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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Litterature sous les deux premiers Stuarts lt pendant la république ce que l'Angleterre doit aux Stuarts

Troisième partie

Litterature sous les deux premiers Stuarts lt pendant la république ce que l'Angleterre doit aux Stuarts

Essai sur la littérature anglaise · 20 min de lecture · p. 139–150 · chapitre 47 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

A ce nom des Stuarts, l'idée d'une longue tragédie vient à l'esprit. On se demande si Shakespeare n'aurait pas dû naître à leur époque : non. Shakespeare, enveloppé dans le mouvement révolutionnaire, n'eût pas eu assez de loisir pour développer les diverses parties de son génie : peut-être même, devenu homme politique, n'eût-il rien produit; les faits auraient dévoré sa vie.

La Grande-Bretagne doit à la race des Stuarts deux choses inappréciables pour une nation : la force et la liberté. Jacques Ier, en apportant la couronne d'Ecosse à l'Angleterre, réunit les peuples de l'île en un seul corps, et fit disparaître du sol la guerre étrangère. L'Écosse avait des alliances continentales ; presque toutes les fois que des hostilités éclataient entre la France et l'Angleterre, l'Ecosse faisait une puissante diversion en faveur de la première. Si l'Ecosse n'eût pas été réunie en 1792 à l'Angleterre, celle-ci n'aurait pu soutenir la longue guerre de la révolution.

Quant à la liberté anglaise, les Stuarts la fixèrent en la combattant : Charles Ier la paya de sa tête, Jacques Il de sa race.

Jacques 1er. — Basilicon Doron

A l'époque où l'on existe, on tient compte des médiocrités, par la raison que les médiocrités sont hargneuses, intrigantes, envieuses, et que du commun des choses et des hommes, se compose le train du monde; mais, lorsqu'il s'agit du passé, rien n'oblige à ressusciter le troupeau vulgaire qui, désabusé sur lui-même par la bonne foi de la mort, serait stupéfait de revivre et incapable de se tenir debout. Quelques personnages demeurent sur la vieille toile du temps, quand le reste du tableau est effacé; c'est d'eux qu'il se faut uniquement occuper : il suffit de nommer les individus secondaires, en ne s'arrêtant qu'aux grandes figures qui, à de longs intervalles, succèdent aux grandes figures. Cependant il est essentiel de noter, chemin faisant, les révolutions survenues dans le fond ou dans la forme de la pensée humaine. Je dis essentiel pour parler comme les Importants et les Doctes, car hors la religion et ses vertus qui seules peuvent produire la liberté, est-il quelque chose d'essentiel dans ce monde?

Le premier des quatre Stuarts qui monta sur le trône d'Angleterre, a laissé des ouvrages plus estimés que sa mémoire ; je le nomme : il faut mentionner les rois qui peuvent écrire sur l'Apocalypse, la Vraie loi des monarchies libres, et le don royal, Basilicon Doron. Si Jacques Ier ne se fût pas donné tant de peine afin d'établir le droit divin et conquérir le titre de Majesté sucrée, on n'aurait peut-être pas eu l'occasion de faire passer son malheureux fils pour l'auteur de l'Icon Basiliké.

Toutefois le Don Royal, Basilicon Doron, mérite un examen particulier : il contient des choses historiques intéressantes, et fait voir Jacques Ier sous un nouveau jour.

Le Don ou le Présent Royal est dédié à Henri, fils aîné de Jacques. Le roi, dans une épître au jeune prince, lui dit d'abord (je me sers d'une vieille traduction française fidèle et naïve) : « Et afin que cette instruction soulage votre mémoire, je l'ai divisée en trois parties. La première vous dira votre devoir envers Dieu comme chrétien; la seconde votre devoir vers votre peuple comme roi ; et la dernière vous enseignera comment vous avez à vous porter ès choses communes et ordinaires de notre vie, lesquelles de soi ne sont ni bonnes ni mauvaises, sinon en tant que l'on en use bien ou mal et qui serviront toutefois à augmenter votre réputation et autorité, si vous en usez bien. »

Le roi s'adresse ensuite au lecteur :

« Or, parmi mes plus secrètes actions, lesquelles, outre mon attente, sont venues à la connaissance du public, il en est ainsi arrivé à mon écrit auquel je donnai le titre de Don Royal, parce que je l'adressais à mon fils aîné, destiné de Dieu, comme je crois, pour seoir un jour sur mon trône après moi.

