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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Que les défauts de Shakespeare tiennent a son siècle langue de Shakespeare. - langue de Dante

Deuxième partie

Que les défauts de Shakespeare tiennent a son siècle langue de Shakespeare. - langue de Dante

Essai sur la littérature anglaise · 4 min de lecture · p. 105–106 · chapitre 33 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Mais, s'il n'est pas raisonnable d'offrir pour modèle, dans les œuvres de Shakespeare, ce que l'on stigmatise dans les autres monuments de la même époque, il serait injuste d'attribuer au poëte seul des infirmités de goût et de diction, auxquelles son temps était sujet.

L'orateur de la chambre des communes compare Henri VIII à Salomon pour la justice et la prudence, à Samson pour la force et le courage, à Absalon pour la grâce et la beauté. Un autre orateur, de la même chambre, déclare à la reine Élisabeth que, parmi les grands législateurs, on a compté trois femmes : la reine Palestina avant le déluge, la reine Cérès après, et la reine Marie, mère du roi Stilicus ; la reine Elisabeth sera la quatrième. Le roi Jacques per parle comme le tragique lorsqu'il dit à son parlement : « Je suis l'époux, et la Grande-Bretagne est mon épouse légitime ; je suis la tête, elle est le corps. L'Angleterre et l'Écosse étant deux royaumes dans une même île, je ne puis, moi, prince chrétien, tomber dans le crime de bigamie. »

Le beau style, vers le milieu du seizième siècle, était un canevas scolastique et subtil, brodé de sentences, de jeux de mots et de concetti italiens. Élisabeth aurait pu donner à son poëte des leçons de collége, elle parlait latin, composait des épigrammes en grec, traduisait des tragédies de Sophocle et des harangues de Démosthènes. A sa cour galante, guindée, quintessenciée, pesante et réformatrice, il était du bon ton d'entremêler les locutions anglaises d'expressions françaises, et d'articuler de manière à laisser un doute dans les sons, pour produire une équivoque dans les mots.

En France, même afféterie : Ronsard est à sa manière une espèce de Shakespeare, non par son génie, non par son néologisme grec, mais par le tour forcé de sa phrase. Les Mémoires, charmants d'ailleurs, de la savante Marguerite ou Margot de Valois, jargonnent une métaphysique sentimentale, qui couvre assez mal des sensations très-physiques. Un demi-siècle plus tôt, la sœur de François Jer avait donné des Contes, lesquels ont du moins le naturel de ceux de Boccace. La Guisiade, de Pierre-Matthieu, tragédie classique, avec des chœurs, sur un sujet national, reproduit la phraséologie de Shakespeare : d'Épernon s'écrie :

Venez, mes compagnons, monstres abominables, Jetez sur Blois l'horreur de vos traits effroyables.

Prenez pour mains des crocs, pour yeux des dards de feux,

Pour voix un gros canon, des serpents pour cheveux ;*

Changez Blois en enfer, apportez-y vos gènes,

Vos roues, vos gibets, vos feux, vos fouets, vos peines.

Coligny, dans la tragédie qui porte son nom :

O mânes noircissants ès enfers impiteux !

O mes chers compagnons, hé que je suis honteux Qu'un enfant ait bridé mon effroyable audace !

Que me reste il, chétif, pour hontoyer ma race, Sinon que me cacher et du vilain licol, De mes bourrelles mains hault estreindre mon col.

Il est bon de faire ici une observation sur deux hommes que les imaginations à la fois vagues et systématiques de nos jours, confondent souvent et fort mal à propos, mêlant les temps, les positions, les supériorités et les souvenirs.

Il n'en fut pas de Shakespeare comme il en fut de Dante : le tragique anglais rencontra une langue non achevée, il est vrai, mais aux trois quarts faite, déjà employée par de grands esprits et des poëtes célèbres, Bacon et Thomas More, Surrey et Spenser. Cette langue était devenue une espèce de barbare maniérée, grotesquement attifée, surchargée de modes étrangères. Se figure-t-on ce que souffrait Shakespeare, lorsque, au milieu d'une vive conception, il était obligé d'introduire dans sa phrase inspirée quelques mots d'outre-mer : Bon ! je proteste ! ou tel autre. Se représente-t-on ce colosse obligé d'enfoncer ses pieds énormes dans de petits sabots chinois, trébuchant avec des entraves qu'il rompait en rugissant, comme un lion brise ses chaînes?

Dante, venu deux siècles et demi avant Shakespeare, ne trouva rien en arrivant au monde. La société latine expirée, avait laissé une langue belle, mais d'une beauté morte; langue inutile à l'usage commun, parce qu'elle n'exprimait plus le caractère, les idées, les mœurs et les besoins de la vie nouvelle. La nécessité de s'entendre avait fait naître un idiome vulgaire employé des deux côtés des Alpes du Midi, et aux deux versants des Pyrénées orientales. Dante adopta ce bâtard de Rome, que les savants et les hommes du pouvoir dédaignaient de reconnaître ; il le trouva vagabond dans les rues de Flo rence, nourri au hasard par un peuple républicain, dans toute la rudesse plébéienne et démocratique. Il communiqua au fils de son choix sa virilité, sa simplicité, son indépendance, sa noblesse, sa tristesse, sa sublimité sainte, sa grâce sauvage. Dante tira du néant la parole de son esprit; il donna l'être au verbe de son génie ; il fabriqua lui-même la lyre dont il devait obtenir des sons si beaux, comme ces astronomes qui inventèrent les instruments avec lesquels ils mesurèrent les cieux. L'italien et la Divina Commedia jaillirent à la fois de son cerveau; du même coup l'illustre exilé dota la race humaine d'une langue admirable et d'un poëme immortel.