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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Milton sa naissance. - collége

Troisième partie

Milton sa naissance. - collége

Essai sur la littérature anglaise · 5 min de lecture · p. 156–158 · chapitre 50 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Au-dessus d'une foule de prosateurs et de poëtes, pendant les règnes orageux de Charles Ier et du Protecteur, s'élève la belle tête de Milton. Où sont les contemporains de ce génie, les Cowley, les Waller, les Denham, les Marvel, les Suckling, les Crashaw, les Lovelace, les Davenant, les Wither, les Habington, les Herbert, les Carew, les Stanley? Excepté deux ou trois de ces noms, quel lecteur français connaît les autres ? Le Génie du christanisme parle raisonnablement du Paradis perdu : j'avais à faire amende honorable d'une partie de mes jugements sur Shakespeare et Dante ; je n'ai rien à réparer auprès de l'homme dont le poëme a été l'occasion de ces recherches sur la littérature anglaise : il ne me reste qu'à développer les motifs d'une admiration accrue par un examen plus approfondi d'un chef-d'œuvre. Obligé de m'arrêter à des beautés que j'essayais de faire passer dans notre langue, je les ai mieux appréciées, en désespérant de les reproduire telles que je les sentais.

Milton n'était plus ; on ne le connaissait pas : son génie sorti du tombeau comme une ombre. vint demander au monde pourquoi on l'ignorait sur la terre. Étonné, on regarda ces grands manes ; on se demanda si réellement l'auteur de douze mille vers oubliés était immortel. La vision éclatante et majestueuse fit d'abord baisser les yeux; puis on se prosterna et on adora. Alors il fallut savoir ce qu'avait été ce secrétaire de Cromwell, ce pamphlétaire apologiste du régicide détesté des uns, méprisé des autres. Bayle commença et s'enquit des faits touchant la taille et la mine de Milton : cette mine-là était fière et valait bien celle d'un roi.

Une malédiction était dans la famille noble de Milton, dépouillée de sa fortune pendant les guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche : le père de Milton était protestant et son grand-père catholique ; celui-ci avait déshérité son fils. La malédiction de l'aïeul, sautant une génération, se reposa sur la tête du petit-fils.

Le père de Milton, établi à Londres où il devint notaire (scrivener), épousa Sarah Gaston, de l'ancienne famille de Bradshaw ou des Haughton, dont il eut une fille, Anne, et deux fils, Jean et Christophe. Christophe, le cadet, fut royaliste, devint un des barons de l'échiquier et juge des Common Pleas sous Jacques II ; il s'éteignit dans l'obscurité, dépouillé ou démissionnaire de sa place, peu de temps après ou avant la révolution de 1688; Jean, l'aîné, fut républicain et mourut non aperçu comme son frère : mais la raison de la nuit qui l'environnait était d'une tout autre nature ; on peut dire de lui ce qu'il a dit de la Montagne sainte dans le ciel : «On ne la voyait point, « parce qu'elle était obscurcie par l'excès de la lumière. »

Le père de Milton aimait les arts : il avait composé un In nomine à quarante parties ; quelques vieux airs de lui ont été conservés dans le recueil de Wilby. Apollon, partageant ses présents entre le père et le fils, avait donné la musique au père, la poésie au fils.

Dividuumque Deum, genitorque, puerque tenemus.

(Milto ad patron.)

Milton, le père, était peut-être né en France. Son immortel fils naquit le 9 décembre 1608, dans la Cité de Londres, Bread-Street, à l'enseigne de l'Aigle, augure et symbole. Shakespeare vivait encore : Milton reçut une éducation domestique lettrée, à l'ombre du tombeau de ce grand génie inculte. Il acheva ses humanités à l'école de Saint-Paul à Londres, sous le docteur Alexandre Gill; il eut pour tuteur Young, puritain. Son extrême application à l'étude lui donna de bonne heure des douleurs de tête et une grande faiblesse de vue; maux habituels de sa vie, dont il avait reçu le germe de sa mere. A dix-sept ans il passa au collége de Christ à Cambridge en qualité de pensionnaire minor, et à la surveillance du savant William Chappel, depuis évêque de Cork et Ross en Irlande. La beauté de Milton le fit surnommer « la dame du collége de Christ » : the lady of Christ's college : il rappelle complaisamment ce nom dans un de ses discours à l'Université. Il donna des marques de ses dispositions poétiques, en composant des pièces latines et des paraphrases des Psaumes en vers anglais. L'hymne sur la Nativité est admirable de rhythme et d'un effet inattendu.

« C'était l'hiver; l'enfant né du ciel était venu enveloppé dans de rudes et pauvres langes ; la Nature s'était dépouillée de sa riante parure, pour sympathiser avec son maître : ce n'était pas le moment pour elle de se livrer aux plaisirs avec le Soleil son amant; seulement elle avait caché sa faiblesse sous l'innocente neige, et jeté sur elle le saint et blanc voile des vierges. . .

« La terre était en paix; les rois demeuraient en silence, comme s'ils sentaient l'approche de leur souverain. Les vents caressaient les vagues, annonçant tout bas de nouvelles joies au doux Océan. Les étoiles, regardant immobiles et surprises, ne voulaient pas s'enfuir : malgré toute la lumière du matin, elles s'obstinaient à briller dans le ciel, jusqu'à ce que le Seigneur leur parlât lui-même, et leur dît de s'en aller. »

Reçu bachelier en 1628, Milton, maître en 1632, quitta Cambridge par esprit d'indépendance, et refusa d'entrer dans le clergé. « Celui qui s'engage dans les ordres, dit-il, souscrit à son esclavage et prête un serment : il lui faut alors ou devenir parjure ou briser sa conscience.

Quelques passages de sa première élégie latine où il al'air de préférer les plaisirs de Londres aux ennuis de Cambridge, devinrent la source des calomnies que l'on répandit contre lui dans la suite : on l'accusa d'avoir été vomi de l'Université après les désordres d'une impure jeunesse ; des pamphlets assurèrent qu'il avait été forcé d'aller cacher sa vie en Italie. Johnson pense que Milton fut le dernier étudiant de l'Université, puni d'une peine corporelle. Rien de tout cela n'est vrai, et ne s'accorde même pas avec les dates d'une vie aussi correcte que religieuse.