« Pour tenir cet écrit plus caché, j'avais pris serment du libraire de n'en imprimer que sept copies pour les distribuer et faire garder secrètement par sept de mes plus confidents serviteurs, afin que si par le temps, qui perd et consume toutes choses, les unes étaient perdues, il en restât encore quelqu'une après ma mort, pour servir de gage à mon fils de la sincérité de mon'affection envers lui, même du soin que j'ai eu de son éducation.

« Mais puisque, contre mon dessein, cet écrit est publié partout et ensuite sujet à la censure de tous (car chacun en jugera selon son humeur et sa passion), je suis maintenant contraint d'en permettre l'impression. »

La première partie de l'ouvrage, Devoirs d'un Roi Chrétien envers Dieu, renferme des choses bonnes, mais communes; on n'y trouve guère de remarquable que ce passage :

« J'ai nommé la conscience gardienne de la religion. C'est un œil que Dieu a mis dans l'homme toujours veillant sur toutes les actions de sa vie, pour lui donner joie et contentement du bien qu'il a fait, et un vif ressentiment, au contraire, quand il a mal fait. Car comme la conscience sert aux méchants de torture et de bourreau, aussi est-elle pour consolation aux gens de bien. N'est-ce pas un avantage grand d'avoir chez nous, et avec nous pendant notre vie, le registre de tous les péchés, desquels nous sommes accusés ou à l'heure de la mort, ou bien au jour du jugement?

« Gardez donc votre conscience nette, même de deux taches et imperfections auxquelles les hommes sont sujets pour la plupart ; ou de stupidité qui engendre l'athéisme, ou de superstition, mère des hérésies. Par la première, j'entends une âme infectée de lèpre, une conscience cautérisée, devenue sans sentiment de son mal, et endormie dans son péché. Par la superstition, j'entends ceux qui se lient eux-mêmes à une autre règle et forme de servir Dieu, que celle qui est ordonnée en sa parole. »

La seconde partie du Présent Royal : Devoirs d'un Roi en sa charge, s'ouvre par ce bel exorde :

« Comme vous portez ces deux qualités de chrétien et de roi, « aussi faut-il que vous mettiez peine à vous en bien acquitter, afin « que vous soyez et bon chrétien et bon roi tout ensemble, gardant justice et équité en votre administration, ce qui se fera par deux moyens : l'un à établir de bonnes lois, et les faire bien observer ; car l'un sans l'autre ne sert de rien, puisque l'observation de la loi est la vie de la loi; l'autre, que par vos mœurs et votre vie, vous soyez en bon exemple à vos sujets ; car naturellement le peuple forme ses mœurs au moule de son prince : même les lois n'ont tant de pouvoir et d'effet sur les hommes, que la vie et l'exemple de ceux qui leur commandent. »

Jacques semble être un prophète de famille, quand il écrit ces paragraphes sur la mort d'un bon roi et sur celle d'un tyran :

« Pour le premier, considérez la différence qu'il y a entre le roi légitime et le tyran ; et par ce moyen, vous entendrez beaucoup mieux quel est votre devoir, car les contraires mis à l'opposite l'un de l'autre se font mieux voir et discerner. L'un sait qu'il est ordonné pour son peuple, et que Dieu lui en a commis la charge et le gouvernement, duquel il est comptable : l'autre croit que le peuple est fait pour lui, afin de s'en servir pour ses passions et ses appétits déréglés ; en un mot, que son peuple est sa proie ; sa tyrannie le fruit de sa domination.

« Et ores qu'il y en ait que la déloyauté des sujets fait mourir avant le temps (ce qui arrive rarement), si est-ce que leur réputation vit après eux; et la déloyauté de ces traîtres est toujours suivie de sa punition en leurs corps, biens et renommée ; car l'infamie en reste même à leur postérité. Mais, quant au tyran, sa méchante vie arme et anime enfin ses sujets à devenir ses bourreaux. Et, bien que la révolte ne soit jamais loisible de leur part, si est-on si las et rebuté de ses déportements, que sa chute n'est guère regrettée par la plupart de son peuple, moins par ses voisins. Et, outre la mémoire honteuse qu'il laisse au monde après soi, et les peines éternelles qui l'attendent en l'autre, il arrive souvent que les auteurs de cet assassinat demeurent impunis, et le fait ratifié par les lois, approuvé par la postérité. Il vous est donc fort facile, mon fils, de choisir de ces deux façons de vivre, la meilleure; et, élisant plutôt le chemin de la vertu, assurer votre vie et votre État : et ores qu'il vous arrive quelque infortune, vous soyez pour le moins regretté des gens de bien, votre vie approuvée, et votre nom en bonne odeur à tout le monde.»

