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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Elisabeth. Spenser

Deuxième partie

Elisabeth. Spenser

Essai sur la littérature anglaise · 2 min de lecture · p. 97 · chapitre 29 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

C'est de l'époque de Spenser que date la poésie anglaise moderne. La Fairie Queen est, comme chacun sait, un ouvrage allégorique : il s'agit de douze vertus morales privées, classées comme dans l'Arioste ; ces vertus sont transformées en chevaliers, et le roi Arthur est à la tête de l'escadron. La reine des fées, Gloriana, est Elisabeth, et Philippe Sidney, le roi Arthur. Lord Buckhurst, dans le Miroir des magistrats, a pu fournir la première idée de la Reine des fées. La forme du poëme de Spenser est calquée sur l'Orlando et la Gerusalemme. Chaque chant se compose de stances de neuf vers. Les six derniers chants manquent, sauf deux fragments.

L'allégorie fut en vogue dans les lais, réputés élégants et polis, du moyen âge. Vous trouvez partout dames Loyauté, Raison, Prouesse, écuyer Désir, chevalier Amour et la châtelaine sa mère, empereur Orgueil, etc. Qui pouvait mettre ces choses-là dans les esprits des treizième, quatorzième, quinzième et seizième siècles ? L'éducation classique. Élevés parmi les dieux de l'antiquité et au ' fond d'un monde passé, il sortait de l'enceinte des colléges des hommes subtils, sans rapport avec la foule vivante. Ne pouvant employer les divinités païennes parce qu'ils étaient chrétiens, ils inventaient des divinités morales, ils faisaient prendre à ces graves songes les mœurs de la chevalerie et les mêlaient aux fées populaires : ils leur ouvraient les tournois, les châteaux des barons et des comtes, la cour des ducs et des rois, ayant soin de les conduire à Lisieux et à Pontoise où l'on parlait le beau français.

Spenser a l'imagination brillante, l'invention féconde, l'abondance rhythmique; avec tout cela, il est glacé et ennuyeux. Nos voisins trouvent sans doute dans la Reine des fées ce charme d'un vieux style, qui nous plaît tant dans notre propre langue, mais que nous ne pouvons sentir dans une langue étrangère.

Spenser commença son poëme en Irlande, dans le château de Kilcoman, et dans une concession de trois mille vingt-huit acres de terre, confisqués à la propriété du comte de Desmond. C'est là qu'assis à des foyers qui n'étaient pas les siens, et dont les héritiers erraient sans asile, il célébra la montagne de Mole et les rives de la Mulla, sans songer que des orphelins fugitifs ne voyaient plus ces champs paternels. Virgile aurait dû se rappeler au poëte :

Nos patriae fines et dulcia linquimus arva;

Nos patriam fugimus : . . :

On a de Spenser une espèce de Mémoire sur les mœurs et les antiquités de l'Irlande, que je préfère à la Fairie Queen (Vue sur la situation de (Irlande, 1633).

Les Anglais faisaient autrefois le commerce de leurs enfants, et les vendaient, surtout en Irlande. Un concile tenu à Armach, en 1117, par les ecclésiastiques irlandais, déclara « qu'afin d'éviter la colère de Jésus-Christ, ennemi de la servitude, on affranchirait dans toute l'île les esclaves anglais, et on leur rendrait leur ancienne liberté. » (Wilkin, Concil., t. Ier.) Comment les Irlandais ont-ils été payés de cette résolution de leurs pères? On le sait : le temps de l'affranchissement du Christ est enfin venu pour eux.