Deuxième partie
Caractère du génie de Shakespeare
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Shakespeare est donc admirable encore en raison des obstacles qu'il lui fallut surmonter. Jamais esprit plus vrai n'eut à se servir d'une langue plus fausse; heureusement il ne savait presque rien, et il échappa par son ignorance à l'une des contagions de son siècle : des chants populaires, des extraits de l'histoire d'Angleterre, puisés dans le Miroir des magistrats, de lord Buckhurst, des lectures des. Nouvelles françaises de Belleforest, des versions des poëtes et des conteurs de l'Italie, composaient toute son érudition.
Ben Johnson, son rival, son admirateur et son détracteur, était au contraire très-instruit. Les cinquante-deux commentateurs de Shakespeare ont recherché curieusement les traductions des auteurs anciens, qui pouvaient exister de son temps. Je ne remarque, comme pièces dramatiques, dans le catalogue, qu'une Jocaste, tirée des Phéniciennes d'Euripide, l'Andria et l'Eunuque de Térence, les Ménechmes de Plaute, et les tragédies de Sénèque. Il est douteux que Shakespeare ait eu connaissance de ces traductions ; car il n'a pas emprunté le fond de ses pièces des originaux translatés en anglais, mais de quelques imitations anglaises de ces mêmes originaux : c'est ce qu'on voit par Roméo et Juliette, dont il n'a pris l'histoire ni dans Girolamo de la Corte, ni dans la nouvelle de Bandello; mais dans un petit poëme anglais, intitulé la tragique Histoire de Roméo et Juliette. Il en est ainsi du sujet d'Hamlet, qu'il n'a pu tirer immédiatement de Saxo Grammaticus.
La réforme sous Henri VIII, en faisant tomber les Miracles et les Mystères, hâta la renaissance du théâtre en dehors du cercle des croyances religieuses ; et si l'antiquité grecque n'eût rencontré Shakespeare pour l'empêcher de passer, le Classique se fût emparé des lettres anglaises un siècle avant son triomphe en France.
Au jugement de Samuel Johnson, et c'est en général l'opinion des Anglais, Shakespeare était plutôt doué du génie comique que du génie tragique : la critique remarque que, dans les scènes les plus pathétiques le rire prend au poëte, tandis que dans les scènes comiques une pensée sérieuse ne lui vient jamais. Si nous autres Français nous avons de la peine à sentir le vis comica de Falstaff, tandis que nous comprenons la douleur de Desdémone, c'est que les peuples ont différentes manières de rire, et qu'ils n'en ont qu'une de pleurer.
Les poëtes tragiques trouvent quelquefois le comique, les poëtes comiques s'élèvent rarement au tragique : il y a donc quelque chose de plus vaste dans le génie de Melpomène que dans l'esprit de Thalie. Quiconque représente le côté souffrant de l'homme, peut aussi représenter le côté gai, parce que celui qui saisit le plus peut saisir le moins. Au contraire, le peintre qui s'attache aux choses plaisantes, laisse échapper les rapports sévères, parce que la faculté de distinguer les petits objets, suppose presque toujours l'impossibilité d'embrasser les grands. Un seul poëte comique marche l'égal de Sophocle et de Corneille, Molière : mais chose remarquable, le comique du Tartufe et du Misanthrope, par son extrême profondeur, et, si j'ose le dire, par sa tristesse, se rapproche de la gravité tragique.
Ily a deux manières de faire rire : l'une est de présenter d'abord les défauts, et de mettre ensuite en relief les qualités ; ce comique mène quelquefois à l'attendrissement : l'autre manière consiste à donner d'abord des louanges, et à couvrir ensuite la personne louée de tant de ridicules, qu'on finit par perdre l'estime qu'on avait conçue pour de nobles talents ou de hautes vertus. Ce comique est le nihil mirari, qui flétrit tout.
Le caractère dominant du fondateur du théâtre anglais, se forme de la nationalité, de l'éloquence, des observations, des pensées, des maximes tirées de la connaissance du cœur humain et applicables aux diverses conditions de l'homme ; il se forme surtout de l'abondance de la vie. On comparait un jour le génie de Racine à l'Apollon du Belvédère, et le génie de Shakespeare à la statue équestre de Philippe IV, à Notre-Dame de Paris : «Soit, répondit Diderot : mais que penseriez-vous si cette statue de bois, enfonçant son casque, secouant ses gantelets, agitant son épée, se mettait à chevaucher dans la cathédrale? » Le poëte d'Albion doué de la puissance créatrice, anime jusqu'aux objets inanimés, décorations, planches de la scène, rameau d'arbre, brin de bruyère, ossements, tout parle : rien n'est mort sous son toucher, pas même la Mort.
Shakespeare fait un grand usage des contrastes ; il aime à mêler les divertissements et les acclamations de la joie, à des pompes funèbres et à des cris de douleur. Que des musiciens appelés aux noces de Juliette arrivent précisément pour accompagner son cercueil ; qu'indifférents au deuil de la maison, ils se livrent à d'indécentes plaisanteries, et s'entretiennent des choses les plus étrangères à la catastrophe : qui ne reconnaît là toute la vie, qui ne sent toute l'amertume de 'ce tableau et qui n'a été témoin de pareilles scènes ? Ces effets ne furent point inconnus des Grecs ; on retrouve dans Euripide des traces de ces naïvetés que Shakespeare mêle au plus haut ton tragique. Phèdre vient d'expirer ; le chœur ne sait s'il doit entrer dans l'appartement de la princesse.
Premier demi-chour
Compagnons, que ferons-nous ? Devons-nous entrer dans le palais, pour aider à dégager la reine de ses liens étroits ?
Second demi-chour
Ce soin appartient à ses esclaves. Pourquoi ne sont-ils pas présents? Quand on se mêle de beaucoup d'affaires, il n'y a plus de sûreté dans la vie.
Dans Alceste, la Mort et Apollon échangent des plaisanteries. La Mort veut saisir Alceste tandis qu'elle est jeune, parce qu'elle ne se soucie pas d'une proie ridée. Ces contrastes touchent de, près au terrible, mais aussi une seule nuance, ou trop forte ou trop faible dans l'expression, les rend bas ou ridicules.