Cinquième partie
Autres causes qui tendent a détruire les renommées universelles
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Enfin, outre cette division des langues qui s'oppose chez les modernes aux renommées universelles, une autre cause travaille à détruire les réputations : la liberté, l'esprit de nivellement et d'incrédulité, la haine des supériorités, l'anarchie des idées, la démocratie enfin est entrée dans la littérature, ainsi que dans le reste de la société. Or ces choses favorisant la passion de l'amour-propre et le sentiment d'envie, agissent dans la sphère des lettres avec une vivacité redoublée. On ne reconnaît plus de maîtres et d'autorités ; on n'admet plus de règles ; on n'accepte plus d'opinions faites; le libre examen est reçu au Parnasse, ainsi qu'en politique el en religion, comme conséquence du progrès du siècle. Chacun juge et se croit le droit de juger, d'après ses lumières, son goût, son système, sa haine ou son amour. De là, une foule d'immortels, cantonnés dans leur rue, renfermés dans le cercle de leur école et de leurs amis, et qui sont inconnus ou sifflés dans l'arrondissement voisin.
La vérité avait jadis de la peine à percer; elle manquait de véhicule ; la presse quotidienne et libre n'existait pas ; les gens de lettres formaient un monde à part; ils s'occupaient les uns des autres presque à l'insu du public. A présent que des journaux dénigrants ou admiratifs sonnent la charge ou la victoire, il faudrait avoir bien du guignon pour ignorer de son vivant ce que l'on vaut. Avec ces sentences contradictoires, si notre gloire commence plus tôt, elle finit plus vite : le matin un aigle, le soir un butor.
Telle est la nature humaine, particulièrement en France : si nous possédons quelques talents, nous nous empressons de les déprécier. Après les avoir élevés au pinacle, nous les roulons dans la boue; puis nous y revenons, puis nous les méprisons de nouveau. Qui n'a vu vingt fois, depuis quelques années, les opinions varier sur le même homme? Y a-t-il donc quelque chose de certain et de vrai sur la terre à présent? On ne sait que croire : on hésite en tout, on doute de tout ; les convictions les plus vives sont éteintes au bout de la journée. Nous ne pouvons souffrir de réputations ; il semble qu'on nous vole ce qu'on admire ; nos vanités prennent ombrage du moindre succès, et s'il dure un peu, elles sont au supplice. On n'est pas trop fâché, à part soi, qu'un homme de mérite vienne à mourir : c'est un rival de moins ; son bruit importun empêchait d'entendre celui des sots, et le concert croassant des médiocrités. On se hâte d'empaqueter le célèbre défunt dans trois ou quatre articles de journal; puis on cesse d'en parler ; on n'ouvre plus ses ouvrages; on plombe sa renommée dans ses livres, comme on scelle son cadavre dans son cercueil, expédiant le tout à l'éternité par l'entremise du temps et de la mort.
Aujourd'hui tout vieillit dans quelques heures : une réputation se flétrit, un ouvrage passe en un moment. La poésie a le sort de la musique ; sa voix, fraîche à l'aube, est cassée au coucher du soleil. Chacun écrit; personne ne lit sérieusement. Un nom prononcé trois fois importune. Où sont ces illustres qui, en se réveillant un matin, 'il y a quelques années, déclarèrent que rien n'avait existé avant eux, qu'ils avaient découvert des cieux et un monde ignorés, qu'ils étaient décidés à rendre pitoyables par leur génie, les prétendus chefs'œuvre jusqu'alors si bêtement admirés? Ceux qui s'appelaient la Jeunesse en 1830, où sont-ils? Voici venir des Grands hommes de 1835, qui regardent ces Vieux de 1830 comme des gens de mérite, dans leur temps, mais aujourd'hui usés, passés, dépassés. Les maillots arriveront bientôt dans les bras de leur nourrice : ils riront des octogénaires de seize ans, de ces dix mille poëtes, de ces cinquante mille prosateurs, lesquels se couvrent maintenant de gloire et de mélancolie dans les coins et recoins de la France. Si par hasard on ne s'aperçoit pas que ces écrivains existent, ils se tuent pour attirer l'attention publique. Autre chimère ! on n'entend pas même leur dernier soupir. Qui cause ce délire et ces ravages? L'absence du contre-poids des folies humaines, la Religion.
A l'époque où nous vivons, chaque lustre vaut un siècle ; la société meurt et se renouvelle tous les dix ans. Adieu donc toute gloire longue, universellement reconnue. Qui écrit dans l'espoir d'un nom, sacrifie sa vie à la plus sotte comme à la plus vaine des chimères. Bonaparte sera la dernière existence isolée de ce monde ancien qui s'évanouit : rien ne s'élèvera plus dans les sociétés nivelées, et la grandeur de l'individu sera désormais remplacée par la grandeur de l'espèce.
La jeunesse est ce qu'il y a de plus beau et de plus généreux ; je me sens puissamment attiré vers elle comme à la source de mon ancienne vie; je lui souhaite succès et bonheur : c'est pourquoi je me fais un devoir de ne pas la flatter. Par les fausses routes où elle s'égare, elle ne trouvera en dernier résultat que le dégoût et la misère. Je sais qu'elle manque aujourd'hui de carrière, qu'elle se débat au milieu d'une société obscure ; de là ces brillantes lueurs de talent qui percent subitement la nuit et s'éteignent; mais de longues et laborieuses études poursuivies à l'écart et en silence, rempliraient bien les jours, et vaudraient mieux que cette multitude de vers trop vite faits, trop tôt oubliés.
En achevant ce chapitre il me prend des remords et il me vient des doutes ; remords d'avoir osé dire que Dante, Shakespeare, Tasse, Camoëns, Schiller, Milton, Racine, Bossuet, Corneille et quelques autres, pourraient bien ne pas vivre universellement comme Virgile et Homère ; doutes d'avoir pensé que le temps des individualités universelles n'est plus.
Pourquoi chercherais-je à ôter à l'homme le sentiment de l'infini, sans lequel il ne ferait rien et ne s'élèverait jamais à la hauteur qu'il peut atteindre ? Si je ne trouve pas en moi la faculté d'exister, pourquoi mes voisins ne la trouveraient-ils pas en eux? Un peu d'humeur contre ma nature, ne m'a-t-elle pas fait juger d'une manière trop absolue les facultés possibles des autres? Eh ! bien, remettons le tout dans le premier état : rendons aux talents nés ou à naître, l'espoir d'une pérennité glorieuse, que quelques écrivains, hommes et femmes, peuvent justement nourrir aujourd'hui : qu'ils aillent donc à l'avenir universel, j'en serai charmé. Resté en route, je ne me plaindrai pas, surtout je ne regretterai rien :
Si post fata venit gloria, non propero