Troisième partie
L'éternel et le fils
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le caractère du Père tout-puissant est obscurément tracé. Il faut admirer la retenue de l'auteur; il a craint de prêter une parole mortelle à l'Être impérissable ; il ne met dans la bouche de Jéhova que des discours consacrés par le texte des Livres saints et par les commentaires de l'élite des esprits chrétiens dans la suite des âges : tout roule sur les questions les plus abstraites de la grâce, du libre arbitre, de la prescience. L'Éternel s'agrandit au fond des ténèbres théologiques et philosophiques où la main du respect et du mystère le tient caché. Nous verrons que Milton, dans l'embarras de ses systèmes, ne s'était pas fait une idée bien distincte de la Divinité unique.
Mais le caractère du Fus est une œuvre dont on n'a pas assez remarqué la perfection. Dans le Christ, il y a de l'homme ; l'homme peut donc mieux comprendre le Christ, et comme aussi dans le Christ il y a de la nature divine, c'est à travers l'homme que Milton s'est élevé à la connaissance réelle de l'HOMME-DIEU.
La tendresse du Fils est ineffable et ne se dément jamais. Dès le troisième livre, il s'offre en victime expiatoire, même avant que l'homme soit tombé ; il dit au Père : « Me voici : moi pour lui, vie « pour vie, je me présente. Que ta colère tombe sur moi; prends-moi pour l'homme. Afin de le sauver, je quitterai ton sein; j'abandonnerai librement la gloire dont je jouis auprès de toi; pour lui, je mourrai satisfait : que la mort exerce sur moi sa fureur! »
« Ses paroles cessèrent; mais dans son aspect miséricordieux, le silence parle encore; il respire un immortel amour pour les hommes mortels.
Au dixième livre, le Père envoie le Fils juger le couple criminel : « Je vais donc, dit le Fils, vers ceux qui t'ont offensé ; mais tu sais que, quel que soit le jugement, c'est sur moi que retombera la plus grande peine. Je m'y suis engagé en ta présence; je ne m'en repens point, puisque j'espère obtenir de mon innocence l'adoucissement du châtiment quand il sera exercé sur moi.»
Le Fils refuse tout cortége : à la sentence qu'il va prononcer, ne doivent assister que les deux coupables. Il descend dans le jardin comme un vent doux du soir; sa voix, loin d'être effrayante, est portée par la brise aux oreilles d'Ève et d'Adam. L'homme et la femme se cachent ; il les appelle : «Adam, où es-tu?» Adam hésite ; puis il s'avance avec peine suivi d'Ève; il répond enfin : «Je me suis « caché parce que j'étais nu. »
Le Fils ne lui fait aucun reproche, il réplique avec douceur : « Tu as souvent entendu ma voix; au lieu de te causer de la crainte, elle te remplissait de joie : pourquoi est-elle devenue pour toi si terrible? Tu dis que tu es nu : qui te l'a appris ? »
« Ainsi jugea l'homme, dit le poëte, celui qui était è la fois son « juge et son sauveur ! . . . .
« Ensuite voyant ces deux criminels debout et nus, au milieu d'un air qui allait souffrir de grandes altérations, il en eut compassion; il ne dédaigna pas de prendre dès ce moment la forme de serviteur, qu'il prit lorsqu'il lava les pieds de ses serviteurs. Avec l'attention d'un père de famille, il couvrit leur nudité de peaux de bêtes. . . • . . . Il eut aussi pitié de leur nudité la plus ignominieuse; il couvrit leur nudité intérieure de sa robe de justice, l'étendant entre eux et les regards de son Père, vers lequel il retourna aussitôt. »
L'expression manque pour louer des choses si divines.
A la fin de ce même livre X, Eve et Adam, réconciliés et pénitents, vont prier Dieu à la même place où ils ont été jugés. Leurs prières volent au ciel ; le grand intercesseur les présente au Père, embaumées de l'encens qui fume sur l'autel d'or : « Considérez, ô « mon Père, quels sont les premiers fruits qu'a fait germer sur la « terre cette grâce que vous avez fait entrer dans le cœur humain : ce sont des soupirs et des prières, je vous les présente, moi qui suis votre prêtre. • • . L'homme ignore en quels termes il doit parler pour lui-même; permettez que je sois son interprète, son avocat, sa victime de propitiation. Gravez en moi toutes ses actions bonnes ou mauvaises : je perfectionnerai les premières ; j'expierai les autres par ma mort. »
Ici la beauté de la poésie égale la beauté du sentiment.
Enfin dans le douzième livre, Milton, quittant les hauteurs de la Bible, descend à la mansuétude évangélique pour peindre le mystère de la Rédemption. « C'est afin de porter ton châtiment, dit Michel à Adam, qu'il se fera chair, qu'il s'exposera à souffrir une vie méprisée et une mort honteuse. . . . Sur la terre il se voit trahi, blasphémé, arrêté avec violence, jugé, condamné à la mort; mort d'ignominie et de malédiction. Il est élevé sur une croix par son propre peuple, mais il meurt pour donner la vie et il cloue à sa croix tes ennemis.
Milton attendrit son génie aux rayons du christianisme : comme il a peint ce qui a précédé le temps, il vous laisse dans ce temps, où il vous a introduit à la chute de l'homme. Pour lui, il passe à travers ce monde intermédiaire qu'il dédaigne; il se hâte d'annoncer la destruction du temps auquel il donne des ailes d'heures, de proclamer le renouvellement des choses, la réunion de la fin et du commencement dans le sein de DIEU.