Deuxième partie
Commencement de la littérature protestante. Knox. - Buchanan
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Quand une fois une route est ouverte, il ne manque pas d'hommes qui s'y viennent précipiter; Henri VIII suivit bientôt Luther : en établissant la plus rude des tyrannies religieuses et politiques, il montra combien la Réformation était favorable à l'indépendance des opinions et à la liberté.
Bien que je vienne d'avancer que le beau subsista de préférence dans les lettres là où les auteurs se rapprochèrent davantage du génie de l'Église romaine, il faut convenir toutefois que le changement de religion n'apporta pas une altération immédiate dans la littérature anglaise : pourquoi? parce que la Réformation eut lieu, comme je l'ai dit plus haut, avant que la langue fût sortie de la barbarie : tous les grands écrivains parurent après le règne de Henri VIII.
Mais si les innovations dans le culte, en raison de l'époque où elles furent introduites, n'établirent pas une ligne de démarcation très-visible dans l'échelle ascendante de la littérature, elles en tracèrent une très-profonde dans l'échelle descendante. La littérature en Europe fut coupée en deux par la Réformation; chaque part forma une littérature rivale et souvent ennemie de l'autre.
Ce serait le sujet d'un ouvrage utile pour le goût, curieux pour la critique, philosophique pour l'histoire de l'esprit humain, que l'examen et la comparaison de la littérature catholique et de la littérature protestante, depuis la division des idées par le schisme. Les lettres en Angleterre, en Écosse, en Allemagne, en Hollande, dans la France calviniste, ne sont ni les lettres dans la France restée fidèle à ses autels, ni les lettres en Espagne et en Italie. Qu'auraient été Milton, Addison, Hume, Robertson, catholiques? Que seraient devenus Racine, Bossuet, Massillon, Bourdaloue, protestants? Ces deux littératures opposées ont agi et réagi l'une sur l'autre. L'éloquence de la chaire, par exemple, a changé de route depuis la Réformation : les pasteurs ont prêché la morale, les prêtres, le dogme; ces derniers ne parurent plus occupés qu'à se défendre, pressés entre Luther qui les poursuivait, et Voltaire qui s'avançait au-devant d'eux. Les protestants allèrent trop loin; les catholiques restèrent trop en arrière.
La politique et la philosophie envahirent la littérature delà Réformation; cette littérature devint raide et raisonneuse. Knox, prêtre écossais, apostat, qui fit pleurer l'infortunée Marie Stuart par son menaçant fanatisme, qui publia le premier son de la trompette contre le gouvernement des femmes, qui établit le dogme de la souveraineté du peuple en matière religieuse et politique : Plebis est religionem reformare, principes ob justas causas deponi possunt, etc. L'évêque de Luçon, depuis cardinal de Richelieu, réfuta les principes de Knox dans un ouvrage de controverse : « Les vostres, dit-il, ont escrit que par droict divin et humain, il est permis de tuer les roys impies, que c'est chose conforme à la parole de Dieu, qu'un homme privé par spécial instinct peut tuer un tyran, doctrine détestable en tout poinct, qui n'entrera jamais en la pensée de l'Église catholique. »
Buchanan développa les mêmes principes que Knox dans son traité De jure regni apud Scotos; Knox et Buchanan vivaient au commencement de la Réformation; ils étaient liés avec Calvin et Théodore de Bèze; tous deux contemporains de Henri VIII, avaient écrit comme catholiques avant d'écrire comme protestants. - Knox fut prêtre, Buchanan, précepteur domestique de Montaigne : on peut voir, dans les écrits en prose du premier et dans les poésies du second, comment les doctrines nouvelles avaient modifié leur génie.