Deuxième partie
Siecle de Shakespeare
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le moment de l'apparition d'un grand génie doit être remarqué, afin d'expliquer plusieurs affinités de ce génie, de montrer ce qu'il a reçu du passé, puisé dans le présent, laissé à l'avenir. L'imagination fantasmagorique de notre époque, qui pétrit des personnages avec des nuées ; cette imagination maladive, dédaignant la réalité, s'est engendré un Shakespeare à sa façon : l'enfant du boucher de Stratford est un géant tombé de Pélion et d'Ossa au milieu d'une société sauvage, et dépassant cette société de cent coudées ; que sais-je? Shakespeare est, comme Dante, une comète solitaire, qui traversa les constellations du vieux ciel, retourna aux pieds de Dieu, et lui dit comme le tonnerre : « Me voici. »
L'amphigouri et le roman n'ont point droit de cité dans le domaine des faits. Dante parut en un temps qu'on pourrait appeler de ténèbres; la boussole conduisait à peine le marin dans les eaux connues de la Méditerranée; ni l'Amérique ni le passage aux Indes par le cap de Bonne-Espérance n'étaient trouvés; la poudre à canon n'avait point encorechangé les armes, et l'imprimerie le monde; la féodalité pesait de tout le poids de sa nuit sur l'Europe asservie.
Mais lorsque la mère de Shakespeare accoucha d'un enfant obscur en 1564, déjà s'étaient écoulés les deux tiers da fameux siècle de la renaissance et de la Réformation, de ce siècle où les principales découvertes modernes étaient accomplies, le vrai système du monde trouvé, le ciel observé, le globe exploré, les sciences étudiées, les beaux-arts arrivés à une perfection qu'ils n'ont jamais atteinte depuis. Les grandes choses et les grands hommes se pressaient de toutes parts : des familles allaient semer dans les bois de la Nouvelle-Angleterre les germes d'une indépendance fructueuse; des provinces brisaient le joug de leurs oppresseurs, et se plaçaient au rang des nations.
Sur les trônes, après Charles-Quint, François Ier, Léon X, brillaient Sixte-Quint, Elisabeth, Henri IV, don Sébastien, et ce Philippe qui n'était pas un tyran vulgaire.
Parmi les guerriers, on comptait : don Juan d'Autriche, le duc d'Albe, les amiraux Veniero et Jean-André Doria, le prince d'Orange, les deux Guise, Coligny, Biron, Lesdiguières, Montluc, la Noue.
Parmi les magistrats, les légistes, les ministres, les politiques : l'Hôpital, Harlay, du Moulin, Gujas, Sully, Olivarez, Cécil, d'Ossat.
Parmi les prélats, les sectaires, les savants, les érudits, les gens de lettres : saint Charles Borromée, saint François de Sales, Calvin, Théodore de Bèze, Buchanan, Tycho-Brahé, Galilée, Bacon, Cardan, Kepler, Ramus, Scaliger, Etienne, Manuce, Juste Lipse, Vida, Baronius, Mariana, Amyot, du Haillan, Montaigne, Bignon, de Thou, d'Aubigné, Brantôme, Marot, Ronsard et mille autres.
Parmi les artistes : Titien, Paul Véronèse, Annibal Carrache, Sansovino, Jules Romain, le Dominiquin, Palladio, Vignole, Jean Goujon, le Guide, Poussin, Rubens, Van Dyck, Velasquez : Michel-Ange avait voulu attendre pour mourir l'année de la naissance de Shakespeare.
Loin d'être un chef de civilisation rayonnant au sein de la barbarie, Shakespeare, dernier-né du moyen-âge, était un Barbare se dressant dans les rangs de la civilisation en progrès, et la rentraînant au passé. Il ne fut point une étoile solitaire, il marcha de concert avec des astres dignes de son firmament, Camoëns, Tasse, Ercilla, Lope de Vega, Caldéron, trois poëtes épiques et deux tragiques du premier ordre. Examinons tout cela en détail, et commençons d'abord par le matériel de la société.
Aux jours de Shakespeare, si la culture de l'esprit était poussée plus loin, en différentes branches, qu'elle ne l'est même de notre temps, la société matérielle s'était également raffinée. Sans parler de l'Italie où les palais, chefs-d'œuvre des arts, étaient meublés d'autres chefs-d'œuvre de l'Italie, enrichie du commerce de Florence, de Gênes, de Venise, étincelante de ses manufactures d'étoffes de soie, d'or et de velours; sans aller chercher une civilisation complète au delà des Alpes, restons dans la patrie du poëte; nous y verrons les améliorations considérables dues à l'administration d'Elisabeth.
