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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Plan du Paradis perdu

Troisième partie

Plan du Paradis perdu

Essai sur la littérature anglaise · 6 min de lecture · p. 210–212 · chapitre 74 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Que dirai-je du Paradis perdu qui n'ait déjà été dit? Mille fois on en a cité les traits sublimes, les discours, les combats, la chute des anges et cet Enfer qui eût fui épouvanté, si Dieu n'en avait creusé si profondément l'abîme. J'insisterai donc principalement sur la composition générale de l'ouvrage, pour faire remarquer l'art avec lequel le tout est conduit.

Satan s'est réveillé au milieu du lac de feu (et quel réveil !). Il rassemble le conseil des légions punies ; il rappelle à ses compagnons de malheur et de désobéissance, un ancien oracle qui annonçait la naissance d'un monde nouveau, la création d'une nouvelle race formée à dessein de remplir le vide laissé par les anges tombés : chose formidable ! c'est dans l'enfer que l'on entend prononcer pour la première fois le nom de l'Homme.

Satan propose d'aller à la recherche de ce monde inconnu, de le détruire ou de le corrompre. Il part, explore l'enfer, rencontre le Péché et la Mort, se fait ouvrir les portes de l'abîme, traverse le chaos, découvre la création, descend au soleil, arrive sur la terre, voit nos premiers parents dans Eden, est touché de leur beauté et de leur innocence, et donne, par ses remords et son attendrissement, une idée ineffable de leur nature et de leur bonheur. Dieu aperçoit Satan du haut du ciel, prédit la faiblesse de l'homme; annonce sa perte totale, à moins que quelqu'un ne se présente, pour être sa caution et mourir pour lui : les anges restent muets d'épouvante. Dans le silence du ciel, le Fils seul prend la parole et s'offre en sacrifice. La victime est acceptée, et l'homme est racheté avant même d'être tombé.

Le Tout-Puissant envoie Raphaël prévenir nos premiers pères de l'arrivée et des projets de leur ennemi. Le messager céleste fait à Adam le récit de la révolte des angesé, arrivée au moment où le ' PÈRE annonça du haut de la Montagne Sainte qu'il avait engendré son Fils, et qu'il lui remettait tout pouvoir. L'orgueil et la jalousie de Satan, excités par cette déclaration, l'entraînent au combat; vaincu avec ses légions, il est précipité dans l'Enfer. Milton n'avait aucunes données, pour trouver le motif de la révolte de Satan ; il a fallu qu'il tirât tout de son génie. Ainsi, avec l'art d'un grand maitre, il fait connaître ce qui a précédé l'ouverture du poëme. Raphaël raconte encore à Adam l'œuvre des six jours. Adam raconte à son tour à Raphaël sa propre création. L'ange retourne au ciel. Ève se laisse séduire, goûte au fruit, et entraîne Adam dans sa chute.

Au dixième livre, tous les personnages reparaissent ; ils viennent subir leur sort. Au onzième et au douzième livre, Adam voit la suite de sa faute et tout ce qui arrivera jusqu'à l'Incarnation du Christ : le Fils doit, en s'immolant, racheter l'homme. Le Fils est un des personnages du poëme : au moyen d'une vision, il reste seul et le dernier sur la scène, afin d'accomplir dans le monologue de la croix, l'action définitive : Consummatum est.

Voilà l'ouvrage en sa simplicité. Les faits et les récits naissent les uns des autres; on parcourt l'enfer, le chaos, le ciel, la terre, l'éternité, le temps, au milieu des blasphèmes et des cantiques, des supplices et des joies ; on se promène dans ces immensités tout naturellement, sans s'en apercevoir, sans ressentir aucun mouvement, sans se douter des efforts qu'il a fallu pour vous porter si haut sur des ailes d'aigle, pour créer un pareil univers.

Cette observation touchant la dernière apparition du Fils, montre, contre l'opinion de certains critiques, que Milton aurait eu tort de retrancher les deux derniers livres. Ces livres, que l'on regarde, je ne sais pourquoi, comme les plus faibles du poëme, sont, selon moi, tout aussi beaux que les autres; ils ont même un intérêt humain qui manque aux premiers. Du plus grand des poëtes qu'il était, l'auteur devient le plus grand historien, sans cesser d'être poëte. Michel annonce à nos premiers pères qu'il faut sortir du Paradis. Ève pleure ; elle se désole de quitter ses fleurs : «O fleurs, dit-elle, qui toutes avez reçu de moi vos noms. » Trait charmant qu'on a cru d'un dernier poëte germanique, et qui n'est qu'une de ces beautés dont les ouvrages de Milton fourmillent. Adam se plaint aussi, mais c'est d'abandonner les lieux que Dieu avait daigné honorer de sa présence : « J'aurais pu dire à mes enfants : Sur cette montagne il m'apparut; sous cet arbre il se rendit visible à mes yeux; entre ces pins j'entendis sa voix ; au bord de cette fontaine je m'entretins avec lui.

