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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Ballades et chansons populaires

Première partie

Ballades et chansons populaires

Essai sur la littérature anglaise · 5 min de lecture · p. 55–56 · chapitre 16 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Les ballades et chansons populaires, tant écossaises qu'anglaises et irlandaises, du quatorzième et du quinzième siècle, sont simples sans être naïves : la naïveté est un fruit de la Gaule. La simplicité vient du cœur, la naïveté, de l'esprit : un homme simple est presque toujours un bon homme ; un homme naïf peut n'être pas toujours bon : et pourtant la naïveté ne cesse jamais d'être naturelle, tandis que la simplicité est souvent l'effet de l'art.

Les plus renommées des ballades anglaises et écossaises sont les Enfants dans le bois (the children in the wood), et la Chanson du saule altérée par Shakspeare. Dans l'original, c'est un amant qui se plaint d'être abandonné. « Une pauvre âme était assise en soupirant sous un sycomore : ô saule, saule, saule ! la main sur son sein, la tête sur ses genoux : ô saule, saule, saule ! ô saule, saule, saule ! Chantez : Oh ! le saule vert sera ma guirlande, etc. » Cette chanson s'est emparée si fortement de l'imagination des poëtes anglais, que Rowe n'a pas craint de l'imiter après Shakspeare.

Robin Hood, voleur célèbre, est un personnage favori des ballades : il y a vingt chansons sur sa naissance, sur son prétendu combat avec le roi Richard, et sur ses exploits avec Petit-John : sa longue histoire rimée et celle d'Adam Bell ressemblaient aux complaintes latines de la Jacquerie, ou aux confessions de potence que le peuple répétait dans nos rues :

Or prions le doux Rédempteur

Qu'il nous préserve de malheur,

De la potence, et des galères,

Et de plusieurs autres misères.

Lady Anne Bothwell est le Dors, mon enfant, de Berquin; le Friar (le moine), est l'aventure du père Arsène, et celle-ci vient du Comte de Cominges. Le Hunting in Chevy-Chace, très-belle ballade (la chasse dans Chevy-chasse), décrit le combat du comte Douglas et du comte Perry, dans une forêt sur la frontière de l'Écosse.

Selon moi, les deux ballades qui sortent le plus des lieux communs, sont Sir Cauline et Childe Waters: pour en sentir le rhythme, on n'a pas besoin de savoir l'anglais; la mesure tombe aussi marquée que celle d'une walse. Chaque strophe se forme de quatre vers, alternativement de huit et de six syllabes; quelques vers redondants sont ajoutés aux strophes du Sir Cauline. La langue de ces ballades n'est pas tout à fait du temps où elles furent composées ; le style en paraît rajeuni.

Sir Gauline, chevalier à la cour d'un roi d'Irlande, est devenu amoureux de Christabelle, fille unique de ce roi ; Christabelle, comme toutes les princesses bien élevées de ce temps-là, connaît la vertu des simples. Sir Cauline est malade d'amour. Le roi, après avoir entendu la messe, un dimanche, s'en va dîner. Il s'enquiert du chevalier Cauline, chargé de lui verser à boire; un courtisan répond que l'échanson est au lit. Le roi ordonne à sa fille de visiter le chevalier, et de lui porter du pain et du vin. Christabelle se rend à la chambre du chevalier. « Comment vous portez-vous, milord? - Oh ! bien malade, belle Lady. - Levez-vous, homme, et ne restez pas couché comme un poltron, car on dit dans la salle de mon père que vous mourez d'amour pour moi. - Belle Lady ! c'est pour l'amour de vous que je me dessèche. Si vous voulez me réconforter d'un baiser, je passerais de la peine au bonheur. - Sire chevalier ! mon père est un roi, et je suis sa seule héritière. - O lady ! tu es la fille d'un roi, et je ne suis pas ton égal ! mais qu'il me soit permis d'accomplir quelque fait d'armes pour devenir ton bachelier. »

Christabelle envoie Cauline sur le coteau d'Eldridge, à l'endroit où croît une épine isolée au milieu d'une bruyère. Le seigneur d'Eldridge est un chevalier païen d'une force prodigieuse. Sir Cauline le combat, lui coupe une main et le désarme. Christabelle déclare qu'elle n'aura d'autre mari que le vainqueur.

Dans la seconde partie de la ballade, le roi, étant allé prendre l'air sur le soir, rencontre par malheur Christabelle et Cauline in dalliance sweet (dans un doux abandon). Il renferme Cauline au fond d'une cave, Christabelle au haut d'une tour; il voulait tout d'abord occire le chevalier, car ce roi était « un homme colère, » dit la chanson, an angrye man was hee. Mais adouci par les prières de la reine, il se contenta de le bannir à perpétuité. Cependant il cherche à consoler sa fille qui pleure; il fait proclamer un tournois. A ce tournois se présente un chevalier inconnu couvert d'une armure noire, puis un géant qui se propose de venger l'autre géant d'Eldridge. Le chevalier noir ose seul se mesurer avec le mécréant provocateur; il le tue, et meurt lui-même de ses blessures. Christabelle meurt aussi, après avoir reconnu sir Cauline dans le chevalier noir et pansé ses plaies. « Un profond soupir brisa son gentil cœur en « deux. »

A deep-fette sighe

That burst her gentle heart in twayne.

Ainsi trépassèrent les deux amants, comme Pyrame et Thisbé. La complainte française a célébré ceux-ci :

Ils étaient si parfaits

Qu'on disait qu'ils étaient

Les plus beaux de la ville.

Vers naturels et tels, grâce à Dieu, qu'on s'est mis à les faire aujourd'hui.

Le sujet de la ballade de sir Cauline se retrouve à peu près partout. La ballade Childe-Waters peint la vie privée dans ce qu'elle a d'intime et de pathétique. Le mot Childe ou Chield, maintenant Child (enfant), est employé par les vieux poëtes anglais comme une sorte de titre; ce titre est donné au prince Arthur dans la Finie Queen (la reine des fées); le fils du roi est appelé Childe Tristram. Voici cette ballade à quelques strophes près. Vous remarquerez qu'Ellen répète presque mot à mot les paroles de Childe-Waters, de même que les héros d'Homère répètent totidem verbis les messages des chefs. La nature, lorsqu'elle n'est pas sophistiquée, a un type commun dont l'empreinte est gravée au fond des mœurs de tous les peuples.