Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848

Première partie

Childe-Waters

Essai sur la littérature anglaise · 8 min de lecture · p. 57–61 · chapitre 17 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Childe-Waters était dans son écurie et flattait de sa main son coursier blanc comme du lait. Vers lui s'avance une jeune lady, aussi belle que quiconque porta jamais habillement de femme.

Elle dit : «Le Christ vous sauve, bon Childe-Waters ! » Elle dit : Le Christ vous sauve, et voyez ! ma ceinture d'or qui était trop longue, est maintenant trop courte pour moi. »

« Et tout cela est que d'un enfant de vous je sens le poids à mon côté. Ma robe verte est trop étroite; auparavant elle était trop large. »

« Si l'enfant est mien, belle Ellen, dit-il, s'il est mien, comme vous me le dites, prenez pour vous Cheshire et Lancashire ensemble; prenez-les pour être votre bien.

« Si l'enfant est mien, belle Ellen, dit-il, s'il est mien, comme vous le jurez, prenez pour vous Cheshire et Lancashire ensemble, et faites cet enfant votre héritier. »

Elle dit : - « J'aime mieux avoir un baiser, Childe-Waters, de ta bouche que d'avoir ensemble Cheshire et Lancashire qui sont au nord et au sud.

« Et j'aime mieux avoir un regard, Childe-Waters, de tes yeux, que d'avoir Cheshire et Lancashire ensemble et de les prendre pour mon bien. »

« Demain, Ellen, je dois chevaucher loin dans la contrée du nord : la plus belle lady que je rencontrerai, Ellen, il faudra qu'elle vienne avec moi. »

« Quoique je ne sois pas cette belle lady, laisse-moi aller avec toi ; et je vous prie, Childe-Waters, laissez-moi être votre page à pied. »

« Si vous voulez être mon page à pied, Ellen, comme vous me le dites, il faut alors couper votre robe verte un pouce au-dessus de vos genoux. »

« Ainsi ferez de vos cheveux blonds, un pouce au-dessus de vos yeux. Vous ne direz à personne quel est mon nom, et alors vous serez mon page à pied. »

Elle, tout le long jour que Childe-Waters chevaucha, courut pieds nus à son côté, et il ne fut jamais assez courtois chevalier pour dire : « Ellen, voulez-vous chevaucher? »

« Chevauchez doucement, dit-elle, ô Childe-Waters; pourquoi chevauchez-vous si vite? L'enfant qui n'appartientà d'autre homme qu'à toi brisera mes entrailles. »

Il dit: - « Vois-tu cette eau, Ellen, qui coule à plein bord? » - « J'espère en Dieu, ô Childe-Waters; vous ne souffrirez jamais « que je nage. »

Mais quand elle vint à la rivière, elle y entra jusqu'aux épaules. Que le Seigneur du ciel soit maintenant mon aide, car il faut que j'apprenne à nager. »

Les eaux salées enflèrent ses vêtements; notre lady souleva son sein. Childe-Waters était un homme de malheur : bon Dieu ! obliger la belle Ellen à nager!

Et quand elle fut de l'autre côté de l'eau, elle vint à ses genoux. Il dit: « Viens ici, toi, belle Ellen : vois là-bas ce que je vois.

« Ne vois-tu pas un château, Ellen, dont la porte brille d'or rougi? De vingt-quatre belles ladies qui sont là, la plus belle est ma compagne. »

« Je vois maintenant le château, Childe-Waters ; d'or rougi brille la porte. Dieu vous donne bonne connaissance de vous-même et de votre digne compagne ! »

Là étaient vingt-quatre belles ladies folâtrant au bal, et Ellen, la plus belle lady de toutes, mena le destrier à l'écurie.

Et alors parla la sœur de Childe-Waters. Voici les mots qu'elle dit : « Vous avez le plus joli petit page, mon frère, que j'aie jamais vu.

« Mais ses flancs sont si gros, sa ceinture est placée si haut ! Childe-Waters, je vous prie, laissez-le coucher dans ma chambre. »

« Il n'est pas convenable qu'un petit page à pied, qui a couru à travers les marais et la boue, couche dans la chambre d'une lady qui porte de si riches atours.

« Il est plus convenable pour un petit page à pied qui a couru à travers les marais et la boue, de souper sur ses genoux, devant le feu de la cuisine. »

Quand chacun eut soupé, chacun prit le chemin de son lit. Il dit : « Viens ici, mon petit page à pied, et écoute ce que je dis :

« Descends à la ville et reste dans la rue : la plus belle femme que tu pourras trouver, arrête-la pour dormir dans mes bras : apporte-la dans tes deux bras, de peur qu'elle ne se salisse les pieds. »

Ellen est allée à la ville ; elle a demeuré dans la rue ; la plus belle femme qu'elle a pu rencontrer, elle l'a arrêtée pour dormir dans les bras de Childe-Waters. Elle l'a apportée dans ses deux bras, de peur qu'elle ne se salît les pieds.

« Je vous prie maintenant, bon Childe-Waters, de me laisser coucher à vos pieds, car il n'y a pas de place dans cette maison où je puisse essayer de dormir. »

Il lui accorda la permission, et la belle Ellen se coucha au pied de son lit. Cela fait, la nuit passa vite, et quand le jour approcha,

Il dit : « Lève-toi, mon petit page à pied; va donner à mon cheval «le blé et le foin ; donne-lui à présent la bonne avoine noire, afin qu'il « m'emmène mieux. »

Lors se leva la belle Ellen et donna au cheval le blé et le foin : elle en fit ainsi de la bonne avoine noire, afin que le cheval emmenât mieux Childe-Waters.

