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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Paradis terrestre. - descente aux enfers

Première partie

Paradis terrestre. - descente aux enfers

Essai sur la littérature anglaise · 9 min de lecture · p. 35–39 · chapitre 12 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Un trouvère anonyme célèbre le voyage de saint Bradan, l'Irlandais, au Paradis terrestre. Le saint, accompagné de ses moines, découvre dans une île le Paradis des oiseaux : ces oiseaux répondent à la psalmodie du saint ; c'étaient apparemment les ancêtres de l'oiseau des jardins d'Armide.

Dans une autre île est un arbre à feuilles d'un rouge pâle ; des volatiles blancs se perchent sur l'arbre. Un de ces cygnes, interrogé par Bradan, lui répond : « Mes compagnons et moi nous sommes des anges chassés du ciel avec Lucifer. Nous lui avions obéi comme à notre chef, en sa qualité d'archange; mais n'ayant point partagé son orgueil, Dieu nous a seulement exilés dans cette île. » Voilà l'ange repentant de Klopstock.

Du Paradis des oiseaux saint Bradan, toujours avec ses moines, arrive dans une autre île où s'élève l'abbaye de Saint-Alban.

Il court de nouveau au large, est attaqué par un serpent qu'une bête envoyée de Dieu combat, puis par un griffon qu'un dragon avale. Des poissons étranges viennent écouter le Solitaire célébrant la Saint-Pierre en haute mer.

La barque aborde aux Enfers : les ténèbres obscurcissent la région maudite; la fumée, les étincelles, les flammes forment un voile impénétrable à la clarté du jour. Sur une roche escarpée on aperçoit un homme nu, lacéré de coups de fouet, la chair en lambeaux, le visage couvert d'un drap : ce damné est Judas ; il raconte au Saint ses inexprimables tourments; pour chaque jour de la semaine, il y a une nouvelle douleur.

Marie, dite de France, dont nous avons un recueil de lais, mit en vers le Purgatoire de saint Patrick d'Irlande, qu'Henri, moine de Saltry, composa primitivement en latin dans le douzième siècle. Par une caverne, au-dessus de laquelle saint Patrick bâtit un couvent, on descendait au lieu d'expiation.

Deux autres trouvères traitent le même sujet : ils mènent O'Wein au purgatoire; le chevalier passe auprès de l'enfer dont il voit les tourments, parvient au paradis terrestre, et s'approche du paradis céleste.

Adam de Ross chante à son tour la descente de saint Paul aux enfers. L'archange saint Michel sert de guide à l'apôtre ; il lui dit : Bonhomme, suis-moi sans effroi, sans peur et sans soupçon. Dieu veut que je te montre les grincements de dents, le travail e la tristor que souffrent les pécheurs. »

Michel va devant; Paul le suit disant les psaumes. A la porte de l'enfer croît un arbre de feu; à ses branches sont suspendues les âmes des avares et des calomniateurs. L'air est rempli de diables volants qui conduisent les méchants aux brasiers.

Les deux voyageurs parcourent les régions désolées. L'archange explique à l'apôtre les tourments infligés à différents crimes : au sein d'une immense forge, d'une vaste mine où grondent et brillent des fournaises ardentes, coulent des fleuves de métaux fondus dans lesquels nagent des démons. A mesure que les envoyés du ciel s'enfoncent dans le giron du globe, les supplices deviennent plus terribles : saint Paul est saisi de pitié.

Un puits scellé de sept sceaux présente son orbite : l'archange lève les sceaux, en écartant l'apôtre pour laisser s'exhaler la vapeur pestilentielle. Au fond du puits gémissent les plus grands coupables ; saint Paul demande combien dureront les peines ; saint Michel répond : « Cent quarante mille ans ; mais je n'en suis pas bien « Sûr. »

L'apôtre invite l'archange à conjurer Dieu d'adoucir les souffrances des réprouvés; des anges compatissants se joignent à leurs prières; elles sont écoutées ; le Seigneur ordonne qu'à l'avenir les supplices cesseront depuis le samedi jusqu'au lundi matin. Saint Bradan, dans son voyage au paradis terrestre, avait obtenu la même grâce pour Judas. La durée de cette suspension des supplices est la même que la durée fixée par les premières trêves que l'on appelait paix de Dieu.

