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L'Enchanteur 1768—1848

Deuxième partie

Luther

Essai sur la littérature anglaise · 16 min de lecture · p. 67–75 · chapitre 21 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Martin Luther, créateur d'une religion de princes et de gentilshommes, était fils d'un paysan. Il raconte en peu de mots son histoire, avec cette humilité effrontée qui vient du succès de toute une vie1 :

1 Ce que je vais citer de Luther, est tiré en grande partie de l'ouvrage dernièrement publié par M. Michelet et intitulé, Mémoires de Luther. ↩

« J'ai souvent conversé avec Mélanchton, et lui ai raconté ma vie de point en point. Je suis fils d'un paysan ; mon père, mon grand-père, mon aïeul, étaient de vrais paysans. Mon père est allé à Mansfeld et y est devenu mineur. Moi, j'y suis né. Que je dusse être ensuite bachelier, docteur, etc., cela n'était point dans les étoiles. N'ai-je pas étonné des gens en me faisant moine? Puis en quittant le bonnet brun pour un autre? Cela vraiment a bien chagriné mon père, et lui a fait mal. Ensuite je me suis pris aux cheveux avec le pape, j'ai épousé une nonne échappée, et j'en ai eu des enfants. Qui a vu cela dans les étoiles? Qui m'aurait annoncé d'avance qu'il en dût arriver ainsi ? »

Né à Eisleben, le 10 novembre 1483, envoyé dès l'âge de six ans à l'école à Eisenach, Luther chantait de porte en porte pour gagner son pain, « et moi aussi, dit-il, j'ai été un pauvre mendiant, j'ai « reçu du pain aux portes des maisons. » Une dame charitable, Ursule Schweickard, en eut pitié et le fit élever; il entra en 1501 à l'université d'Erfurth : enfant pauvre et obscur, il ouvrit cette Ère nouvelle qui commence à lui ; Ère que tant de changements et de calamités devaient rendre impérissable dans la mémoire des hommes.

Luther se livra d'abord à l'étude du droit; il la prit en aversion et s'occupa de théologie, de musique et de littérature : il vit un de ses compagnons tué d'un coup de foudre, promit à sainte Anne de se faire moine, et le 17 juillet 1505, entra la nuit dans le couvent des Augustins, à Erfurth : il s'enferma dans le cloître avec un Plaute et un Virgile pour changer le monde chrétien.

Deux ans après, il fut ordonné prêtre. « Lorsque je dis une pre- « mière messe, j'étais presque mort, car je n'avais aucune foi ; puis « vinrent les dégoûts, les tentations, les doutes. » Dans le dessein de raffermir ses croyances, Luther partit pour Rome.

Là, il trouva l'incrédulité assise sur le tombeau de saint Pierre, et le paganisme ressuscité au Vatican. Jules II, le casque en tête, ne rêvait que combats; et les cardinaux, cicéroniens de langage, étaient transformés en poëtes, en diplomates et en guerriers. La papauté, prête à devenir gibeline, avait, sans s'en apercevoir, abdiqué l'autorité temporelle : le pape, en se faisant prince à la manière des autres princes, avait cessé d'être le représentant de la République chrétienne ; il avait renoncé à ce terrible Tribunat des peuples, dont il était auparavant investi par l'élection populaire. Luther ne vit pas cela; il ne saisit que le petit côté des choses : il revint en Allemagne, frappé seulement du scandale de l'athéisme et des mœurs de la cour de Rome.

A Jules II succéda Léon X, rival de Luther; le siècle fut divisé entre le pape et le moine : Léon X lui imposa son nom, Luther sa puissance.

Il s'agissait de faire achever Saint-Pierre ; l'argent manquait. Sans avoir la foi qui faisait au moyen age jaillir des trésors, on se souvint à Rome du temps où la chrétienté contribuait de ses aumônes à la construction des cathédrales et des abbayes. Léon X fit vendre en Allemagne, par les Dominicains, les Indulgences que vendaient auparavant les Augustins. Luther, devenu vicaire provincial des Augustins, s'éleva contre l'abus de ces Indulgences. Il s'adressa à l'évêque de Brandebourg, à l'archevêque de Mayence : il n'obtint qu'une réponse évasive du premier : le second ne répondit point. Alors il proposa publiquement les thèses qu'il prétendait soutenir contre les Indulgences. L'Allemagne fut ébranlée : Tetzel brûla les propositions de Luther; les étudiants de Wittemberg brûlèrent les propositions de Tetzel. Étonné de son succès, Luther aurait volontiers reculé.

