Troisième partie
Nouveaux travaux de Milton. -- son dictionnaire latin. - sa mos- covie. - son histoire d'Angleterre
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La saison la plus favorable aux inspirations de Milton était l'automne, plus en rapport avec la tristesse et le sérieux de ses pensées : il dit cependant dans quelques vers qu'il renaît ou printemps. Il se croyait recherché la nuit par une femme céleste. Il avait eu trois filles de Marie Powell : l'une d'elles, Deborah, lui lisait Isaïe en hébreu, Homère en grec, Ovide en latin, sans entendre aucune de ces langues : l'anecdote est contestée par Johnson. Aussi savant qu'il était grand poëte, on a vu qu'il écrivait en latin comme en anglais ; il faisait des vers grecs, témoin quelques-uns de ses opuscules. C'est dans le texte même des prophètes qu'il se pénétrait de leur feu : la lyre du Tasse ne lui était point étrangère. Il parlait toutes les langues vivantes de l'Europe. Antoine Francini, Florentin, s'exprime sur Milton comme si le poëte d'Albion, à son passage en Italie, jouissait déjà de tout son éclat :
Nell' altéra Gabelle
Per te il parlar confuse Giove in vano,
Ch' odi oltr' all' Anglia il tuo più degno idioma,
Spagna, Francia, Toscana, e Grecia e Roma.
« Dans une autre Babel, la confusion des lungues serait vaine pour toi, qui outre l'anglais, ton plus noble idiome, entends l'espagnol, le français, le toscan, le grec et le latin. »
Milton, vers la fin du protectorat, avait commencé sérieusement à écrire le Paradis perdu : il menait de front avec ce travail des Muses, des travaux d'histoire, de logique et de grammaire. Il a rassemble en trois volumes in-folio les matériaux d'un nouveau Thesaurus linguæ latinæ, qui ont servi aux éditeurs du Dictionnaire de Cambridge, imprimé en 1693. On a de lui une Grammaire latine pour les enfants : Bossuet faisait le catéchisme aux petits garçons de Meaux. L'auteur du Paradis perdu est dominé du sujet de son poëme, jusque dans le Traité d'éducation, adressé à Hartlieb en 1650: La fin de tout savoir, dit-il, est d'apprendre à réparer les ruines de nos parents, en retrouvant la vraie connaissance de Dieu. »
Ces travaux, qui auraient fait honneur à Ducange ou à un bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, n'accablaient pas le génie de Milton et ne lui suffisaient pas : de même que Leibnitz, il embrassait l'histoire dans ses recherches. Sa Moscovie est un abrégé amusant par de petits détails de la nature des voyages. « Il fait si froid l'hiver en Moscovie, que la sève des branches mises au feu, gèle en sortant du bout opposé à celui qui brûle. Moscou a un beau château à quatre faces, bâti sur une colline; les murs de brique en sont très-hauts : on dit qu'ils ont dix-huit pieds d'épaisseur, seize portes et autant de boulevards. Ce château renferme le palais de l'empereur et neuf belles églises avec des tours dorées. »
C'est le Kremlin d'où la fortune de Bonaparte s'envola.
L'Histoire d'Angleterre de Milton se compose de six livres, elle ne va pas au delà de la bataille d'Hasting. L'Heptarchie, quoi qu'en dise Hume, y est fort bien débrouillée : le style de l'ouvrage est mâle, simple, entremêlé de réflexions presque toujours relatives au temps où l'historien écrivait. Le troisième livre s'ouvre par une description de l'état de la société dans la Grande-Bretagne et au moment où les Romains abandonnèrent l'île; il compare cet état à celui de l'Angleterre lorsqu'elle se trouva délaissée du véritable pouvoir sous le règne de Charles Ier. A la fin du cinquième livre, Milton déduit les causes qui firent tomber les Anglo-Saxons sous le joug des Normands : il demande si les mêmes causes de corruption ne pourraient pas faire retomber ses compatriotes sous le joug de la superstition et de la tyrannie.
