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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Modèles classiques

Deuxième partie

Modèles classiques

Essai sur la littérature anglaise · 6 min de lecture · p. 121–123 · chapitre 42 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Mais enfin pleine et entière justice étant rendue à des suavités de pinceau et d'harmonie, je dois dire que les ouvrages de l'ère romantique gagnent beaucoup à être cités par extraits : quelques pages fécondes sont précédées de beaucoup de feuillets arides. Lire Shakespeare jusqu'au bout sans passer une ligne, c'est remplir un pieux mais pénible devoir envers la gloire et la mort : des chants entiers de Dante sont une chronique rimée dont la diction ne rachète pas toujours l'ennui. Le mérite des monuments des siècles classiques est d'une nature contraire : il consiste dans la perfection de l'ensemble et la juste proportion des parties.

Force est encore de reconnaître une autre vérité : Shakespeare n'a qu'un type pour ses jeunes femmes, toutes si jeunes, qu'elles sont presque des entants : sœurs jumelles, elles se ressemblent (a part la différence des caractères de fille, d'amante, d'épouse); elles ont le même sourire, le même regard, le même son de voix ; si l'on effaçait leurs noms, ou si l'on fermait les yeux, on ne saurait laquelle d'entre elles a parlé; leur langage est plus élégiaque que dramatique. Ces têtes charmantes d'éphèbes sont des croquis tels que ces dessins tracés par Raphaël, lorsqu'il voulait fixer la physionomie d'une figure céleste au moment où elle apparaissait à son génie ; il se promettait de convertir ce trait en tableau. Shakespeare, obligé de s'en tenir à ses premiers crayons, n'a pas toujours eu le temps de peindre.

N'allons donc pas comparer les ombres ossianiques du théâtre anglais, ces victimes si tendres et cependant si hardies qui se laissent immoler comme de courageux agneaux ; n'allons pas comparer ces Délie de Tibulle, ces Chariclée d'Héliodore, aux femmes de la scène grecque et française, soutenant à elles seules le poids d'une tragédie. Autres sont des situations isolées, des effets heureux d'un instant, des touches vives; autres des rôles écrits d'un bout à l'autre avec la même supériorité, des caractères fortement accusés, occupant leur vraie place dans le tableau. Les Desdémone, les Juliette, les Ophélia, les Perdita, les Cordélia, les Miranda, ne sont ni des Antigone, ni des Électre, ni des Iphigénie, ni des Phèdre, ni des Andromaque, ni des Chimène, ni des Roxane, ni des Monime, ni des Bérénice, ni des Esther, ni même des Zaïre et des Aménaïde. Quelques phrases d'une passion émue, plus ou moins bien rendues en prose poétique, ne sauraient l'emporter sur les mêmes sentiments exprimés dans le pur langage des dieux. Iphigénie dit à son père :

Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie,

Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie,

Ni qu'en me l'arrachant un sévère destin

Si près de ma naissance en eût marqué la fin.

Fille d'Agamemnon, c'est moi qui la première,

Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père.

Hélas ! avec plaisir je me faisais conter

Tous les noms des pays que vous allez dompter;

Et déjà d'ilion présageant la conquête, D'un triomphe si beau je préparais la fête.

Monime dit à Phædime :

Si tu m'aimais, Phædime, il fallait me pleurer,

Quand d'un titre funeste on me vint honorer,

Et lorsque m'arrachant du doux sein de la Grèce

Dans ce climat barbare on traina ta maîtresse.

Retourne maintenant chez ces peuples heureux ;

Et si mon nom encor s'est conservé chez eux,

Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire,

Phædime, conte-leur la malheureuse histoire

La romance du Saule approche-t-elle de cette complainte exhalée du doux sein de la Grèce?

Voulez-vous des combats de l'âme pour les opposer à l'amour de Juliette et de Desdémone?

Pauline répond à Polyeucte qui lui conseille de retourner à

Que t'ai-je fait, cruel, pour être ainsi traitée,

Et pour me reprocher, au mépris de ma foi,

Un amour si puissant que j'ai vaincu pour to Souffre que de toi-même elle obtienne ta vie, Pour vivre sous tes lois à jamais asservie.