« Léon X entendit de loin un bruit qui s'élevait de l'autre côté des Alpes, une rumeur survenue chez des Barbares : « rivalité de moines, » disait-il. Les Athéniens se moquaient des Barbares de la Macédoine. Le goût du prince de l'Église pour les lettres l'emportait sur de plus hautes considérations ; il trouvait que frère Luther était « un beau génie. » Fra Martino haveva un bellissimo ingenio1. Néanmoins, pour complaire à ses théologiens, il somma ce beau génie de comparaître à Rome.

1 Bandello. ↩

Luther, fort de l'apui de l'électeur de Saxe, éluda cet ordre. Cité à Augsbourg, il y vint avec un sauf-conduit de l'empereur. Il disputa avec le légat Caïetano de Vio : on ne s'entendit point; on ne s'entendait jamais dans ces joutes de paroles. Luther en appela au pape mieux informé : il avoue qu'avec un peu moins de hauteur de la part du légat, il se fût rendu, parce que dans ce temps-là il voyait encore bien peu les erreurs du pape.

Léon X sollicitait l'électeur de Saxe de lui livrer Luther : Frédéric résista. Luther rassuré écrivit au pape : « J'en atteste Dieu et les hommes; je n'ai jamais voulu, je ne veux pas davantage aujourd'hui toucher à l'Église romaine ni à votre sainte autorité. Je reconnais pleinement que cette Église est au-dessus de tout, qu'on ne peut rien préférer, de ce qui est aa ciel et sur la terre, si ce n'est Jésus-Christ, Notre-Seigneur. »

Luther était sincère, quoique les apparences fussent contre lui; car, en même temps qu'il s'explique ainsi avec le pape, il disait à Spalatin : «Je ne sais si le pape n'est pas l'Ante-christ ou l'apôtre « de l'Ante-christ. » Bientôt il publia son livre De la captivité de Babylone. Il y déclare que l'Église est captive, le Christ profané dans l'idolâtrie de la messe, méconnu dans le dogme de la Transsubstantiation, et prisonnier du pape.

Et tenant à constater qu'il attaquait encore plus la papauté que le pape, il disait dans une nouvelle lettre à Léon X : « l faut bien qu'une fois pourtant, très-honorable père, je me souvienne de toi. Ta renommée tant célébrée des gens de lettres, ta vie irréprochable te mettrait au-dessus de toute attaque. Je ne suis pas si sot que de m'en prendre à toi, lorsqu'il n'est personne qui ne te loue. Je t'ai appelé un Daniel dans Babylone ; j'ai protesté de ton innocence... Oui, cher Léon, tu me fais l'effet de Daniel dans la fosse, d'Ezéchiel parmi les scorpions. Que pourrais-tu seul contre ces monstres? Ajoutons encore trois ou quatre cardinaux, savants et vertueux. Vous seriez empoisonnés infailliblement, si vous osiez entreprendre de remédier à tant de maux... C'en est fait de la cour de Rome. »

Il y a plus de trois siècles que cette prédiction est échappée à Luther, et la cour de Rome existe encore.

Les lettres du moine trouvaient Léon X occupé avec Michel-Ange à élever Saint-Pierre, et écrivant à Raphaël : «Vous ferez l'honneur « de mon pontificat. » Léon X, dit Palavicini, con maggior cura chiamò coloro à cui fosser note le favole della Greciu e le delizie dei Poeti, che l'istoria della chiesa, e la dottrina de Padri.

Les croassements germaniques de Luther impatientaient le Médicis au milieu des arts, sous le beau ciel de l'Italie. Pour étouffer ces bruits importuns, etne se pouvant persuader qu'il s'agissait d'un schisme, il prépara la bulle de condamnation.

La bulle arrivée en Allemagne, le peuple se soulève : à Erfurth, on la jette à l'eau; elle est brûlée à Wittemberg; première flamme d'un embrasement qui, de l'Europe, devait se répandre dans les autres parties de la terre.

Ici un beau combat entre Luther et Luther, car, encore une fois, Luther était un homme de conviction. Ce combat est bien reproduit dans M. Michelet, la part faite à la traduction qui donne inévitablement et nécessairement à la littérature et aux idées, l'expression de la littérature moderne et des idées de notre siècle.