Elle appuya son dos contre le bord de la mangeoire, et gémit tristement; elle appuya son dos contre le bord de la mangeoire, et là elle fit sa plainte.

Et elle fut entendue de la mère chérie de Childe-Waters. La mère entendit la dolente douleur; elle dit : « Debout, toi, Childe-Waters ! « et va à l'écurie.

« Car dans ton écurie est un spectre qui gémit péniblement, ou bien quelque femme est en travail d'enfant; elle commence la douleur. »

Childe-Waters se leva promptement; il revêtit sa chemise de soie, et mit ses autres habits sur son corps blanc comme du lait.

Et quand il fut à la porte de l'écurie, il s'arrêta tout court pour entendre comment sa belle Ellen faisait ses lamentations.

Elle disait : « Lullabye, mon cher enfant! Lullabye, cher enfant! cher ! Je voudrais que ton père fût un roi, et que ta mère fût enfermée dans une bière. »

« Paix à présent, dit Childe-Waters, bonne et belle Ellen ! prends courage, je te prie, et les noces et les relevailles auront lieu ensemble le même jour. »

Un caractère sauvage se décèle dans cette chanson. Childe-Waters est atroce ; il se plaît à mettre sa maîtresse à l'épreuve des plus abominables tortures du corps et de l'âme. Ellen, ensorcelée, s'y soumet avec la résignation d'un amour qui compte pour rien les sacrifices. Elle fait une longue course à pied ; elle traverse un fleuve à la nage ; elle subit toutes les humiliations dans le château des vingt-quatre femmes ; elle s'entend dire de la bouche même de son amant moqueur, qu'il aime la plus belle de ces femmes ; d'après son ordre, elle va lui chercher une courtisane; elle, pauvre Ellen, qu'il força de courir pieds nus dans la fange, doit enlever dans ses bras cette courtisane, de peur qu'elle ne se salisse les pieds. Jamais une plainte, pas un reproche ; et quand elle met au jour son enfant, au milieu de ses douleurs, elle le berce des paroles d'une nourrice; elle demande un trône pour Childe-Waters, un cercueil pour elle. L'homme cruel est touché, et se croit enfin le père de l'innocente créature. Mais les noces et les relevailles ne viendront-elles pas trop tard?

Childe-Waters et Childe-Harold n'ont-ils pas quelques traits de ressemblance? Lord Byron aurait-il moulé son caractère sur un ancien héros de ballade, comme il monta sa lyre sur le vieux mode des poëtes du quinzième siècle?

Il serait possible que la première idée de cette ballade eût été empruntée de la dixième Nouvelle, dixième journée du Décaméron. Griselda, éprouvée par Gualtieri, serait Ellen, et le nom même de Waters n'est qu'une forme de celui de Gautier. Mais entre les deux Nouvelles, il y a la différence de la nature humaine anglaise et de la nature humaine italienne.

Avant de quitter le moyen âge, je mentionnerai une chose dont on a pu s'apercevoir : je n'ai point parlé des auteurs qui ont écrit en latin pendant les sept ou huit siècles que nous venons de parcourir. Cela n'entrait point dans le plan que je me suis tracé, parce qu'en effet la littérature latine du moyen âge, et avant le moyen âge, appartient également à l'Europe de cette époque; or, il ne s'agit ici que de l'idiome ou des idiomes particuliers aux Anglais. Ainsi je n'ai rien dit de Gildas dans le sixième siècle; de Nennius, abbé de Banchor, d'Aldhelm dans le septième; de Bède, d'Alcuin, de Boniface, archevêque de Mayence et Anglais, de Willebald, d'Eddius, moine de Cantorbéry, de Dungal et de Clément, dans le huitième; de Jean Scot Érigène, d'Asser, à qui l'on doit la vie d'Alfred le Grand dont il était le favori, dans le neuvième ; de saint Dunstan, d'Elfrie le grammairien, dans le dixième; d'Ingulphe, dens le onzième ; de Lanfranc, d'Anselme, de Robert White, de Guillaume de Malmesbury, de Huntingdon, de Jean de Salisbury, de Pierre de Blois, de Géraud-Barry, dans le douzième et le treizième; de Roger Bacon, de Michel Scot, de Guilhaume Ockam, de Matthieu Paris, de Thomas Wykes, d'Hemmingford, d'Avesbury, dans le treizième et le quatorzième siècle. Ce n'est pas que ces écrivains ne soient remplis des choses les plus curieuses pour l'étude de l'histoire, pour celle des mœurs, des sciences et des arts. Il serait désirer que nous eussions des traductions des principaux ouvrages de ces auteurs.

Ici finit la première partie de cet Essai. La littérature anglaise, pour ainsi dire orale dans ses quatre premières époques, est parlée plutôt qu'écrite; transmise à la postérité au moyen d'une sorte de sténographie, elle a les avantages et les défauts de l'improvisation : la poésie est simple, mais incorrecte, l'histoire curieuse, mais renfermée dans le cercle individuel. Maintenant nous allons voir la haute poésie étouffer la poésie intime, et la grande histoire tuer la petite : cette révolution littéraire va s'opérer par la marche graduelle de la civilisation, au moment où une révolution religieuse va rompre l'unité catholique et la fraternité européenne.