En parlant des excès qu'il faut réprimer, Jacques dit à son héritier :

« Puisque vous avez l'autorité du magistrat légitime et souverain, ne souffrez point que ceux desquels vous avez l'honneur d'être issu, et qui auront eu puissance et autorité sur vous, soient diffamés par qui que ce soit : mêmement, puisque le fait vous touche aussi en particulier, pour ne laisser à ceux qui viendront après vous sujet de vous traiter à la même mesure que vous aurez mesuré les autres.

« Ayant donc l'honneur de tirer votre origine d'aussi illustres aïeux qu'autre prince de la chrétienté, réprimez l'insolence des médisants, qui sous titre de taxer un vice dans les personnes, essaient malicieusement de tacher la race et la famille entière pour la rendre odieuse à la postérité. Car quel amour pouvez-vous espérer de ceux qui veulent mal à ceux desquels vous êtes né? Et pour quelle raison détruit-on tant qu'on peut les louveteaux et renardeaux sous la mère, sinon parce qu'on n'en peut aimer la race malfaisante? Et d'ailleurs pourquoi sera le poulain d'un coursier de Naples de plus grand prix en un marché, que celui d'une haridelle, sinon pour l'estime qu'on fait de la race dont il est? Aussi, est-ce une chose monstrueuse de voir une personne haïr le père et aimer les enfants : et à la vérité le plus court chemin pour rendre le fils méprisé est de diffamer le père et l'exposer en haine. En un mot, j'en parle comme savant par mon expérience propre. Car outre les jugements de Dieu que j'ai vus à l'œil, et remarqués sur les principaux chefs des conspirations faites contre mes pères et aïeux, je puis dire avec vérité n'en avoir point trouvé de plus fidèles et affectionnés à mon service, même au plus fort de mes affaires et afflictions, que ceux qui les ont fidèlement servis jusqu'à la fin, et particulièrement la reine, ma mère. J'entends de ceux qui lors étaient en âge de discrétion. Ainsi, mon fils, je vous décharge mon cœur et ma conscience, en vous ouvrant la vérité; et ne me soucie de ce qu'en diront ou penseront les traîtres, leurs fauteurs et complices. »

Ces énergiques paroles font voir que Jacques a été calomnié, lorsqu'on a prétendu qu'il avait été indifférent à la catastrophe de sa mère. Ces paroles ont d'autant plus de mérite qu'il n'était pas roi d'Angleterre lorsqu'il les écrivait : en Ecosse les ennemis de Marie Stuart l'environnaient, et Elisabeth, dont il attendait le trône, vivait encore.

Le paragraphe suivant donne une idée de l'état de l'Écosse à cette époque.

« Ce propos me ramentoit de parler des excès et ravages qui se font au haut pays d'Ecosse et aux frontières. De ces gens il y a de deux sortes. Les uns en la terre ferme, qui sont grossiers pour la plupart, et toutefois non sans quelque reste et apparence de civilité. L'autre sorte est aux isles, entièrement sauvage et incivile. Faites valoir étroitement mes ordonnances contre telles gens, leurs chefs et conducteurs, et sans doute vous les dompterez. Quant aux autres, suivez ma piste et mon dessein à y faire des peuplades et colonies de gens civilisés du dedans de notre isle, afin de ramener ces barbares à quelque douceur et civilité ; ou bien les transporter ailleurs.

« Mais quant à la frontière, d'autant que je sais si vous n'êtes un jour roi de toute l'isle, selon que le droit de votre succession vous y appelle, que malaisément viendrez-vous à bout de jouir paisiblement de cette plus rude et stérile partie septentrionale, d'icelle même de bien assurer la couronne sur votre tête propre ; il me serait ensuite superflu de vous en parler davantage. Mais si un jour vous êtes seigneur de toute l'isle, vous en chevirez aussi facilement que de tout le reste; car cette frontière viendra être le milieu de votre royaume.

« La réformation de la religion fut faite en Ecosse assez extraordinairement et par œuvre de Dieu.