Polyeucte est allé à la mort, à la gloire; Pauline dit à Félix :

Mon époux en mourant m'a laissé ses lumières ;

Son sang, dont tes bourreaux viennent de me couvrir,

M'a dessillé les yeux, et me les vient d'ouvrir.

Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée, De ce bienheureux sang tu me vois baptisée; Je suis chrétienne !

Que cela est beau ! quelle lutte de toutes les affections de la nature humaine, au milieu desquelles intervient la Divinité pour créer miraculeusement une passion nouvelle dans le cœur de Pauline, l'enthousiasme religieux. On sent qu'on habite des régions plus élevées que la terre où demeurent Desdémone et Juliette. Ce, Je suis chrétienne, est une déclaration d'amour dans le ciel.

Et Chimène ? Il faudrait citer le rôle entier. Corneille compose le caractère du Cid et de Chimène d'un mélange d'honneur, de piété filiale et d'amour.

J'aimais, j'étais aimée, et nos pères d'accord; Et je vous en contais la première nouvelle Au malheureux moment que naissait leur querelle.

La passion, l'entraînement, l'intérêt dramatique vont croissant et s'échauffant de scène en scène jusqu'à ce vers fameux :

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix !

lequel amène ce cri de bonheur, de courage, d'orgueil et de gloire :

Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans !

Que sont enfin toutes les filles de Shakespeare auprès d'Esther?

Est-ce toi, chère Élise ? O jour trois fois heureux !

Que béni soit le Ciel qui te rend à mes vœux !

Toi, qui, de Benjamin comme moi descendue, Fus de mes premiers ans la compagne assidue, Et qui, d'un même joug souffrant l'oppression M'aidais à soupirer les malheurs de Sion.

On m'élevait alors solitaire et cachée, Sous les yeux vigilants du sage Mardochée.

Du triste état des Juifs, jour et nuit agité, Il me tira du sein de mon obscurité, Et sur mes faibles mains fondant leur délivrance Il me fit d'un empire accepter l'espérance.

Cependant mon amour pour notre nation A rempli ce palais des filles de Sion, Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées, Sous un ciel étranger comme moi transplantées.

Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier, Et goûter le plaisir de me faire oublier.

Mais à tous les Persans je cache leurs familles.

Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles, Compagnes autrefois de ma captivité, De l'antique Jacob jeune postérité.

S'il était des Huns, Hottentots, Hurons, Wendes, Wilzes et Welches, insensibles à la pudeur, à la noblesse, à la mélodie de cet ineffable langage, qu'ils soient septante fois sept fois heureux du charme de leurs propres ouvrages ! « J'ai cru, dit Racine dans sa préface d'Esther, que je pourrais remplir toute mon action avec les seules scènes que Dieu lui-même, pour ainsi dire, a préparées. » Racine avait raison de le croire : lui seul avait cette harpe de David consacrée aux scènes préparées de Dieu.

En jugeant avec impartialité dans leur ensemble les ouvrages étrangers et les nôtres (si toutefois on peut juger les ouvrages étrangers, ce dont je doute beaucoup), on trouverait qu'égaux en force de pensée, nous l'emportons par l'ordre et la raison de la composition. Le génie enfante, le goût conserve. Le goût est le bon sens du génie ; sans le goût, le génie n'est qu'une sublime folie. Ce toucher sûr, par qui la lyre ne rend que le son qu'elle doit rendre, est encore plus rare que la faculté qui crée. L'esprit et le génie diversement répartis, enfouis, latents, inconnus, passent souvent parmi nous sans déballer, comme dit Montesquieu : ils existent en même proportion dans tous les âges, mais, dans le cours de ces âges, il n'y a que cer- , taines nations, chez ces nations qu'un certain moment où le goût se montre dans sa pureté : avant ce moment, après ce moment, tout pèche par défaut ou par excès. Voilà pourquoi les ouvrages accomplis sont si rares ; car il faut qu'ils soient produits aux heureux jours de l'union du goût et du génie. Or, cette grande rencontre, comme celle de quelques astres, semble n'arriver qu'après la révolution de plusieurs siècles, et ne durer qu'un instant.