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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Les deux nouvelles écoles littéraires. - quelques ressemblances de destinée

Cinquième partie

Les deux nouvelles écoles littéraires. - quelques ressemblances de destinée

Essai sur la littérature anglaise · 6 min de lecture · p. 313–316 · chapitre 104 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Il y aura peut-être1 quelque intérêt à remarquer dans l'avenir (si pour moi il y a avenir), la rencontre des deux chefs de la nouvelle école française et anglaise, ayant un même fond d'idées, des destinées, sinon des mœurs, à peu près pareilles : l'un pair d'Angleterre, l'autre pair de France; tous deux voyageurs dans l'Orient, assez souvent l'un près de l'autre, et ne se voyant jamais : seulement la vie du poëte anglais a été mêlée à de moins grands événements que la mienne.

1 Suite de la citation des Mémoires. ↩

Lord Byron est allé visiter après moi les ruines de la Grèce : dans Childe-Harold il semble embellir de ses propres couleurs les descriptions de l'Itinéraire. Au commencement de mon pèlerinage, je reproduis l'adieu du sire de Joinville à son château; Byron dit un égal adieu à sa demeure gothique.

Dans les Martyrs, Eudore part de la Messénie pour se rendre à Rome.

« Notre navigation fut longue, dit-il. . .

• Nous vîmes tous ces promontoires mar-

« qués par des temples ou des tombeaux.

« Nous traversâmes le golfe de Mégare. Devant nous était Égine, à droite le Pirée, à gauche Corinthe. Ces villes, jadis si florissantes, n'offraient que des monceaux de ruines. Les matelots mêmes parurent touchés de ce spectacle. La foule accourue sur le pont gardait le silence : chacun tenait ses regards attachés à ces débris; chacun en tirait peut-être secrètement une consolation dans ses maux, en songeant combien nos propres douleurs sont peu de chose, comparées à ces calamités qui frappent des nations entières, et qui avaient étendu sous nos yeux les cadavres de ces cités. »

• • Mes jeunes compagnons n'avaient entendu

« parler que des métamorphoses de Jupiter, et ils ne comprirent rien aux débris qu'ils avaient sous les yeux; moi, je m'étais déjà assis, avec le prophète, sur les ruines des villes désolées, et Babylone m'enseignait Corinthe. »

Lisez maintenant lord Byron, quatrième chant de Childe-Harold :

As my bark did skim

The bright blue waters with a fanning wind, Came Megara before me, and behind Ægina lay, Piræus on the right, And Corinth on the left; I lay reclined Along the prow, and saw all thèse unite In ruin.

The Roman saw thèse tombs in his own age,

Thèse sepulchres of cities, which excite Sad wonder, and this yet surviving page

The moral lesson bears, drawn from such pilgrimage.

• Lorsque ma barque effleurait le bril-

« lant azur des vagues sous une fraîche brise, Mégare vint devant moi, Égine restait derrière, le Pirée à ma droite, Corinthe à ma gauche. J'étais appuyé sur la proue, et je vis ces ruines réunies.

« Le Romain vit ces tombes dans son propre temps, ces sépulcres de cités qui excitent un triste étonnement; et cette page qui leur survit porte la morale leçon tirée d'un tel pèlerinage. »

Le poëte anglais est ici, comme le prosateur français, derrière la lettre de Sulpicius à Cicéron, mais une rencontre si parfaite m'est singulièrement glorieuse, puisque j'ai devancé le chantre immortel au rivage où nous avons eu les mêmes souvenirs, et où nous avons commémoré les mêmes ruines.

J'ai encore l'honneur d'être en rapport avec lord Byron dans la description de Rome : les Martyrs et ma Lettre sur la campagne romaine ont l'inappréciable avantage pour moi, d'avoir deviné les inspirations d'un beau génie. M. Béranger, notre immortel chansonnier, a placé dans le dernier volume de ses chansons une note trop obligeante pour que je la rapporte en entier; il a osé dire, en rappelant le mouvement que j'ai imprimé, selon lui, à la poésie française : « L'influence de l'auteur du Génie du Christianisme s'est fait ressentir également à l'étranger, et il y aurait peut-être justice à reconnaître que le chantre de Childe-Harold est de la famille de René1. »