« Le changement ne se fit point ainsi que chez nos voisins d'Angleterre, en Danemark et plusieurs autres lieux de l'Allemagne, avec ordre et par l'autorité du prince, ou magistrat souverain. Aussi quelques esprits brouillons et bouillants parmi les désordres, empiétèrent tellement l'autorité sur le peuple, qu'ayant après goûté la douceur du commandement, commencèrent à se figurer entre eux-mêmes une forme de gouvernement populaire, et s'y trouvant amorcés premièrement par le naufrage de ma grand'mère, puis par celui de feu ma mère, et après, par la licence du long temps de ma minorité, avancèrent tellement l'œuvre de leur démocratie imaginaire, qu'ils ne se nourrissaient plus de là en avant que de l'espérance de se faire tribuns du peuple. »

Ce que dit ici Jacques Ier de la faction puritaine explique la théorie du droit divin qu'il fit si malheureusement soutenir dans la suite. N'ayant vu que les troubles et les désolations occasionnés par le principe de la souveraineté du peuple, il se réfugia dans le droit divin : il ne se trouvait pas assez en sûreté dans le principe de l'hérédité monarchique.

Jacques discourt de la noblesse ; il en examine les défauts et les qualités. Le système du roi, sur les grandes charges de l'État, est d'un esprit judicieux. A l'égard des classes industrielles, Jacques devance les idées de son siècle : il veut que l'on donne et que l'on publie toute liberté de commerce aux étrangers.

Traitant du mariage des princes, Jacques recommande la pureté à son fils : un conseil politique d'une vérité frappante, se trouve mêlé ces instructions morales.

« Il vous faut principalement avoir égard aux raisons principales de l'institution du mariage, et toutes autres choses vous seront ajoutées, qui me fait désirer que vous en preniez une qui soit entièrement de votre religion, si son rang et ses autres qualités sont sortables à votre état et dignité. Car bien qu'à mon grand regret le nombre des grands princes, faisant profession de notre religion, soit petit, et à cette cause que ce mien avis réussira plus difficilement, si vous faut-il penser à bon escient à ces difficultés : à savoir comment vous et votre femme serez une chair, pour tenir cette union et amitié nécessaire, si vous êtes membres de deux églises opposites : diversité de religions apporte quant et sci diversité de mœurs; et la division de vos pasteurs causera division parmi vos sujets, qui prendront exemple sur votre maison et famille ; outre la conséquence d'une mauvaise éducation de vos enfants. Et ne présumez pas de pouvoir toujours manier et former une femme à vos mœurs.- Salomon s'y trompa et se laissa tromper aux femmes, le plus sage toutefois de tous les rois ; et à la vérité le don de persévérance est de Dieu, non pas de nous. n

Si Charles Ier eût suivi le conseil que Jacques donnait à Henri, il se fût épargné bien des malheurs.

Au reste, l'horreur avec laquelle le roi d'Ecosse parle de certaines dépravations, me fait croire que, sur ce point, il a été encore mal jugé : un mot soldatesque de notre Henri IV ne peut pas faire autorité historique; il ne faut prendre ce mot que pour un ventresaint-gris. L'abandonnement aux favoris prouve la faiblesse et ne suppose pas nécessairement la corruption : quand on est livré à des vices honteux, on les cache, mais on ne fait pas avec un certain accent, l'éloge des vertus contraires : le voile des paroles couvrirait mal la rougeur du front.

La troisième partie du Basilicon Doron, des déportements d'un roi, ès choses communes et indifférentes, amuse par sa naïveté. Jacques instruit son fils à être attentif à sa grâce et sa façon à table : Henri ne doit être ni friand, ni gourmand ; son vivre doit être apprêté sans beaucoup de sauces, « car ces compositions et meslinges ressemblent mieux à médecine qu'à viande, et l'usage en était anciennement blâmé par les Romains. » Henri doit éviter l'ivrognerie, vice qui croît avec l'âge et ne meurt qu'avec la vie : « En votre manger, mon fils, ne soyez grossier et incivil comme un cynique, ni mignard et délicat comme une épousée ; mais mangez d'une façon franche, virile et honnête.

