Cinquième partie
École de lord Byron
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Lord Byron a laissé une déplorable école : je présume qu'il serait aussi désolé des Childe-Harold auxquels il a donné naissance, que je le suis des René qui rêvassent autour de moi. Les sentiments généraux qui composent le fond de l'humanité, la tendresse paternelle et maternelle, la piété filiale, l'amitié, l'amour, sont inépuisables; ils fourniront toujours des inspirations nouvelles au talent capable de les développer; mais les manières particulières de sentir, les individualités d'esprit et de caractère, ne peuvent s'étendre et se multiplier dans de grands et nombreux tableaux. Les petits coins non découverts du cœur de l'homme sont un champ étroit; il ne reste rien à cueillir dans ce champ, après la main qui l'a moissonné la première. Une maladie de l'âme n'est pas un état permanent et naturel; on ne peut la reproduire, en faire une littérature, en tirer parti comme d'une passion incessamment modifiée au gré des artistes divers qui la manient, et en changent la forme.
La vie de lord Byron a été l'objet de beaucoup d'investigations et de calomnies. Les jeunes gens ont pris au sérieux des paroles magiques ; les femmes se sont senties disposées à se laisser séduire, avec frayeur, par ce Monstre, à consoler ce Satan solitaire et malheureux. Qui sait? Il n'avait peut-être pas trouvé la femme qu'il cherchait, une femme assez belle, un cœur vaste comme le sien? Byron, d'après l'opinion fantasmagorique, est l'ancien serpent séducteur et corrupteur, parce qu'il a vu la corruption incurable de l'espèce humaine; c'est un génie fatal et souffrant, placé entre les mystères de la matière et de l'intelligence, qui ne voit point de mot à l'énigme de l'univers, qui regarde la vie comme une affreuse ironie sans cause, comme un sourire pervers du mal : c'est le fils aîné du désespoir qui méprise et renie, qui portant en lui une incurable plaie, se venge en menant à la douleur par la volupté tout ce qui l'approche ; c'est un homme qui n'a point passé par l'âge de l'innocence, qui n'a jamais eu l'avantage d'être rejeté et maudit de Dieu; un homme qui, sorti réprouvé du sein de la nature, est le damné du néant.
Tel est le Byron des imaginations échauffées.
Tout personnage qui doit vivre, ne va point aux générations futures tel qu'il était en réalité; à quelque distance de lui, son épopée commence : on idéalise ce personnage; on le transfigure; on lui attribue une puissance, des vices et des vertus qu'il n'eut jamais; on arrange les hasards de sa vie, on les violente, on les coordonne à un système. Les biographes répètent ces mensonges ; les peintres fixent sur la toile ces inventions, et la postérité adopte le fantôme. Bien fou qui croit à l'histoire ! L'histoire est une pure tromperie ; elle demeure telle qu'un grand écrivain la farde et la façonne. Quand on trouverait des mémoires qui démontreraient jusqu'à l'évidence que Tacite a débité des impostures, en racontant les vertus d'Agricola et les vices de Tibère, Agricola et Tibère resteraient ce que Tacite les a faits.
Deux hommes distincts se rencontrent dans lord Byron: l'homme de la nature et l'homme du système. Le poëte, s'apercevant du rôle que le public lui faisait jouer, l'accepta, et se mit à maudire le monde qu'il n'avait pris d'abord qu'en rêverie : cette marche est sensible dans l'ordre chronologique de ses ouvrages. Quant au caractère de son génie, loin d'avoir l'étendue qu'on lui attribue, il est plutôt assez resserré. Sa pensée poétique et passionnée n'est qu'un gémissement, une plainte, une imprécation; en cette qualité, elle est admirable : il ne faut pas demander à la lyre ce qu'elle pense, mais ce qu'elle chante.
Lord Byron a beaucoup d'esprit et de l'esprit très-varié, mais d'une nature qui agite et d'une influence funeste; il a bien lu Voltaire, et il l'imite souvent. En suivant pas à pas le grand poëte anglais, on est forcé de reconnaître qu'il vise à l'effet, qu'il se perd rarement de vue, qu'il est presque toujours en attitude, qu'il pose complaisamment devant lui; mais l'affectation de bizarrerie, de singularité, d'originalité, tient, en général, au caractère anglais. Si lord Byron a d'ailleurs expié son génie par quelques faiblesses, l'avenir s'embarrassera peu de ces misères, ou plutôt il les ignorera; le poëte cachera l'homme et interposera le talent entre l'homme et les races futures : à travers ce voile divin, la postérité n'apercevra que le dieu.
Lord Byron a fait époque; il laissera une trace profonde et ineffaçable : l'accident qui le rendit boiteux et qui augmenta sa sauvagerie, n'aurait pas dû l'affliger, puisqu'il ne l'empêcha pas d'être aimé. Malheureusement le poëte ne plaçait pas toujours assez haut ses attachements et les recevait de trop bas.
Plaignons Rousseau et Byron d'avoir encensé des autels peu dignes de leurs sacrifices : peut-être, avares d'un temps dont chaque minute appartenait au monde, n'ont-ils voulu que le plaisir, chargeant leur talent de le transformer en passion et en gloire. A leurs lyres, la mélancolie, la jalousie, les douleurs de l'amour; à eux, sa volupté et son sommeil sous des mains légères : ils cherchaient de la rêverie, du malheur, des larmes, du désespoir dans la solitude, les vents, les ténèbres, les tempêtes, les forêts, les mers, et venaient en composer pour leurs lecteurs, les tourments de Childe-Harold et de Saint-Preux, sur le sein de la Padoana, et del Can de la Madona.
Quoi qu'il en soit, dans le moment de leur ivresse, l'illusion de l'amour était complète : du reste ils savaient bien qu'ils tenaient l'infidélité même dans leurs bras, qu'elle allait s'envoler avec l'aurore ; elle ne les trompait pas par un faux semblant de constance ; elle ne se condamnait pas à les suivre, lassée de leur tendresse ou de la sienne. Somme toute, Jean-Jacques et lord Byron ont été des hommes infortunés ; c'était la condition de leur génie : le premier s'est empoisonné ; le second, fatigué de ses excès et sentant le besoin d'estime, est retourné aux rives de cette Grèce où sa muse et la mort l'ont tour à tour si bien servi.