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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Milton en Italie

Troisième partie

Milton en Italie

Essai sur la littérature anglaise · 3 min de lecture · p. 161 · chapitre 52 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En 1638 Milton obtint de son père la permission de voyager. Le vicomte Scudamore, ambassadeur de Charles Ier, reçut à Paris l'apologiste futur du meurtre de ce roi; il le présenta à Grotius. A Florence, Milton visita Galilée presque aveugle et demi-prisonnier de l'Inquisition; il a souvent rappelé le courrier céleste, nuntius sidereus, dans le Paradis perdu, lui rendant ainsi l'hospitalité des grands hommes. A Rome, il se lia avec Holstein, bibliothécaire du Vatican. Chez le cardinal Barberini, il entendit chanter Léonora ; il lui adressa des vers inspirés par les lieux qui avaient entendu la voix d'Horace :

Altera Torquatum cepit Leonora poelam,

Cujus ab insano cessit amore furens.

Ah ! miser ille tuo quanta feliciùs ævo

Perditus, et propter te Leonora foret!

« Une autre Léonore ravit le Tasse qui devint insensé par l'ardeur de l'amour. Ah ! qu'avec bonheur, de ton temps, Léonore, l'infortuné se serait perdu pour toi !

Milton s'est plu à renfermer son génie dans quelques sonnets italiens ; on aime à voir le terrible chantre de Satan se jouer à travers les doux nombres de Pétrarque :

Canto, dal mio buon popol non inteso;

El bel Tamigi cangio col bel Arno.

Amor lo volse. • • •

Seppi ch' amor cosa mai volse indarno.

« Je chante, non entendu de mon bon peuple; j'ai changé la belle Tamise pour le bel Arno. L'amour l'a voulu ; l'amour n'a jamais voulu une chose en vain. »

Milton connut à Naples Manso, marquis de Villa, vieillard qui eut le double honneur d'être l'ami du Tasse et l'hôte de Milton : il adressa à ce dernier un distique renouvelé du pape saint Grégoire :

Ut mens, forma, décor, faciès, mos, si pietas sic,

Non Anglus, verum Herclé, Angelus ipse fores.

« Si la piété répondait au génie, à la forme, à la bonne grâce, à la beauté, aux manières, par Hercule ! tu ne serais pas un Anglais, mais un Ange. »

Milton lui paya sa dette de reconnaissance dans une Églogue latine pleine de charme :

Diis dilecte senex, te Juppiter æquus oportet

Nascentem, et miti lustrant lumine Phœbus,

Atlantisque nepos ; neque enim nisi charus ab ortu

Dis superis poterit magno favisse poetae.

« Vieillard aimé des dieux, il faut que Jupiter (j'emprunte ici l'élégante traduction de M. Villemain) ait protégé ton berceau, et que Phœbus l'ait éclairé de sa douce lumière ; car il n'y a que le mortel aimé des dieux dès sa naissance, qui puisse avoir eu le bonheur de secourir un grand poëte. »

Le chantre à venir des innocentes joies d'Éden priait le ciel de lui accorder un pareil ami; il promettait alors de célébrer les rois de la Grande-Bretagne, cet Arthur qui « livra des combats sur la terre, » terris bella moventem. Milton n'obtint pas la faveur qu'il implorait ; il n'a eu pour ami et pour défenseur de son nom que la postérité. Le poëte convie Manso de ne pas trop mépriser une muse hyperboréenne ; car, lui dit-il gracieusement, « dans l'ombre obscure de la nuit nous croyons avoir entendu des cygnes chanter sur la Tamise : »

Nos etiam in nostro modulantes flumine cycnos

Credimus obscuras noctis sensisse per umbras.

Milton avait formé le projet de parcourir la Sicile et la Grèce : quel précurseur de Byron ! Les troubles de sa patrie le rappelèrent : il ne rentra point en Angleterre sans avoir vu Venise, cette beauté de l'Italie, aujourd'hui si belle encore, bien que mourante au bord de ses flots.