« Soyez pareillement modéré en votre dormir.....; ne vous arrêtez point aux songes ni aux présages..... Votre habillement doit être modeste, non superflu comme d'un débauché, non chétif et mécanique comme d'un faquin, non trop curieusement enrichi et façonné comme d'un galant de cour, ni d'une façon grossière et rustique comme celui d'un manant, non bigarré comme d'un gendarme éventé ou d'un mignon frisé, ni trop grave et simple comme d'un homme d'Église..... En temps de guerre que votre vêtement soit plus brave et votre contenance plus gaillarde et relevée. Toutefois que ce soit sans porter vos cheveux longs ou laisser croître vos ongles, qui ne sont qu'excrément de nature. »

Quant aux jeux et aux exercices, Jacques veut que son fils y mette du choix ; il recommande le courir, le sauter, le tirer des armes, le tirer de l'arc, le jouer à la paume. « Exercez-vous, mon fils, à dompter les grands chevaux, et qui ont le plus de fougue, afin que je puisse dire de vous ce que Philippe disait de son fils Alexandre : « La Macédoine est trop peu de chose pour lui. »

Jacques permet aussi la chasse, mais la chasse aux chiens courants, qu'il trouve plus noble et plus propre à un prince. Au reste, il renvoie sur ce point son fils à Xénophon, « auteur ancien et renommé, lequel n'a eu dessein, dit-il, de flatter ni vous ni moi. »

«Quant au langage, mon fils, soyez franc en votre parler, naïf, net, court et sententieux, évitant ces deux extrémités, ou de termes grossiers et rustiques, ou de mots trop recherchés qui ressentent l'écritoire.... Si votre esprit vous porte à composer en vers ou en prose, c'est chose que je ne veux blâmer. N'entreprenez point de trop long ouvrage; que cela ne vous divertisse de votre charge.

« Pour écrire dignement, il faut élire un sujet digne de vous, « plein de vertu et non de vanité, vous rendant toujours clair et intelligible le plus que vous pourrez. Et si ce sont vers, souvenez-vous que ce n'est la partie principale de la poésie de bien rimer et couler doucement avec mots bien propres et bien choisis; mais plutôt, lorsqu'elle sera tournée en prose, d'y faire voir une riche invention des fleurs poétiques et des comparaisons belles et judicieuses, afin que la prose même retienne le lustre et la grâce du poëme. Je vous avise aussi d'écrire en votre langue propre ; car il ne nous reste quasi rien à dire en grec et en latin, et prou de petits écoliers vous surpasseront en ces deux langues. Joint qu'il est plus séant à un roi d'orner et enrichir sa langue propre, en laquelle il peut et doit devancer tous ses sujets, comme pareillement en toutes autres choses honnêtes et recommandables. »

Ces derniers conseils sont curieux : ce roi auteur qui s'exprimait avec tant d'emphase devant ses parlements, montre ici du goût et de la mesure. Son ouvrage finit par une grande vue : Jacques croit que tôt ou tard la réunion de l'Écosse et de l'Angleterre produira un puissant empire.

Je me suis étendu sur le traité du Don royal, presque ignoré aujourd'hui; on ne le connaît guère que par un de ces jugements composés à l'usage de ceux qui ne lisent rien, par ceux qui n'ont point lu. Voltaire feuilletait tout, sans se donner le temps d'étudier; il a jeté dans le monde une foule de ces opinions de prime abord, qu'adoptent l'ignorance et la paresse : si quelquefois l'auteur de l'Essai sur les mœurs rencontre juste, c'est qu'il devine. Ainsi, de siècle en siècle, des choses d'une fausseté évidente sont crues et répétées comme articles de foi ; elles acquièrent par le temps une sorte de vérité et d'authenticité de mensonge que rien ne saurait détruire.

Henri, ce nom me fait mal à écrire, Henri à qui le Basilicon Doron est adressé, mourut à l'âge de dix-huit ans. S'il eût vécu, Charles Ier n'eût pas régné; les révolutions de 1649 et de 1688 n'auraient pas eu lieu; notre Révolution n'aurait pas eu les mêmes conséquences : sans l'antécédent du jugement de Charles Ier, l'idée ne serait venue à personne en France de conduire Louis XVI à l'échafaud; le monde était changé.

Ces réflexions, qui se présentent à l'occasion de toutes les catastrophes historiques, sont vaines : il y a toujours un moment dans les annales des peuples où, si telle chose n'était pas advenue, si tel homme n'était pas mort ou était mort, si telle mesure avait été prise, si telle faute n'avait été faite, rien de ce qui est arrivé ne serait arrivé. Mais Dieu veut que les hommes naissent avec le caractère propre à l'événement qu'ils doivent amener : Louis XVI a cent fois pu se sauver; il ne s'est pas sauvé, tout simplement parce qu'il était Louis XVI. Il est donc puéril de se lamenter sur des accicents qui produisent ce qu'ils sont destinés à produire : à chaque pas dans la vie, mille lointains divers, mille futuritions s'ouvrent devant nous ; cependant vous n'atteignez qu'un horizon, vous ne courez qu'à un avenir.