Au commencement de son Traité De servo arbitrio, Luther dit à Érasme :

« Sans doute tu te sens quelque peu arrêté en présence d'une suite si nombreuse d'érudits, devant le consentement de tant de siècles, où brillèrent des hommes si habiles, dans les lettres sacrées, où parurent de si grands martyrs, glorifiés, par de nombreux miracles. Ajoute encore les théologiens plus récents, tant d'académies, de conciles, d'évêques, de pontifes. De ce côté, se trouvent l'érudition, le génie, le nombre, la grandeur, la hauteur, la force, la sainteté, les miracles ; et que n'y a-t-il pas? Dumien Wiclef et Laurent Valla (et aussi Augustin, quoique tu l'oublies), puis Luther; un pauvre homme, né d'hier, seul avec quelques amis qui n'ont ni tant d'érudition, ni tant de génie, ni le nombre, ni la grandeur, ni la sainteté, ni les miracles : à eux tous ils ne pourraient guérir un cheval boiteux. .. ›

Dans ce traité De servo arbitrio, Luther se déclare pour la Grâce contre le Libre arbitre; celui qui étendit, s'il n'établit pas, le libre examen, chargeait la Volonté de chaînes : ces contradictions sont naturelles aux hommes. Il n'y a d'ailleurs aucune liaison directe entre la fatalité providentielle et le despotisme social ; ce sont deux ordres de faits distincts : l'un appartient au domaine de la philosophie et de la théorie, l'autre est du ressort de la politique et de la pratique.

L'Allemagne est le pays de l'honnêteté, du génie et des songes : plus les abstractions des esprits brumeux sont inintelligibles, plus elles excitent d'enthousiasme parmi les rêveurs qui les croient comprendre. Les compatriotes de Luther firent des opinions de saint Augustin ressuscité, la règle de leur foi. Luther s'adressa surtout aux nobles : il dédia sa défense des articles condamnés, au seigneur Fabien de Feilitzsch : « Que cet écrit me recommande « à toi et à toute votre noblesse. » Il publia son pamphlet : A la noblesse chrétienne d'Allemagne sur l'amélioration de la Chrétienté. Les principaux nobles, amis de Luther, étaient Silvestre de Schauenberg, Franz de Sickingen, Taubenheim et Ulrick de Hutten. Le margrave de Brandebourg sollicitait la faveur de voir le nouvel apôtre. C'est ainsi qu'en France et en Angleterre les Réformistes furent des rois, des princes et des nobles : en France, la sœur de François Ier, Jeanne d'Albret, Henri IV, les Chatillon, les Bouillon, les Rohan ; en Angleterre, Henri VIII, ses évêques et sa cour.

Quand j'avançai cela dans les Études historiques, j'eus le malheur, contre mon intention, de blesser des susceptibilités ; j'en conviens, dans nos temps de démocratie, il est peut-être dur pour ceux qui se disent les fondateurs de la liberté populaire, de se trouver, par origine, des aristocrates descendus d'une race de princes et de nobles : qu'y faire? c'est la stricte vérité; on la pourrait appuyer d'une masse de faits irrécusables.

La diète de Worms fut le triomphe de Luther : il y comparut devant l'empereur Charles-Quint, six électeurs, un archiduc, deux landgraves, vingt-sept ducs, un grand nombre de comtes, d'archevêques et d'évêques. Il entra dans la ville, monté sur un char, escorté de cent gentilshommes armés de toutes pièces. On chantait devant lui un hymne, la Marseillaise du temps :

Notre Dieu est une forteresse,

Une épée et une bonne armure1.

1 M. Heine, Revue des Deux-Mondes. ↩

Le peuple était monté sur les toits pour voir passer Martin. Ferme et modéré, le Docteur ne voulut rien rétracter de ce qu'il avait avancé touchant les doctrines, mais il offrit de désavouer ce qui pouvait lui être échappé d'inconvenant contre les personnes. Ainsi, comme l'a dit M. Mignet d'une manière remarquable, Luther dit non au pape, non à l'empereur. Cela prouve de la conviction et du courage, mais de ce courage facile quand on est bien défendu, quand on est environné de beaucoup d'éclat, quand on est excité par l'ambition de devenir chef de secte, et par l'espoir d'une grande renommée. Au surplus, tous les sectaires ont dit non. L'hérésie d'Arius dura plus de trois siècles dans sa vigueur et subsiste encore ; elle divisa le monde civilisé et s'empara de tout le monde Barbare, les Francs de Clovis exceptés : Alaric et Genseric qui saccagèrent Rome catholique, étaient Ariens. Arius avait dit non bien avant Luther dont les doctrines n'ont pas encore atteint l'age de celles du prêtre d'Alexandrie.