Le moyen âge n'est pas le temps du style proprement dit, mais c'est le temps de l'expression pittoresque, de la peinture naïve, de l'invention féconde. On voit avec un sourire d'admiration ce que des peuples ingénus tiraient des croyances qu'on leur enseignait : à leur imagination grande, vive et vagabonde, à leurs mœurs cruelles, à leur courage indomptable, à leur instinct de conquérants et de voyageurs mal comprimé, les prêtres, missionnaires et poëtes, offraient de merveilleux tourments, des périls éternels, des invasions à tenter, mais sans changer de place, dans des régions inconnues. Le paradis terrestre que la Muse chrétienne montrait en perspective aux Barbares (lieu de délices où ils ne pouvaient arriver que par un long chemin et après de rudes travaux) était comme cette Rome qu'ils avaient cherchée jadis au bout du monde à travers mille périls, la torche et l'épée à la main.

Le voyage d'Ulysse aux champs Cimmériens et la descente d'Énée au Tartare renferment l'idée primitive de ces fictions. Cette idée fut communiquée aux siècles chrétiens par la littérature classique ; on la retrouve dans tout le moyen âge sous le titre de visio inferni. L'arbre de feu aux branches duquel sont suspendues les âmes des avares, est l'orme où les songes viennent se réfugier dans le vestibule du Tartare. (Enéide, liv. VI.)

Les trois ouvrages du trouvère de Saint-Bradan, de Marie de France et d'Adam de Ross, rappellent le paradis, le purgatoire et l'enfer de la Divina Commedia. Saint Paul est conduit aux enfers par l'archange saint Michel, comme Dante par Virgile; saint Paul est saisi depitié comme Dante ; saint Bradan trouve Judas, comme Dante le rencontre, le plus tourmenté des damnés : la douleur varie pour Judas chez le Trouvère (le Trouvère ne donne que cent quarante mille années à la durée des tourments); la douleur est une et constante comme l'éternité, chez le Poëte.

Cancellieri prétend que Dante a pris le fond de sa composition dans les Visions de l'Enfer d'Alberic, moine au Mont-Cassin vers l'an 1120. Qu'est-ce que cela prouve? Que Dante a travaillé sur les idées et les croyances de son temps, ainsi qu'Homère avec les traditions de son siècle. Mais le génie, à qui est-il? à Dante et à Homère. Dante a visiblement emprunté quelques traits de son Ugolin au Tydée de Stace : qu'importe?

Dans le moyen age, Virgile est surnommé le Poète; il se retrouve partout. Les moines, auteurs de la tragédie de Saint Martial de Limoges, font apparaître l'auteur de l'Énéide avec les Prophètes; il chante au berceau du Messie un Benedicamus rimé. Dante a naturellement été conduit à prendre le poëte latin pour guide aux Enfers ; c'était comme quelqu'un de son temps : Virgile ne fut-il pas déclaré seigneur de Mantoue en 1227? Dante naquit en 1265.

Dans l'ordre historique du moyen âge, ainsi que dans l'ordre religieux, deux ou trois idées générales dominent : les Barbares ont voulu descendre d'Enée; nous venons tous des Troyens ; personne ne tire son origine des Huns, des Goths, des Francs, des Angles. D'un côté, les nations Barbares, civilisées par les prêtres chrétiens, ont eu honte de leur barbarie; de l'autre, elles ont tenu à honneur d'être sorties de la même source que cet empire romain dont elles s'étaient faites les héritières après l'avoir mis à mort : les filles de Jason déchirèrent leur père pour le rajeunir.

Miracles. - mystères. - satires

Les Miracles et les Mystères firent une partie essentielle de la littérature de tous les pays chrétiens, depuis le dixième jusqu'au seizième siècle. Geoffroi, abbé de Saint-Alban, composa en langue d'Oil le miracle de Sainte Catherine : c'est le premier drame écrit en français, dont jusqu'ici on ait connaissance. L'auteur le fit jouer dans une église en 1110, et emprunta, pour en revêtir les acteurs, les chapes de l'abbaye de Saint-Alban.

Le clergé encourageait ces spectacles, comme un enseignement public de l'histoire du christianisme : le théâtre grec eut la même origine religieuse. Les Miracles et les Mystères se donnaient en plein jour dans les églises, dans les cours des palais de justice, aux carrefours des villes, dans les cimetières : ils étaient annoncés en chaire par le prédicateur; souvent un abbé ou un évêque y présidait la crosse à la main. Le tout finissait quelquefois par des combats d'animaux, des joutes, des luttes, des danses et des courses. Clément VI accorda mille ans d'indulgences aux personnes pieuses qui suivraient le cours des Pièces Saintes à Chester.

