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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise FRÈRES ET VOUS. - QUI? - VOUS ET VOS DEUX FRÈRES. Mais le mot de Shakespeare : Il n'a point d'enfants ! reste sans parallèle

Deuxième partie

FRÈRES ET VOUS. - QUI? - VOUS ET VOS DEUX FRÈRES. Mais le mot de Shakespeare : Il n'a point d'enfants ! reste sans parallèle

Essai sur la littérature anglaise · 3 min de lecture · p. 116–117 · chapitre 40 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le même homme qui a tracé ce tableau, a soupiré la scène charmante des adieux de Roméo et Juliette : Roméo, condamné à l'exil, est surpris par le jour naissant chez Juliette, à laquelle il est marié secrètement :

Wilt thou be gone? It is not yet near day :

It was the nightingale, and not the lark,

That pierced the fearful hollow of thine ear, etc.

Juliette

Veux-tu déjà partir? Le jour ne paraît point encore : c'était le rossignol, et non l'alouette, dont la voix a frappé ton oreille alarmée : il chante toute la nuit sur cet oranger lointain. Crois-moi, mon jeune époux, c'était le rossignol.

Roméo

C'était l'alouette, qui annonce l'aurore, ce n'était pas le rossignol. Regarde, ô mon amour! regarde les traits de lumière qui pénètrent les nuages dans l'orient. Les flambeaux de la nuit s'éteignent ; et le jour se lève sur le sommet vaporeux des montagnes. Il faut ou partir et vivre, ou rester et mourir.

Juliette

La lumière que tu vois là-bas n'est pas celle du jour : c'est quelque météore qui te servira de flambeau et t'éclairera sur la route de Mantoue. Reste encore; il n'est pas encore nécessaire que tu me quittes.

Roméo

Eh bien ! que je sois arrêté! que je sois conduit à la mort ! si tu le désires, je suis satisfait. Je dirai : « Cette blancheur lointaine n'est *« pas celle du matin; ce n'est que le pâle reflet de la lune ; ce n'est « pas l'alouette dont les chants retentissent si haut au-dessus de nos i têtes, dans la voûte du ciel ! » Ah! je crains moins de rester que de partir. Viens, ô mort! Mais que regardes-tu, ma bien-aimée? Parlons, parlons encore ensemble ; il n'est pas encore jour !

Juliette

Il est jour ! il est jour! Fuis, pars, éloigne-toi ! C'est l'alouette qui chante; je reconnais sa voix aiguë. Ah ! dérobe-toi à la mort : la lumière croît de plus en plus.

Ce contraste des charmes du matin et des derniers plaisirs des deux jeunes époux, avec la catastrophe qui va suivre, est bien touchant : le sentiment dramatique en est plus naïf encore que celui des pièces grecques, et moins pastoral que celui des tragi-comédies italiennes. Je ne connais qu'une scène indienne de quelque ressemblance lointaine avec la scène de Roméo et Juliette ; encore n'est-ce que par la fraîcheur des images, la simplicité des regrets et des adieux, nullement par l'intérêt de la situation. Sacontala, prête à quitter le séjour paternel, se sent arrêtée par son voile.

Sacontala

Qui saisit ainsi les plis de mon voile?

Un vieillard

C'est le chevreau que tu as tant de fois nourri des grains du synmaka. Il ne veut pas quitter les pas de sa bienfaitrice.

Sacontala

Pourquoi pleures-tu, tendre chevreau? Je suis forcée d'abandonner notre commune demeure. Lorsque tu perdis ta mère, peu de temps après ta naissance, je te pris sous ma garde. Retourne à ta crèche, pauvre jeune chevreau ; il faut à présent nous séparer.

La scène des adieux de Roméo et de Juliette n'est point indiquée dans Bandello, elle appartient à Shakespeare. Bandello raconte en peu de mots la séparation des deux amants.

A la fine cominciando l'aurora u voler uscire, si basciarono, e strettamente abbraciarono gli amanti, e pieni di lagrime e sospiri si dissero addio.

« Enfin, l'aurore commençant à paraître, les deux amants se baisèrent, s'embrassèrent étroitement, et, pleins de larmes et de soupirs, ils se dirent adieu. »