Troisième partie
Restauration. — Milton arrêté et remis en liberté. - fidélité
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Du poète a Cromwell
Milton eut la douleur de voir le fils de Charles Ier remonter sur le trône, non que son cœur ferme fût effrayé, mais ses chimères de liberté républicaine s'évanouissaient : toute chimère qui s'évanouit fait du mal et laisse un vide. Charles Il, dans sa déclaration de Breda, annonçait qu'il pardonnait à tout le monde, s'en remettant aux Communes du soin d'excepter les indignes du pardon. Les vengeances sanglantes, sous les Stuarts et sous la maison de Hanovre, ne purent être imputées à la couronne : elles furent l'œuvre des Chambres. Les corps sont plus implacables que les individus, parce qu'ils réunissent en eux plus de passions, et qu'ils sont moins responsables.
A l'avénement de Charles II, Milton se démit de la place de secrétaire latin, et quitta son hôtel de Petty-France, où pendant huit années il avait reçu tant d'hommages. Il se retira chez un de ses amis dans Bartholomew-Cluse, aux environs de West-Smithfield. Des poursuites furent commencées contre la Défense du peuple anglais et l'Iconoclaste; et le 27 juin 1660, le Parlement ordonna l'arrestation de l'auteur de ces ouvrages. On ne le trouva point d'abord, mais peu de mois après on le voit remis entre les mains d'un sergent d'armes : il fut néanmoins bientôt relâché. Le 17 décembre de la même année, il eut l'audace de s'adresser à cette terrible Chambre qui pensait l'avoir généreusement traité en ne faisant pas tomber sa tête; il réclama contre l'excès du salaire requis par le sergent; il croyait qu'on l'avait plus outragé en lui ôtant la liberté, qu'en le privant de la vie. Les registres du Parlement constatent ces deux faits :
Samedi, 15 décembre 1660.
« Ordonné que M. Milton, à présent à la garde d'un sergent d'armes de cette chambre, soit relâché en payant les honoraires. ›
Lundi, 17 décembre 1660.
« Une plainte ayant été faite que le sergent d'armes a demandé « des honoraires excessifs pour la garde de M. Milton,
« Ordonné qu'il en sera référé au comité des priviléges pour examiner cette affaire. ›
Davenant sauva Milton : histoire honorable aux Muses sur laquelle j'ai rimaillé jadis des vers détestables. Cunningham raconte autrement la délivrance du poëte : il prétend que Milton se déclara trépassé et qu'on célébra ses funérailles : Charles aurait applaudi à la ruse d'un homme échappé à la mort en faisant le mort. Le caractère de l'auteur de la Défense et les monuments de l'histoire ne permettent pas d'admettre cette anecdote. Milton fut oublié dans la retraite où il s'ensevelit ; et à cet oubli nous devons le Paradis perdu. Si Cromwell eût vécu dix ans de plus, comme le remarque M. Mosneron, il n'aurait jamais été question de son secrétaire.
Les fêtes de la restauration passées, les illuminations éteintes, vinrent les supplices. Charles s'était déchargé sur les Communes de toute responsabilité de cette nature, et celles-ci n'épargnèrent pas les réactions violentes. Cromwell fut exhumé et sa carcasse pendue, comme si l'on eût hissé le pavillon de sa gloire sur les piliers du gibet. L'histoire a gardé dans le trésor de ses Chartes la quittance du maçon qui brisa, par ordre, le sépulcre du Protecteur, et qui reçut une somme de 15 schellings pour sa besogne :
May the 4th, 1661, recd then in full, of the worshipful serjeant Norforke, fiveteen shillinges, for taking up the corpse of Cromwell, et Jerton et Brassaw.
Rec by me John Lewis.
« Mai, le 4me jour 1661, reçu alors en totalité, du respectable sergent Norforke, quinze schellings pour enlever le corps de Crom-Well, et Jerton et Brassaw.
« Reçu par moi, John Lewis. »
Milton seul resta fidèle à la mémoire de Cromwell : tandis que de petits auteurs bien vils, bien parjures, bien vendus au pouvoir revenu, insultaient les cendres du grand homme aux pieds duquel ils avaient rampé, Milton lui donnait un asile dans son génie, comme dans un temple inviolable.
Milton put rentrer dans les affaires; sa troisième femme (car il avait épousé successivement deux autres femmes après la mort de Marie Powell) le suppliant d'accepter son ancienne place de secrétaire du conseil, il lui répondit : « Vous êtes femme et vous voulez « avoir des équipages ; moi je veux mourir honnête homme. » Demeuré républicain, il s'enferma dans ses principes avec sa muse et sa pauvreté. Il disait à ceux qui lui reprochaient d'avoir servi un tyran : «Il nous a délivrés des rois. » Il affirmait n'avoir combattu que pour la cause de Dieu et de la patrie.
Un jour se promenant dans le parc de Saint-James, il entendit tout à coup répéter autour de lui : Le roi ! le roi ! « Retirons-nous, « dit-il à son guide ; je n'ai jamais aimé les rois. »› Charles II aborde l'aveugle : « Monsieur, voilà comme le ciel vous a puni d'avoir conspiré contre mon père. » - « Sire, si les maux qui nous affligent dans ce monde sont le châtiment de nos fautes, votre père devait être bien coupable. »