Luther était encouragé dans le sein de la diète même : des nobles et des comtes étaient allés le visiter. « Le pape, dit Luther, avait écrit à l'empereur de ne point observer le sauf-conduit. Les évêques y poussaient ; mais les princes et les élats n'y voulurent point consentir : car il en fût résulté bien du bruit. J'avais tiré un grand éclatde tout cela ; ils devaient avoir peur de moi plus que je n'avais d'eux. En effet, le landgrave de Hesse, qui était encore un jeune seigneur, demanda à m'entendre, vint me trouver, causa avec moi, et me dit à la fin : « Cher Docteur, si vous avez raison, que Notre-Seigneur Dieu vous soit en aide ! »

Quoi qu'il en soit, l'apparition de Luther à la diète montrait quelque force d'âme, car Jean Huss, malgré le passe-port d'un empereur, n'en avait pas moins été brûlé vif. Quand le Christ parut devant Pilate, il était seul, abandonné même de ses douze disciples : toutes les puissances de la terre s'élevaient contre lui, et l'on n'eut point égard au sauf-conduit qu'il avait du ciel.

La diète publia le ban impérial ; il frappait Luther et ses adhérents. Voltaire prétend que Charles-Quint hésita entre le moine d'Erfurth et Rome. Le sauf-conduit fut maintenu dans l'acte du ban. Le même Charles-Quint qui accorda une audience solennelle à Luther, refusa d'entendre Fernand Cortès.

Le Réformateur se retira : l'électeur de Saxe, pour le soustraire à tout danger, et peut-être d'accord avec Martin lui-même, le fit enlever et l'enferma dans le château de Wartbourg. Du haut de sa forteresse, Luther lança une multitude d'écrits, imitant Athanase qui combattait pour la foi, du fond des grottes de l'Egypte. Il était tenté : sa chair indomptée le brûlait d'un feu dévorant. Dans son Patmos (ainsi ce nouveau saint Jean appelle-t-il le château de Wartbourg), il croyait ouïr, la nuit, des noisettes se heurter dans un sac, et entendre un grand bruit sur les marches d'un escalier, que fermaient des chaînes et une porte de fer : c'était l'Apostasie qui revenait. Luther, rendu impétueux par cette captivité bienveillante qui lui donnait l'air d'un martyr, ne parlait plus que de briser les cèdres, d'abaisser les Pharaons superbes et endurcis. Il écrivait rudement à l'archevêque de Mayence, et datait ainsi : « Donné en mon désert, le dimanche après la Sainte-Catherine, 25 novembre 1521.» Le cardinal, archevêque de Mayence, répondait humblement ou fièrement : « Cher Docteur, j'ai reçu votre lettre...; je souffre volontiers une réprimande fraternelle et chrétienne. »

Prêchant son nouvel Évangile, Martin disait : « J'espère qu'ils me tueront ; mais mon heure n'est pas venue; il faut qu'auparavant je rende encore plus furieuse cette race de vipères. » Il hésite d'abord à se prononcer contre les vœux monastiques ; puis se fortifiant dans ses idées, il déclare qu'il a formé «une vigoureuse conspiration pour les détruire et les mettre au néant. »

Il n'approuvait pas les théologiens démagogues, qui marchaient sur ses traces et brisaient les images. «Si tu veux éprouver leur inspirations, écrit-il à Mélanchton, demande s'ils ont ressenti ces angoisses spirituelles et ces naissances divines, ces morts et ces i enfers. »

Il avait commencé à publier sa traduction de la Bible : des princes et des évêques la prohibèrent ; comme sectaire et comme auteur, il s'irrita, la colère lui donna la prévision de l'avenir. « Le peuple s'agite de tous côtés, et il a les yeux ouverts ; il ne veut plus, il ne peut plus se laisser opprimer. C'est le Seigneur qui mène tout cela et qui ferme les yeux des princes sur ces symptômes menaçants; c'est lui qui consommera tout par leur aveuglement et leur violence ; il me semble voir l'Allemagne nager dans le sang.

« Qu'ils sachent bien que le glaive de la guerre civile est suspendu « sur leurs têtes. ›

Et qui suspendait le glaive de la guerre civile sur la tête de ces princes, si ce n'était Luther?

Dans cette année 1522, Henri VIII, encore orthodoxe, fit paraître le livre dont je parlerai ailleurs et qu'il avait fait faire ou revoir peut-être par son chapelain et ses ministres théologiens. Le moine réformateur malmène son collègue le roi réformateur. « Quel est donc ce Henri, ce nouveau Thomiste, ce disciple du monstre, pour que je respecte ses blasphèmes et sa violence? Il est le défenseur de l'Église, oui, de son église à lui, qu'il porte si haut, de cette prostituée qui vit dans la pourpre, ivre de débauches, de cette mère de fornications. Moi, mon chef est Christ, je frapperai du même coup cette église et son défenseur quine font qu'un ; je les briserai. » Henri VIII, ne pouvant brûler Luther, répliqua: ses bûchers étaient plus redoutables que ses écrits.