L'imagination du poëte ne dédaigne pas les origines fabuleuses des Bretons ; il consacre plusieurs pages aux règnes de ces monarques de romans, qui, depuis Brutus, arrière-petit-fils d'Enée, jusqu'à Cassibelan, ont gouverné la Grande-Bretagne. Sur son chemin il rencontre le roi Leir (Lear) :
« Leir qui régna après Bladud eut trois filles. Étant devenu vieux, il résolut de marier ses filles et de diviser son royaume entre elles ; mais il voulut auparavant connaître celle de ces trois filles qui l'aimait le mieux. Gonorille, l'aînée, interrogée par son père, lui répondit, en invoquant le ciel, qu'elle l'aimait plus que son âme. Ainsi, dit le vieil homme plein de joie, puisque tu honores mon âge défaillant, je te donne, avec un mari que tu choisiras, la troisième partie de mon royaume. Regan, la seconde fille interrogée, répondit à son père qu'elle l'aimait au-dessus de toutes les créatures ; et elle reomeçut une réponse égale à celle de sa sœur. Mais Cordeilla, la plus jeune et jusque-là la plus aimée, fit cette sincère et vertueuse réponse : Mon père, mon amour pour vous est comme mon devoir l'ordonne : que peut demander de plus un père? que peut promettre de plus un enfant? ceux qui vont au delà vous flattent.
« Le vieillard fâché d'entendre cela, et désirant que Cordeilla reprît ses paroles, répéta sa demande ; mais Cordeilla, avec une loyale tristesse pour les infirmités de son père, répondit, faisant allusion à ses sœurs, plutôt qu'en révélant ses propres sentiments : Comptez ce que vous avez, dit-elle, telle est votre valeur, et je vous aime ce que vous valez. - Eh bien ! s'écria le roi Leir dans une grande colère, écoute ce que ton ingratitude te vaut : puisque tu n'as pas révéré ton vieux père, comme ont fait tes sœurs, tu n'auras pas ta part de mon royaume.
« Cependant la renommée de la sagesse et des grâces de Cordeilla s'étant répandue au loin, Aganippus, grand monarque dans les Gaules, la demanda en mariage. Après quoi, le roi Leir, tombant de plus en plus dans les années, devint la proie de ses deux autres filles et de leurs maris. Il demeurait chez sa fille aînée, et il n'avait pour serviteurs que soixante chevaliers, et ils furent bientôt réduits à trente. Leir ne pouvant digérer cet affront, se retira chez sa seconde fille ; mais la discorde s'étant mise parmi les serviteurs de différents maîtres, on ne laissa au roi que cinq chevaliers. Il retourna chez sa fille aînée, espérant qu'elle aurait pitié de ses cheveux blancs; mais elle refusa de le recevoir, à moins qu'il ne se contentât d'un seul chevalier. Alors Cordeilla, sa plus jeune fille, revint en pensée au roi Leir ; il reconnut le sens caché de ses paroles, et il espéra qu'elle aurait pitié de sa misère. Il s'embarqua pour la France. Cordeilla, poussée de son amour et sans compter sur la plus petite récompense, se prit à verser des larmes au récit des malheurs de son père. Ne voulant pas qu'il fût vu dans la détresse ni par elle ni par personne, elle envoya secrètement un de ses plus fidèles serviteurs, qui le conduisît dans quelque bonne ville au bord de la mer, afin de le baigner, de le vêtir, de lui faire bonne chère, de le fournir d'une suite convenable à sa dignité. Cela étant fait, Cordeilla avec le roi son mari et tous les barons de son royaume allèrent au-devant de lui en grande fête et en grande joie. Cordeilla passa en Angleterre avec une armée, et remit son père sur le trône. Elle vainquit ses sœurs impies avec leurs ducs, et le roi Leir porta la couronne pendant trois ans. Il mourut après, et Cordeilla, menant une grande pompe et un grand deuil, l'enterra dans la ville de Leicester. Cordeilla régna cinq ans, jusqu'à ce que Marganus et Canedagius, fils de ses sœurs, lui firent la guerre, la dépossédés rent, l'emprisonnèrent, et elle se tua. s
Il m'a été impossible de faire sentir dans cette traduction le charme de l'original. Le conteur a vieilli son style à l'égal des chroniques dont il emprunte ce récit; il m'aurait fallu reproduire l'histoire du roi Leir, dans la langue de Froissart. Milton s'est plu à lutter avec Shakespeare comme Jacob avec l'Ange.