Troisième partie
Discours sur la liberté de la presse
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Milton fit bientôt paraître son Areopagitica, le meilleur ouvrage en prose anglaise qu'il ait écrit; cette manière de s'exprimer, liberté de la presse, n'étant pas encore connue, il intitula son ouvrage : A speach for the liberty of unlicens'd printing,
To the parliament of england1
1 Discours pour la liberté d'imprimer sans licence (permission) au Parlement d'Angleterre. ↩
Après avoir remarqué que la censure est inutile contre les mauvais livres, puisqu'elle ne les empêche pas de circuler, l'auteur ajoute :
« Tuer un homme, c'est tuer une créature raisonnable; tuer un livre, c'est tuer la raison, c'est tuer l'immortalité plutôt que la vie. Les révolutions des âges souvent ne retrouvent pas une vérité rejetée, et faute de laquelle des nations entières souffrent éternellement.
« Le peuple vous conjure de ne pas rétrograder, d'entrer dans le chemin de la vérité et de la vertu. Il me semble voir dans ma pensée une noble et puissante nation se lever, comme un homme fort après le sommeil ; il me semble voir un aigle muant sa puissante jeunesse, allumant ses regards non éblouis au plein rayon du soleil de midi, ôtant à la fontaine même de la lumière céleste, les écailles de ses yeux longtemps abusés, tandis que la bruyante et timide volée des oiseaux qui aiment le crépuscule, fuit en désordre. Supprimerez-vous cette moisson fleurie de connaissances et de lumières nouvelles qui ont grandi et qui grandissent encore journellement dans cette cité? Établirez-vous une oligarchie de vingt monopoleurs, pour affamer nos esprits? N'aurons-nous rien au delà de la nourriture qui nous sera mesurée par leur boisseau? Croyez-moi, Lords et Communes, je me suis assis parmi les savants étrangers; ils me félicitaient d'être né sur une terre de liberté philosophique, tandis qu'ils étaient réduits à gémir de la servile condition où le savoir était réduit dans leur pays. J'ai visité le fameux Galilée devenu vieux, prisonnier de l'Inquisition pour « avoir pensé en astronomie autrement qu'un censeur franciscain ou dominicain. La liberté est la nourrice de tous les grands esprits : c'est elle qui éclaire nos pensées comme la lumière du a ciel. s
A cet énergique langage on reconnaît l'auteur du Paradis perdu. Milton est un aussi grand écrivain en prose qu'en vers ; les révolutions l'ont rapproché de nous; ses idées politiques en font un homme de notre époque : il se plaint dans ses vers d'être venu un siècle trop tard; il aurait pu se plaindre dans sa prose d'être venu un siècle trop tôt. Maintenant l'heure de sa résurrection est arrivée ; je serais heureux d'avoir donné la main à Milton pour sortir de sa tombe comme prosateur; depuis longtemps, la gloire lui a dit comme, poëte : « Lève-toi ! » Il s'est levé et ne se recouchera plus.
La liberté de la presse doit tenir à grand honneur d'avoir pour patron l'auteur du Paradis perdu ; c'est lui qui, le premier, l'a nettement et formellement réclamée. Avec quel art pathétique le poëte ne rappelle-t-il pas qu'il a vu Galilée, sous le poids de l'âge etdes infirmités, près d'expirer dans les fers de la censure, pour avoir osé affirmer le mouvement de la terre ! C'était un exemple pris à la hauteur de Milton. Où irions-nous aujourd'hui si nous tenions un pareil langage ?
Regardez, regardez, peuple du nouveau monde
N'apercevez-vous rien sur votre mer profonde?
Ne vient-il pas à vous du fond de l'horizon,
Un cétacé informe au triple pavillon?
Vous ne devinez pas ce qui se meut sur l'onde :
C'est la première fois qu'on lance une prison1.
1 Loi de la presse. M. A. Musset. ↩