Raleigh. - Cowley

Jacques Ier tua le fameux Walter Raleigh : l'Histoire universelle est encore lue à cause de sir Walter lui-même : s'il y a des livres qui font vivre le nom de leurs auteurs, il y a des auteurs dont le nom fait vivre leurs livres.

Cowley, dans l'ordre des poëtes, arrive immédiatement après Shakespeare, bien qu'il fût né plus tard que Milton : royaliste d'opinion, il travailla pour le théâtre, et composa des poëmes, des satires et des élégies. Il abonde en traits d'esprit; sa versification manque, dit-on, d'harmonie; son style, souvent recherché, est cependant plus naturel et plus correct que celui de ses prédécesseurs.

Cowley nous attaque : depuis Surrey jusqu'à lord Byron, il n'y a peut-être pas un écrivain anglais qui n'insulte le nom, le caractère et le génie français. Nous, avec une impartialité et une abnégation admirables, nous acceptons l'outrage : confessant humblement notre infériorité, nous célébrons à son de trompe l'excellence de tous les auteurs d'outre-mer nés ou à naître, petits ou grands, mâles ou femelles.

Dans son poëme de la Guerre civile, Cowley s'écrie :

It was not so, when Edward prov'd his cause,

By a sword stronger than the salique laws,

• ; when the French did fight,

With women's hearts, against the women's right.

« Il n'en était pas ainsi quand Edouard soutenait sa cause par une épée plus forte que la loi salique, alors que les Français combattaient avec des cœurs de femmes contre le droit des femmes. »

Le roi Jean, Charny, Ribeaumont, Beaumanoir, les trente Bretons, du Guesclin, Clisson, et cent mille autres avaient des cœurs de femmes !

De tous les hommes qui ont illustré la Grande-Bretagne, celui qui m'attire le plus, est lord Falkland : j'ai souhaité cent fois avoir été ce modèle accompli de lumières, de générosité, d'indépendance, de n'avoir jamais paru sur la terre dans ma propre forme et sous mon nom. Doué du triple génie des lettres, des armes et de la politique, fidèle aux muses sous la tente, à la liberté dans le palais, dévoué à un monarque infortuné, sans méconnaître les fautes de ce monarque, Falkland a laissé un souvenir mêlé de mélancolie et d'admiration. Les vers que Cowley lui adresse au retour d'une expédition militaire, sont nobles et vrais : le poëte commence par énumérer les vertus et les talents de son héros, puis il ajoute :

Such is the man whom we require the same

We lent the north ; untouch'd, as is his fame

He is too good for war, and ought to be

As far from danger, as from fear he's free.

Those men alone.

Whose valour is the only art they know,

Were for sad war and bloody battles born;

Let them the state defend, and he adorn.

« Voilà l'homme que nous redemandons aux Écossais, tel que nous le leur avons prêté, exempt de blessures comme sa gloire. Trop bon pour la guerre, il doit être tenu aussi loin du danger qu'il l'est de la crainte. Les guerriers dont la valeur est le seul art..., sont nés pour la triste guerre et !es batailles sanglantes : qu'ils défendent l'État et que Falkland l'embellisse. »

Inutiles vœux ! la vie au milieu des malheurs de son pays devint à charge à l'ami des Muses. Sa tristesse se laissait remarquer jusque dans la négligence de ses vêtements. Le matin de la première bataille de Naseby, on devina son dessein de mourir au changement de ses habits; il se para comme pour un jour de fête ; il demanda du linge blanc : « Je ne veux pas, dit-il en souriant, que mon corps soit trouvé dans du linge sale : je prévois de grands malheurs, mais j'en serai dehors avant la fin de la journée. » Il se mit au premier rang du régiment de lord Byron : une balle de la liberté qu'il aimait, l'affranchit des serments de l'honneur dont il était l'esclave.

Il reste quelques discours et quelques vers de Falkland : secrétaire d'État de Charles Ier, il rédigeait avec Clarendon les proclamations royales. Il aida Chilling Worth dans son Histoire du Protestantisme.

La Bible, traduite en partie sous Henri VIII, fut retraduite sous Jacques II par les quarante-sept savants : cette dernière traduction ' est un chef-d'œuvre. Les auteurs de cet immense ouvrage firent pour la langue anglaise ce que Luther fit pour la langue allemande, ce que les écrivains, sous Louis XIII, firent pour la langue française : ils la fixèrent.