La Réformation s'étendait à l'aide de l'imprimerie qui semblait avoir été découverte à temps pour la propagation des nouvelles doctrines ; l'église luthérienne s'établissait ; on sait ce qu'elle a rejeté et ce qu'elle a conservé des dogmes de l'Église romaine. Mais le schisme entrait de toutes parts dans la nouvelle communion ; Calvin paraissait à Genève ; Luther se brouillait avec Carlostadt, et écrivait contre lui des pamphlets amers. Les paysans se soulevèrent contre leurs seigneurs et se jetèrent sur les biens des princes ecclésiastiques : de là les troubles de la Souabe, de Francfort, du pays de Bade, de l'Alsace, du Palatinat, de la Bavière, de la Hesse. En vain Luther fit ce qu'il put pour désarmer la foule ; en vain s'écriait-il que la révolte n'a jamais eu une bonne fin, que qui se sert de l'épée périra par l'épée : le glaive était tiré ; il ne devait rentrer dans le fourreau qu'après deux siècles d'immolation.

Dans la réponse de Luther aux douze articles des paysans de la Souabe, il y a des choses justes et raisonnables ; il dit aussi aux seigneurs des vérités qui pouvaient leur sembler hardies ; mais entraîné par le caractère de sa Réformation ennemie du peuple, il se montre d'une dureté révoltante contre les paysans ; il ne donne pas une larme à leurs malheurs.

« Je crois, dit-il, que tous les paysans doivent périr plutôt que les princes et les magistrats, parce que les paysans prennent l'épée sans l'autorité divine... Nulle miséricorde, nulle tolérance n'est due aux paysans, mais l'indignation de Dieu et des hommes... Les paysans sont dans le han de Dieu et de l'empereur. On peut les traiter comme des chiens enragés.»

Et cependant ces chiens enragés avaient été déchaînés par la parole de Luther. Pour ces hommes mis au ban de Dieu, on ne sent dans l'émancipateur de l'esprit humain, aucune sympathie des libertés populaires.

Il se brouilla avec tous les sectaires qui sortirent de sa réforme; il ne pardonna jamais à Érasme son liberoarbitrio.

« Dès que je reviendrai en santé, je veux, avec l'aide de Dieu, écrire contre lui, et le tuer. Nous avons souffert qu'il se moquât de nous et nous prit à la gorge, mais aujourd'hui qu'il en veut faire autant au Christ, nous voulons nous mettre contre lui... Il est vrai qu'écraser Érasme, c'est écraser une punaise; mais mon Christ dont il se moque m'importe plus que le péril d'Érasme.

« Si je vis, je veux, avec l'aide de Dieu, purger l'Église de son ordure. C'est lui qui a semé et fait naître Crotus, Égranus, Witzeln, colampade, Campanus et d'autres visionnaires ou épicuriens. Je ne veux plus le reconnaître dans l'Église, qu'on le sache bien.:... .... ›)

« S'il prêche, cela sonne faux comme un vase fêlé. Il a attaqué « la papauté, et maintenant il tire sa tête du sac. »

Érasme et Luther avaient été longtemps amis et regardés tous deux comme des hérétiques.

« Voilà, dit très-bien M. Nisard, de petites questions pour les partisans du fatalisme historique, qui grossissent et grandissent un homme de tout ce qui s'est fait après lui, et par des causes qu'il n'aurait ni voulues, ni prévues : mais je ne les trouve pas déjà si mauvaises pour l'heure où nous sommes. A cette heure-là; en effet, de qui pensez-vous qu'il soit demeuré le plus de choses, de Luther niant le libre arbitre, et remplaçant le dogme par le dogme, ou plus crûment, la superstition par la superstition, ou d'Érasme revendiquant pour l'homme la liberté de la conscience1? »

1 D. Nisard. Erasme, IIe partie. Revue des Deux-Mondes. 15 septembre 1835. ↩

Les Turcs ayant assiégé Vienne, Luther appela noblement les Allemands à la défense de la patrie. Puis vinrent les ligues de Smalkade, les anabaptistes de Munster. Ceux-ci prêchèrent contre le pape et contre Luther ; ils préféraient même le premier au dernier : ils considéraient Luther comme l'ami de la noblesse, et il fut maudit par eux, de même qu'il l'avait été par les paysans de la Souabe.