Cinquième partie
Effet de la critique sur les langues. - critique en France : nos vanités. — mort des langues
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
La critique, d'abord si utile, est devenue à Londres, par son abondance et sa diversité, une autre source d'altération dans les monuments de la langue anglaise, en rendant les idées perplexes sur les expressions, les tours, les mots qu'on doit rejeter, ou dont il est bon de se servir. Comment un auteur pourrait-il reconnaître la vérité au milieu de ces jugements divers, prononcés sur le même ouvrage par le Monthly Review, le Critical Review, le Quarterly Beview, l'Edimburgh Review, le British Review, l'Eclectic Review, le Rétrospective Review, le Foreign Review, le Quarterly Foreign Review, parla Literary Gazette, parle London Musœum, par le Monthly Censor, par le Gentleman's Magazine, le Monthly Magazine, le New-Monthly Magazine, l'Edimburgh Magazine, le Literary Magazine, le London Magazine, le Blackwood's Magazine, le Brighton Magazine, par l'Annual Register, par le Classical Journal, le Quarterly Journal, l'Edimburgh philosophical Journal, par le Monthly Repertory. Il serait aisé d'ajouter cent autres noms à cette fastidieuse liste, à laquelle on pourrait joindre encore les articles littéraires des journaux quotidiens. En France, nous sommes moins riches, et nos jugements actuels sont moins sévères. Il est possible que la littérature paraisse une occupation puérile à l'âge politique et positif qui commence parmi nous : si tel est le fait, on conçoit qu'on n'est guère tenté de se créer une multitude d'ennemis, pour la satisfaction de maintenir les vrais principes de l'art et du goût, dans une carrière où il n'y aurait plus ni gloire, ni honneurs à recueillir.
Un critique a osé dans ces dernières années exercer la censure rigoureuse : quels cris n'a-t-il pas excités ! Qu'auraient donc dit les auteurs d'aujourd'hui, si on les avait traités comme on nous traitait autrefois? Me serait-il permis de me citer pour exemple ? J'ai eu contre moi une foule d'hommes de mérite : lorsque Atala parut, l'armée classique, M. l'abbé Morellet à sa tête, fondit sur ma Floridienne. Le Génie du Christianisme souleva le monde voltairien : il me fallut recevoir les admonitions des membres les plus distingués de l'Académie française. M. Ginguené, examinant mon ouvrage deux mois après sa publication, craint que sa critique n'arrive trop tard, le Génie du Christianisme étant déjà oublié. Le très-spirituel M. Hoffmann écrasa les Martyrs dans cinq ou six articles du Journal de l'Empire enlevé alors à ses propriétaires, et lequel journal annonçait ainsi ma fin prochaine dans le vaste cercle tracé par l'épée de Napoléon. Que faisions-nous, nous pauvres prétendants à la renommée? Pensions-nous que le monde était ébranlé sur sa base? Avions-nous recours au charbon ou au pistolet pour nous débarrasser de nous-mêmes ou du censeur? Pleins de notre mérite, nous obstinions-nous fièrement dans nos défauts, déterminés à dompter le siècle, à le faire passer sous les fourches caudines de nos sottises? Hélas ! non, plus humbles, parce que nous ne possédions pas les talents sans pareils qui courent les rues maintenant, nous cherchions d'abord à nous justifier, ensuite à nous corriger. Si nous avions été attaqués d'une manière trop injuste, les larmes des Muses lavaient et guérissaient nos blessures : enfin nous étions persuadés que la critique n'a jamais tué ce qui doit vivre, et que l'éloge surtout n'a jamais fait vivre ce qui doit mourir.
N'attendez pas à cette heure une si modeste et si sotte condescendance des écrivains. Les vanités se sont exaltées jusqu'au délire : l'orgueil est la maladie du temps : on ne rougit plus de se reconnaître et d'avouer tous les dons que nous a prodigués la libérale nature. Écoutez-nous parler de nous-mêmes : nous avons le bonté de faire tous les frais des éloges qu'on s'apprêtait à nous donner ; nous éclairons charitablement le lecteur sur nos mérites ; nous lui apprenons à sentir nos beautés; nous soulageons son enthousiasme; nous cherchons son admiration au fond de son cœur;
Nous lui épargnons la pudeur
De nous la découvrir lui-même.
Tous, un à un, nous nous croyons en conscience et avec candeur l'homme de notre siècle, l'homme qui a ouvert une nouvelle carrière, l'homme qui a fait disparaître le passé, l'homme devant qui toutes les réputations se sont évanouies, l'homme qui restera et restera seul, l'homme de la postérité, l'homme de la rénovation des choses, l'homme de l'avenir. Heureux le jour qui nous a vus naître ! Heureuse la société qui nous a portés dans ses entrailles ! Il arrive qu'au milieu de notre superbe, les bonnes gens courent le risque d'être étouffés : ils sont presque obligés de s'armer eux-mêmes de vanité pour se défendre de celle du passant, comme on fume dans un estaminet pour repousser la fumée de la pipe du voisin.
Cependant il faut dire, afin d'être juste, que si la critique de détail a perdu sa puissance par le manque de règles reconnues, par la révolte de l'amour-propre endurci, la critique historique et générale a fait des progrès considérables : je ne sache pas qu'à aucune époque, on ait jamais rencontré dans un même pays une réunion d'hommes aussi savants, aussi distingués que ceux qui honorent aujourd'hui, en France, les chaires publiques.
Que deviendra la langue anglaise ? Ce que deviennent toutes les langues. Vers l'an 1400 un poëte prussien, au banquet du grand-maître de l'Ordre teutonique, chanta, en vieux prussien, les faits héroïques des anciens guerriers du pays : personne ne le comprit, et on lui donna à titre de récompense, cent noix vides. Aujourd'hui le bas-breton, le basque, le gallique, meurent de cabane en cabane, à mesure que meurent les chevriers et les laboureurs. Dans la province anglaise de Cornouailles la langue des indigènes s'éteignait vers l'an 1676 : un pêcheur disait à des voyageurs : « Je ne connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre-vingts ans. »
Des peuplades de l'Orénoque n'existent plus ; il n'est resté de leur dialecte qu'une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres, par des perroquets redevenus libres : la grive d'Agrippine gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais latins. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes : quelque sansonnet de New-Place sifflera sur un pommier des vers de Shakespeare, inintelligibles au passant; quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois dira, du haut de la tour en ruines d'une cathédrale abandonnée, dira à des peuples étrangers, nos successeurs : «Agréez les accents d'une voix qui vous fut connue; vous « mettrez fin à tous ces discours. »
Soyez donc Shakespeare ou Bossuet, pour qu'en dernier résultat votre chef-d'œuvre survive dans la mémoire d'un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes.