Troisième partie
Autres détails sur Milton
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le chantre d'Éden disait que le poëte doit être «un vrai poëme », ought himself to be a true poem, c'est-à-dire un modèle des choses les meilleures et les plus honorables.
Milton se levait à quatre heures du matin en été, à cinq en hiver. Il portait presque toujours un habit de gros drap gris; il étudiait jusqu'à midi, dînait frugalement, se promenait avec un guide, chantait le soir en s'accompagnant de quelque instrument : il savait l'harmonie et avait la voix belle. Il s'était longtemps livré à l'exercice des armes. A en juger par le Paradis perdu, il aimait passionnément la musique et le parfum des fleurs. Il soupait de cinq ou six olives et d'un peu d'eau, se couchait à neuf heures et composait la nuit dans son lit. Quand il avait fait quelques vers, il sonnait, et les dictait à sa femme ou à ses filles. Les jours de soleil, il se tenait assis sur un banc à sa porte : il demeurait dans Bunhill-Row, au bord d'une espèce de chemin.
Au dehors on accablait d'outrages le lion malade et abandonné ; on lui disait : « Parricide de ton roi, si, par la clémence de Charles II, tu as échappé à ton supplice, tu n'es maintenant que plus puni. Vieux, infirme, pauvre, privé des yeux, réduit à écrire pour vivre, rappelle donc, pour gagner ta vie, Saumaise de la mort.» On lui reprochait son âge, sa laideur, sa petitesse ; on lui appliquait ce vers de Virgile :
Monstrum horrendum, informe, ingens, cu lumen ademptum,
observant que le mot ingens était le seul qui ne s'appliquât pas à sa personne. Il avait la simplicité de répondre (Defensio auctoris) qu'il était pauvre, parce qu'il ne s'était jamais enrichi ; qu'il n'était ni petit ni grand; qu'à aucun âge il n'avait été trouvé laid; que dans sa jeunesse, l'épée au côté, il n'avait jamais craint les plus hardis. En effet, il avait été très-beau, et l'était encore dans sa vieillesse : le portrait d'Adam était le sien (livre IV du Paradis perdu). Ses cheveux étaient admirables, ses yeux d'une pureté extraordinaire ; on n'y voyait aucune tache, et il eût été impossible de le croire aveugle.
Si l'on ne connaissait la rage des partis, croirait-on qu'on pût jamais faire un crime à un homme d'être aveugle? Mais remercions ces abominables haines, elles nous ont valu quelques lignes admirables. Milton répond d'abord qu'il a perdu la vue à la défense de la liberté, et il ajoute ces paroles de sublimité et de tendresse :
« Dans la nuit qui m'environne, la lumière de la divine présence brille pour moi d'un plus vif éclat. Dieu me regarde avec plus de tendresse et de compassion, parce que je ne puis plus voir que lui. La loi divine non-seulement doit me servir de bouclier contre les injures, mais me rendre plus sacré; non à cause de la privation de la vue, mais parce que je suis à l'ombre des ailes divines qui semblent produire en moi ces ténèbres. - J'attribue à cela les affectueuses assiduités de mes amis, leurs attentions consolantes, leurs bonnes visites et leurs égards respectueux. »
On voit à quelle extrémité il était réduit pour écrire, par le passage d'une de ses lettres à Pierre Heimbach :
« Celle de mes vertus, que vous appelez ma vertu politique, et que j'aimerais mieux que vous eussiez appelée mon dévouement à ma patrie (doux nom qui me charme toujours) ne m'a pas trop bien récompensé. En finissant ma lettre, si vous en trouvez quelque partie tracée incorrectement, vous en imputerez la faute au petit garçon qui écrit pour moi : il ignore absolument le latin, et je suis forcé misérablement de lui épeler chaque lettre que je dicte. »
Les maux de Milton étaient encore aggravés par des chagrins domestiques : j'ai déjà dit qu'il avait perdu sa première femme, Marie Powell, morte en couches ; sa seconde femme, Catherine Woodcock de Hackeney, mourut aussi en couches au bout d'un an. Sa troisième femme, Elisabeth Minshul, lui survécut et le servit bien. Il paraît qu'il fut peu aimé : ses filles, qui jouent un si beau rôle poétique dans sa vie, le trompaient et vendaient secrètement ses livres. Il s'en plaignait. Malheureusement son caractère semble avoir eu l'inflexibilité de son génie. Johnson a dit avec précision et vérité que Milton croyait la femme faite seulement pour l'obéissance et l'homme pour la rébellion.