Ces spectacles étaient pour les plébéiens, ce qu'étaient les tournois pour les nobles. Le moyen âge comptait beaucoup plus de solennités que les siècles modernes : les véritables joies naissent partout des croyances nationales. La Révolution n'a pas eu le pouvoir de créer une seule fête durable, et s'il est encore des jours fériés populaires, en dépit de l'incrédulité, ils appartiennent tous au vieux christianisme: on ne prend bien qu'aux plaisirs qui sont en même temps des souvenirs et des espérances. La philosophie attriste les hommes; un peuple athée n'a qu'une fête : celle de la mort.

Les représentations théâtrales passèrent de la clergie aux laïques. Des marchands drapiers donnèrent à Londres la Création. Adam et Ève paraissaient tout nus. Des teinturiers jouèrent le Déluge. La femme de Noé refusait d'entrer dans l'arche, et souffletait son mari.

Le cours que M. Magnin fait aujourd'hui avec autant de savoir que de talent, complétera le cercle des connaissances sur les mystères et sur l'époque qui les a précédés : sujet plein d'intérêt et inhérent aux entrailles de notre histoire.

Les Satires occupaient une grande place dans les poésies de l'Angleterre normande. Les dames, respectées des chevaliers, l'étaient fort peu des jongleurs ; ceux-ci leur reprochaient l'amour de la parure et des petits chiens. « Si vous voulez faire une visite à une dame, enveloppez-vous bien, empruntez même la chape de saint Pierre de Rome, car en entrant vous serez assailli de chiens de toute espèce : vous en trouverez de petits sautant comme griffillon, et d'énormes lévriers rampant comme des lions. » (L'abbé de la Rue.)

On maltraite encore les dames dans les Noces des filles du diable, dans l'Apparition de saint Pierre, stances contre le mariage. Le pape, les évêques, les moines, les nobles, les riches, les médecins, les divers états de la vie, ont leur lot dans le Roman des romans, dans le Bezant de Dieu, dans le Pater noster des gourmands, dans les Litanies des Vilains, le Credo du Juif, l'Épître et l'Évangile des femmes, et surtout dans ces Satires générales qui portaient le nom de Bible :

An other abbai is ther bi

For soth a gret nunnerie, etc.

« Auprès d'une abbaye se trouve un couvent de nonnes, au bord d'une rivière douce comme du lait. Aux jours d'été les jeunes nonnes remontent cette rivière en bateaux ; et, quand elles sont loin de l'abbaye, le diable se met tout nu, se couche sur le rivage et se prépare à nager, agile. Il enlève les jeunes moines et revient chercher les nonnes. Il enseigne à celles-ci une oraison : le moine, bien disposé, aura douze femmes à l'année, et il deviendra bientôt le père abbé. » Je supprime de grossières obscénités.

Le Credo de Pierre le Laboureur (Piter Plowman), est une satire amère contre les moines mendiants :

I fond in a freture a Frère on a benche, etc.

« J'ai rencontré, assis sur un banc, un frère affreux; il était gros comme un tonneau; son visage était si plein qu'il avait l'air d'une vessie remplie de vent, ou d'un sac suspendu à ses deux joues et à son menton. C'était une véritable oie grasse qui faisait remuer sa chair comme une boue tremblante1. »

1 Pierre le Laboureur est un nom générique sous lequel la plupart des poëtes du treizième et du quatorzième siècle ont donné leurs satires : ainsi on a la Vision de Pierre Plowman, de Robert Langland, le Credo de Pierre Plowman, compose vers l'an 1390, etc., etc. Il ne faut pas confondre ces divers ouvrages. ↩

Les châtelains et les châtelaines chantaient, aimaient, se gaudissaient, et par moments ne croyaient pas trop en Dieu. Le vicomte de Beaucaire menace son fils Aucassin de l'enfer, s'il ne se sépare de Nicolette, sa mie. Le damoiseau répond qu'il se soucie fort peu du paradis, rempli de moines fainéants demi-nus, de vieux prêtres crasseux et d'ermites en haillons ; il veut aller en enfer, où les grands rois, les paladins, les barons, tiennent leur cour plénière ; il y trouvera de belles femmes qui ont aimé des ménestriers et des jongleurs, amis du vin et de la joie. Un troubadour dit son Pater, pour que Dieu accorde à tous ceux qui aiment, le plaisir qu'il eut une nuit avec Ogine.