foreign laws despis'd. » Foam traduisit l'Art poétique du poëte français : Dryden en revit le texte, et remplaça seulement les noms des auteurs français par des noms d'auteurs anglais : il rend le hâtez-vous lentement par gently make haste.

La boucle de cheveux enlevée fut inspirée par le Lutrin, et la Dunciade imitée des Satires de l'ami de Racine. Butler a traduit une de ces satires.

Le siècle littéraire de la reine Anne est un dernier reflet du siècle de Louis XIV. Et comme si le grand roi avait eu pour destinée de rencontrer toujours Guillaume et de faire des conquêtes, ne pouvant envahir l'Angleterre avec des gens d'armes, il y pénétra avec des gens de lettres : le génie d'Albion, qui ne céda pas à nos soldats, céda à nos poètes.

Presse périodique. - Addison. - Pope. — Swift. - Steele

Une autre révolution, dont les conséquences ont été et sont encore incalculables, s'opéra : la presse périodique, à la fois politique et littéraire, fut fondée aux bords delà Tamise, Steele composa dans l'intérêt des wighs, le Tatler, le Spectator, le Mentor, l'Englisham, le Lover, le Reader, le Town-Talk, le Chit-Chat, le Plebeian ; il combattait l'Examiner, écrit par Swift dans l'esprit tory. Addison, Congreve, Walsh, Arbuthnot, Gay, Pope, King, se rangeaient selon leur opinion sous les étendards de Swift et de Steele.

Jonatham Swift, né en Irlande le 30 novembre 1667, est fort mal à propos appelé par Voltaire le Rabelais de l'Angleterre. Voltaire n'était sensible qu'aux impiétés de Rabelais et à sa plaisanterie, quand elle est bonne; mais la profonde satire de la société et de l'homme, la haute philosophie, le grand style du curé de Meudon, lui échappaient, comme il ne voyait que le petit côté du christianisme, et ne se doutait pas de la révolution intellectuelle et morale, accomplie dans l'humanité par l'Évangile.

Le Tonneau, où le Pape, Luther et Calvin, sont attaqués ; Guliver, où les institutions sociales sont stigmatisées, n'offrent que de pâles copies du Gargantua. Les siècles où vécurent les deux auteurs mettent d'ailleurs entre eux une immense différence : Rabelais commença sa langue ; Swift acheva la sienne. Il n'est pas certain d'ailleurs que le Tonneau soit de Swift ou qu'il l'ait fait seul. Swift s'amusa à fabriquer des vers de vingt, trente et soixante syllabes. L'historien Velly a traduit la satire sur la paix d'Utrecht intitulée : John Bull .

Guillaume III, qui fit tant de choses, instruisit Swift dans l'art de cultiver les asperges à la manière hollandaise. Jonatham aima Stella, l'emmena dans son doyenné de Saint Patrick, et au bout de seize ans, quand il fut au bout de son mour, il l'épousa. Esther van Homrigh se prit d'une passion pour Swift, bien qu'il fût vieux, laid et dégoûtant : lorsqu'elle sut qu'il était sérieusement marié avec Stella dont il ne se souciait guère, elle mourut. Stella suivit de prés Esther. Le vilain homme qui tua ces deux belles jeunes femmes, n'a pu, à l'exemple des grands poëtes, leur donner une seconde vie.

Steele, compatriote de Swift, devint son rival en politique. Parvenu à la chambre des communes, il en fut expulsé comme auteur de libelles séditieux. A l'occasion de la création des douze pairs, sous l'administration d'Oxford et de Bolingbroke, il écrivit une lettre mordante à sir Milhes Wharion sur les Pairs de circonstance. La liaison de Steele avec le grand corrupteur Walpole ne l'enrichit pas; faisant trêve à ses pamphlets, il commença la littérature industrielle, et inventa une machine pour transporter du saumon frais à Londres.

On a su gré à Steele d'avoir purgé le théâtre des obscénités dont l'avaient infecté les écrivains de Charles II : le mérite était d'autant plus grand dans l'auteur des Conscious Lovers, qu'il avait des mœurs très-peu régulières. Cependant son contemporain Gay, le fabuliste, faisait représenter son Beggar, dont le héros est un voleur et l'héroïne une prostituée. Le Beggar est l'original de nos mélodrames d'aujourd'hui.

PASSAGE DE LA LITTÉRATURE CLASSIQUE A LA LITTÉRATURE DIDACTIQUE, DESCRIPTIVE ET SENTIMENTALE. POÈMES DE DIFFÉRENTS AUTEURS.

La littérature anglaise classique, qui ressemblait à la nôtre, à la différence près des mœurs nationales, dégénéra vite, et passa du Classique à l'Esprit du dix-huitième siècle. Alors nous devînmes à notre tour imitateurs ; nous nous mîmes à copier nos voisins avec un engouement qui nous reprend encore par accès. Ici, la matière est si connue et tellement épuisée, qu'il serait fastidieux de procéder dans un ordre chronologique et de répéter ce que chacun sait.

La poésie morale, technique, didactique, descriptive, compte Gay, Young, Akenside, Goldsmith, Gray, Bloomfield, Glover, Thomson, etc.; le roman rappelle Richardson et Fielding; l'histoire Hume, Robertson et Gibbon, qu'ont suivis Smolett et Lingard.

En outre de tous ces poëtes, on a lu, dans leurs temps, l'Art de conserver la santé, par Armstrong, la Chasse, par Somerville, l'Acteur, par Lloyd, l'Art poétique, de Roscommon, l'Art poétique, de Francis, l'Art de la politique, de Bramston, l'Art de la cuisine de King.

L'Art de la politique a de la verve. L'exorde de ces poëmes divers est imité du début de l'Art poétique d'Horace : Bramston compare un homme à la fois whig et tory à une figure humaine, à sein de « femme et à queue de morue.

A lady's bosom, and a tail of cod.

Delacourt, dans son Prospect of poetry, essaya l'harmonie imitative technique, comme en composa depuis, en France, M. Piis.

RR's jar untuneful 'ver the quivring tongue

And serpent Swith hissings spoils the song.

Les Plaisirs de lImagination, par Akenside, manquent d'imagination; et le poëme sur la Conversation, de Stillingsteel, n'a pu être composé que chez un peuple qui ne sait pas causer.

Il faut encore rappeler le Naufrage, par Falconer; le Voyageur, le Village abandonné, de Goldsmith ; la Création, de Blackmoore; ie Jugement d Hercule, de Shenstone.

Je nomme Dyer et Denham. Il faut lire la Complainte du poëte, par l'infortuné . Otway, et le Wanderer, par le plus malheureux Savage : c'est la qu'il a peint la furie du Suicide : « Le sourcil à moitié brisé par l'agonie de la pensée, elle crie à l'homme : Pâle misérable, attends de moi ton soulagement; née du Désespoir, le Suicide est mon nom. »

Born on Despair, and Suicid my name.