Troisième partie
Affranchissement de la Grèce
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
De même qu'il avait demandé la liberté de la presse, l'Homère anglais remplit un devoir filial en se déclarant pour l'affranchissement de la Grèce. Camoëns avait déjà dit : « Et nous laissons la Grèce dans la servitude ! » Milton écrit à Philarès « qu'il voudrait voir l'armée et les flottes de l'Angleterre employées à délivrer du tyran ottoman la Grèce, pairie de l'éloquence, » ut exercitus nostros et classes, ad liberandam ab ottomonnico tyranno Græciam, eloquentice patriam.
Si ces vœux avaient été exaucés, le plus beau monument de l'antiquité existerait encore : les Vénitiens ne firent sauter une partie du temple de Minerve qu'en 1682; Cromwell aurait conservé le Parthénon dont lord Elgin n'a dérobé que les ruines. Milton avait encore ici une de ces idées qui appartiennent aux générations actuelles et qui de nos jours a porté son fruit.
Qu'il soit permis au traducteur de Milton de lui faire hommage de quelques lignes qui ont préparé la délivrance de la Grèce :
«Il s'agit de savoir si Sparte et Athènes renaîtront, ou si elle, resteront à jamais ensevelies dans leur poussière. Malheur au siècle témoin passif d'une lutte héroïque; qui croirait qu'on peut, sans péril comme sans pénétration de l'avenir, laisser immoler une nation ! cette faute, ou plutôt ce crime, serait tôt ou tard suivie du plus rude châtiment.
« Des esprits détestables et bornés qui s'imaginent qu'une injustice, par cela seul qu'elle est consommée, n'a aucune conséquence funeste, sont la peste des États. Quel fut le premier reproche adressé pour l'extérieur, en 1789, au gouvernement monarchique de la France? ce fut d'avoir souffert le partage de la Pologne. Ce partage, en faisant tomber la barrière qui séparait le nord et l'orient du midi et de l'occident de l'Europe, a ouvert le chemin aux armées qui tour à tour ont occupé Vienne, Berlin, Moscou et Paris.
« Une politique immorale s'applaudit d'un succès passager : elle se croit fine, adroite, habile; elle écoute avec un mépris ironique le cri de la conscience et les conseils de la probité. Mais tandis qu'elle marche, et qu'elle se dit triomphante, elle se sent tout à coup arrêtée par les voiles dans lesquels elle s'enveloppait ; elle tourne la tête et se trouve face à face avec une révolution vengeresse qui l'a silencieusement suivie. Vous ne voulez pas serrer la main suppliante de la Grèce? Eh bien ! sa main mourante vous marquera d'une tache de sang, afin que l'avenir vous reconnaisse et vous punisse1. »
1 Préface de l'Itinéraire pour l'édition des OEuvres complètes 1826. ↩
A la chambre des Pairs j'obtins un amendement pour qu'on ne vendît plus en Egypte sous le pavillon français, les victimes enlevées à la Morée.
« Considéré dans ses rapports avec les affaires du monde, disais-je, mon amendement est aussi sans le moindre inconvénient. Le terme générique que j'emploie n'indique aucun peuple particulier. J'ai couvert le Grec du manteau de l'esclave, afin qu'on ne le reconnût pas, et que les signes de sa misère rendissent au moins sa personne inviolable à la charité du chrétien.
« J'ai lu hier une lettre d'un enfant de quinze ans, datée des remparts de Missolonghi. « Mon cher compère, écrit-il dans sa naïveté à un de ses camarades à Zante, j'ai été blessé trois fois ; mais je suis, moi et mes compagnons, assez guéri pour avoir repris nos fusils. Si nous avions des vivres, nous braverions des ennemis trois fois plus nombreux. Ibrahim est sous nos murs; il nous a fait faire des propositions et des menaces ; nous avons tout repoussé. Ibrahim a des officiers français avec lui ; qu'avons-nous fait aux Français pour nous traiter ainsi ? »
« Messieurs, ce jeune homme sera-t-il pris, transporté par des chrétiens aux marchés d'Alexandrie? S'il doit encore nous demander ce qu'il a fait aux Français, que notre amendement soit là pour satisfaire à l'interrogation de son désespoir, au cri de sa misère, pour que nous puissions lui répondre : Non, ce n'est pas le pavillon de saint Louis qui protége votre esclavage, il voudrait plutôt couvrir vos nobles blessures.
« Pairs de France, ministres du roi très-chrétien, si nous ne pouvons pas, par nos armes, secourir la malheureuse Grèce, séparons-nous du moins par nos lois des crimes qui s'y commettent; donnons un noble exemple qui préparera peut-être en Europe les voies à une politique plus élevée, plus humaine, plus conforme à la religion, et plus digne d'un siècle éclairé ; et c'est à vous, messieurs, c'est à la France qu'on devra cette noble initiative 1. »
Le combat de Navarin acheva de réaliser le souhait de Milton.