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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Mort du père de Milton. événements historiques. traité sur l'état des rois et des magistrats

Troisième partie

Mort du père de Milton. événements historiques. traité sur l'état des rois et des magistrats

Essai sur la littérature anglaise · 4 min de lecture · p. 169–170 · chapitre 57 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

En 1645 Milton recueillit les poëmes latins et anglais de sa jeunesse. Les chansons furent mises en musique par Henri Lawes, attaché à la chapelle de Charles Ier : la voix de l'apologiste allait bientôt se faire entendre au cercueil du monarque à la chapelle de Windsor.

Le père de Milton mourut; les parents de la femme du poëte retournèrent chez eux, et sa maison, dit Philips, redevint encore une fois le temple des muses. A cette époque, Milton fut au moment d'être employé en qualité d'adjudant dans les troupes de sir William Waller, général du parti presbytérien dont nous avons des Mémoires.

Lorsque, au mois d'avril 1647, Fairfax et Cromwell se furent emparés de Londres, Milton, pour continuer plus tranquillement ses études, quitta son grand établissement de Berbicane, et se retira dans une petite maison de High Holborne, près de laquelle j'ai long-temps demeuré. Et c'est ici le lieu de rappeler une observation que j'ai faite au commencement de cet Essai : « Une vue de la littérature, isolée de l'histoire des nations, ai-je dit, créerait un prodigieux mensonge; en entendant des poëtes successifs chanter imperturbablement leurs amours et leurs moutons, on se figurerait l'existence non interrompue de l'âge d'or sur la terre. . . . . . . Il y a toujours chez une nation, au moment des catastrophes et parmi les plus grands événements, un prêtre qui prie, un poëte qui chante, etc. »

Nous voyons Milton se marier, s'occuper de l'étude des langues, élever des enfants, publier des opuscules en prose et en vers, comme si l'Angleterre jouissait de la plus profonde paix : et la guerre civile était allumée et mille partis se déchiraient, et l'on marchait dans le sang parmi des ruines.

En 1644 les batailles de Marstonmoor et de Newbury avaient été livrées; la tête du vieil archevêque Laud était tombée sous le fer du bourreau. Les années 1645 et 1646 virent le combat de Naseby, la prise de Bristol, la défaite de Montross, la retraite de Charles Ier à l'armée écossaise qui livra aux Anglais leur monarque pour 400,000 livres sterling.

Les années 1647, 1648, 1649, furent plus tragiques encore; elles renferment dans leur période fatale, le soulèvement de l'armée, l'enlèvement du roi par Joyce, l'oppression du parlement par les soldats, la seconde guerre civile, l'évasion du roi, la seconde arrestation de ce monarque, l'épuration violente du Parlement, le jugement et la mort de Charles Ier.

Qu'on se reporte à ces dates, et l'on y placera successivement ces ouvrages de Milton, dont je viens de parler. Milton assista peut-être comme spectateur à la décapitation de son souverain; il revint peut-être chez lui faire quelques vers ou arranger pour des enfants, un paragraphe de sa grammaire latine Genders are three: masculine, feminine and neuter; «il y a trois genres, le masculin, le féminin et « le neutre. » Le sort des empires et des hommes ne compte pas plus que cela dans le mouvement qui entraîne les sociétés.

En France, en 1793, il y avait aussi des poëtes qui chantaient Thyrsis, un des personnages du Masque, et qui n'étaient pas des Milton ; on allait au spectacle peuplé de bons villageois ; les bergers occupaient la scène quand la tragédie courait les rues. On sait que les Terroristes étaient d'une bénignité de mœurs extraordinaire : ces tendres pastoureaux aimaient surtout les petits enfants. Fouquier-Tinville et son serviteur Samson qui sentait le sang, se délassaient le soir au théâtre, et pleuraient à la peinture de l'innocente vie des champs.

Charles Ier n'eut pas plutôt été exécuté, que les Presbytériens crièrent au meurtre, à l'inviolabilité de la personne royale : bien que ces Girondins de l'Angleterre eussent puissamment contribué à la catastrophe, du moins ils ne votèrent pas, comme les Girondins français, la mort du prince dont ils déploraient la perte. Pour répondre à leur clameur, Milton écrivit son Tenure of kings and magistrates, « État des rois et des magistrats. » Il n'eut pas de peine à démontrer que ceux qui se lamentaient le plus du sort de Charles, l'avaient eux-mêmes conduit à l'échafaud. Ainsi qu'il arrive dans toutes les révolutions, les partis essaient de tenir à certaines bornes où ils ont fixé le droit et la justice; mais les hommes qui les suivent les renversent et franchisent ce but, comme dans une charge de cavalerie le dernier escadron passe sur le ventre du premier, si celui-ci vient à s'arrêter.

Milton cherche à prouver qu'en tout temps et sous toutes les formes de gouvernement, il a été légal de faire le procès à un mauvais roi, de le déposer ou de le condamner à mort. « Si un sujet, dit-il, en raison de certains crimes, est frappé par la loi dans lui-même, dans sa postérité, dans son héritage dévolu au roi; quoi de plus juste que le roi, en raison de crimes analogues, perde ses titres, et que son héritage soit dévolu au peuple? Direz-vous que les nations sont créées pour le monarque, et que celui-ci n'est pas créé pour les nations; que ces nations sont regardées, dans leur multitude, comme inférieures à l'Individu royal? Cette doctrine serait une espèce de trahison contre la dignité de l'espèce humaine. Soutenir que les rois ne doivent rendre compte de leur conduite qu'à Dieu, c'est abolir toute société politique. C'est alors que les serments que les princes ont prêtés à leur couronnement sont de pures moqueries, et que les lois qu'ils ont juré de garder, sont comme non avenues. » Milton, dans ces doctrines, n'allait pas plus loin que Mariana, et il les appuyait des textes de l'Écriture : la révolution anglaise, en cela toute contraire à la nôtre, était essentiellement religieuse.