1 Dans un excellent article (Biograp. univers. Suppl.)sur lord Byron, M. Villemain a renouvelé la remarque de M. Béranger : qu'on me pardonne si je cite la phrase qui me concerne ; je cherche une excuse à ce que je dis ici dans ces pages extraites de mes Mémoires. Le lecteur voudra bien compter pour rien une louange donnée par l'indulgence du talent. « Quelques pages incomparables de René avaient, il est « vrai, épuisé ce caractère poétique. Je ne sais si Byron les imitait, ou les renouvelait de génie. s ↩

S'il est vrai que René entrât pour quelque chose dans le fond du personnage unique mis en scène sous des noms diver dans Childe-Harold, Conrad, Lara, Manfred, le Giaour; si par hasard lord Byron m'avait fait vivre de sa vie, il aurait donc eu la faiblesse de ne jamais me nommer? J'étais donc un de ces pères qu'on renie quand on est arrivé au pouvoir? Lord Byron peut-il m'avoir complétement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français, ses contemporains? n'a-t-il jamais entendu parler de moi, quand les journaux anglais, comme les journaux français, ont retenti vingt ans auprès de lui de la controverse sur mes ouvrages, lorsque le New Times a fait un parallèle de l'auteur du Génie du Christianisme et de l'auteur de Childe-Harold ?

Point de nature si favorisée qu'elle soit, qui n'ait ses susceptibilités, ses défiances : on veut garder le sceptre; on craint de le partager; on s'irrite des comparaisons. Ainsi un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la littérature. Grâce à Dieu, m'estimant à ma juste valeur, je n'ai jamais prétendu à l'empire; comme je ne crois qu'à la vérité religieuse dont la liberté est une forme, je n'ai pas plus de foi en moi qu'en toute autre chose ici-bas. Mais je n'ai jamais senti le besoin de me taire quand j'ai admiré; c'est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour madame de Staël et pour lord Byron.

Au surplus, un document trancherait la question si je le possédais. Lorsque Atala parut, je reçus une lettre de Cambridge, signée G. Gordon, lord Byron. Lord Byron, âgé de quinze ans, était un astre non levé : des milliers de lettres de critiques ou de félicitations m'accablaient; vingt secrétaires n'auraient pas suffi pour mettre à jour cette énorme correspondance. J'étais donc contraint de jeter au feu les trois quarts de ces lettres, et à choisir seulement pour remercier ou me défendre, les signatures les plus obligatoires. Je crois cependant me souvenir d'avoir répondu à lord Byron; mais il est possible aussi que le billet de l'étudiant de Cambridge ait subi le sort commun. En ce cas, mon impolitesse forcée se sera changée en offense dans un esprit irascible; il aura puni mon silence par le sien. Combien j'ai regretté depuis les glorieuses lignes de la première jeunesse d'un grand poëte!

Ce que je viens de dire sur les affinités d'imagination et de destinée entre le chroniqueur de René et le chantre de Childe-Harold, n'ôte pas un seul cheveu à la tête du barde immortel. Que peut à la muse de la Dee, portant une lyre et des ailes, ma muse pédestre et sans luth? Lord Byron vivra, soit qu'enfant de son siècle comme moi, il en ait exprimé comme moi (et comme Goëthe avant nous) la passion et le malheur ; soit que mes périples et le falot de ma barque gauloise aient montré la route au vaisseau d'Albion sur des mers inexplorées.

D'ailleurs, deux esprits d'une nature analogue peuvent très-bien avoir des conceptions pareilles, sans qu'on puisse leur reprocher d'avoir marché servilement dans les mêmes voies? Il est permis de profiter des idées et des images exprimées dans une langue étrangère, pour en enrichir la sienne : cela s'est vu dans tous les siècles • et dans tous les temps. Moi-même ai-je été sans devanciers? Je reconnais tout d'abord que dans ma première jeunesse, Ossian, Werther, les Réveries du promeneur solitaire, les Études de la nature ont pu s'apparenter à mes idées; mais je n'ai rien caché, rien dissimulé du plaisir que me causaient des ouvrages où je me délectais. Quoi de plus doux que l'admiration? c'est de l'amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu'au culte; on se sent pénétré de reconnaissance pour la divinité qui étend les bases de nos facultés, qui ouvre de nouvelles vues à notre âme, qui nous donne un bonheur si grand, si pur, sans aucun mélange de crainte ou d'envie.