Cette idée de Dieu, dont l'homme est dominé dans le Paradis « perdu, est d'une sublimité extraordinaire. Ève, en naissant à la vie, n'est occupée que de sa beauté et ne voit Dieu qu'à travers l'homme; Adam, aussitôt qu'il est créé, devinant qu'il n'a pas pu se créer seul, cherche et appelle aussitôt son Créateur.

Ève demeure endormie au pied de la montagne ; Michel, au sommet de la même montagne, montre à Adam, dans une vision, toute sa race. Alors se déroule la Bible. D'abord vient l'histoire de Caïn et d'Abel : « O maître, s'écrie Adam à l'ange, en voyant tomber Abel, est-ce là la mort? est-ce par ce chemin que je dois retourner à ma poussière natale?» Remarquons que dans l'Écriture il n'est plus question d'Adam après sa chute ; ungrand silence s'étend entre son péché et sa mort : pendant neuf cent trente années, il semble que le genre humain, sa postérité malheureuse, n'a osé parler de lui ; saint Paul même ne le nomme pas parmi les saints qui ont vécu de la foi ; l'Apôtre n'en commence la liste qu'à Abel. Adam passe pour le chef des morts, parce que tous les hommes sont morts en lui, et néanmoins, durant neuf siècles, il vit défiler ses fils vers la tombe dont il était l'inventeur, et qu'il leur avait ouverte.

Après le meurtre d'Abel, l'ange montre à Adam un hôpital et les différentes espèces de morts ; tableau plein de vigueur à la manière du Tintoret. « Adam pleure à cette vue, dit le poëte, quoiqu'il ne fût pas né d'une femme. » Réflexion pathétique inspirée au poëte par ce passage de Job : « L'homme né de la femme ne vit que peu de temps, et il est rempli de beaucoup de misère. »

L'histoire des Géants de la montagne, que séduisent les femmes de la plaine, est merveilleusement contée. Le déluge offre une vaste scène. Dans ce onzième livre, Milton imite Dante par ces formes d'interpellations du dialogue : MAÎTRE? Dante aurait invité Milton, comme un frère, à entrer avec lui dans le groupe des grands poëtes.

Au douzième livre, ce n'est plus une vision, c'est un récit. La tour de Babel, la vocation d'Abraham, la venue duChrist, son Incarnation, sa Résurrection, sont remplies de beautés de tous les genres. Le livre se termine par le bannissement d'Adam et d'Ève, et parles vers si tristes que tout le monde sait par cœur.

Dans ces deux derniers livres la mélancolie du poëte s'est augmentée; il paraît sentir davantage le poids du malheur et des ans. Il met dans la bouche de Michel ces paroles :

« Tu jouiras de la vie; et, pareil à un fruit parvenu à sa maturité, tu retomberas dans le sein de la terre dont tu es sorti. Tu seras, non pas durement arraché, mais doucement cueilli par la mort, quand tu seras parvenu à cette maturité qui s'appelle vieillesse. Mais alors il te faudra survivre à ta jeunesse, à ta force, à ta beauté qui se changera en laideur, en faiblesse, en maigreur. Tes sens émoussés auront perdu ces goûts et ces douceurs qui les flattent maintenant, et au lieu de cet air de jeunesse, de gaieté, de vivacité qui t'anime, régnera dans ton sang, desséché une froide et stérile mélancolie, qui appesantira tes esprits et consumera enfin le baume de ta vie. »

Un commentateur, à propos du génie de Milton, dans ces derniers livres du Paradis perdu. dit : « C'est le même océan, mais dans le temps du reflux, le même soleil, mais au moment où il finit sa carrière. »

Soit. La mer me paraît plus belle lorsqu'elle me permet d'errer sur ses grèves abandonnées, et qu'elle se retire à l'horizon avec le soleil couchant.