Érasme nous apprend que sous Henri VII et Henri VIII, on pouvait à peine respirer dans les appartements : ils ne recevaient l'air et le jour qu'au travers de treillis extrêmement serrés ; les vitraux étaient réservés au fenestrage des châteaux et des églises. Chaque étage des maisons s'avançait en saillie et abritait l'étage au-dessous : portés ainsi sur deux lignes obliques et à redans, les toits se touchaient presque, et les rues noires se trouvaient quasi fermées par le haut. La plupart des habitations n'avaient point de cheminées; le plain-pied des chambres consistait en un mastic de terre recouvert de joncs ou d'une couche de sable, destinée à absorber les immondices des chats et des chiens. Érasme attribue les pestes, fréquentes alors en Angleterre, à la malpropreté des Anglais.
Chez les riches, l'ameublement se composait de tapisseries d'Arras, de longues planches portées sur des tréteaux en guise de tables de réfectoire, d'un buffet, d'une chaise, de quelques bancs et de plusieurs escabelles. Les pauvres dormaient sur une claie ou sur une paillasse, ayant pour couverture une serpillière, pour traversin une bûche. Celui qui possédait un matelas de laine et un oreiller rempli de son, excitait l'envie de ses voisins. Harrison déclare tenir ces détails de la bouche des vieillards, et il ajoute : « A présent (règne d'Elisabeth) les fermiers ont trois ou quatre lits de plume garnis de couvertures et de tapis, de tentures de soie ; leurs tables sont parées de linge blanc, leurs buffets garnis de vaisselle de terre, d'une salière d'argent, d'une timbale et d'une douzaine de cuillers du même métal. »
Les fermiers de notre France actuelle, si fière de sa civilisation, ne sont pas encore tous arrivés à une pareille aisance.
Shakespeare s'éleva sous la protection de cette reine qui envoyait le matelot chercher au bout du monde la richesse du laboureur. Assez de paix et de gloire florissaient dans l'intérieur de l'Angleterre, pour qu'un poëte chantât en sûreté, sans toutefois que la société manquât au dedans et au dehors de spectacles propres à remuer l'âme et à échauffer la pensée.
Au dedans : Elisabeth offrait en sa personne un caractère historique. Shakespeare avait vingt-trois ans, lorsque Marie Stuart fut décapitée. Né de parents catholiques, peut-être catholique lui-même, il ouït raconter sans doute à ses co-religionnaires qu'Élisabeth essaya de faire séduire sa captive par Rolstône, afin de la déshonorer, et que, profitant du massacre de la Saint-Barthélemi, elle fut tentée de livrer la reine d'Écosse au talion des Écossais protestants. Qui sait si la curiosité n'avait pas attiré le jeune William de Stratford à Fotheringay, au moment de la catastrophe? Qui sait s'il n'avait pas vu le lit, la chambre, les voûtes tendues de noir, le billot, la tête de Marie séparée du tronc et dans laquelle un premier coup de hache mal appliqué avait enfoncé la coiffe et des cheveux blancs? Qui sait si ses regards ne s'étaient pas arrêtés sur l'élégant cadavre, objet de la curiosité et de la souillure du bourreau?
Plus tard Élisabeth jeta une autre tête aux pieds de Shakespeare; Mahomet II décapitait un Icoglan pour faire poser la mort devant un peintre. Étrange composé d'homme et de femme, Elisabeth ne paraît avoir eu dans sa vie enveloppée d'un mystère, qu'une passion et jamais d'amour : « La dernière maladie de cette reine, disent les mémoires du temps, procédait d'une tristesse qu'elle a toujours tenue fort secrète; elle n'a jamais voulu user de remèdes quelconques, comme si elle eût pris cette résolution de longue main de vouloir mourir, ennuyée de sa vie par quelque occasion secrète qu'on a voulu dire être la mort du comte d'Essex. »
Ce seizième siècle, printemps de la civilisation nouvelle, germait en Angleterre plus qu'ailleurs; il développait, en les éprouvant, les générations puissantes dont les entrailles portaient déjà la liberté, Cromwell et Milton. Elisabeth dînait au son des tambours et des trompettes, tandis que son parlement faisait des lois atroces contre les papistes, et que le joug d'une sanglante oppression s'appesantissait sur la malheureuse Irlande. Les-hautes œuvres de Tiburn se mêlaient aux ballets des nymphes, les austérités des puritains aux fêtes de Kenilworth, les comédies aux sermons, les libelles aux cantiques, les critiques littéraires aux discussions philosophiques et aux controverses des sectes.
Un esprit d'aventures agitait la nation comme à l'époque des guerres de la Palestine : des volontaires croisés protestants s'embarquaient pour aller combattre les idolâtres, c'est-à-dire les catholiques; ils suivaient sur l'Océan sir Francis Drake, sir Walter Raleigh, ces Pierre l'Ermite des mers, amis du Christ, ennemis de la croix. Engagés dans la cause des libertés religieuses, les Anglais servaient quiconque cherchait à s'affranchir; ils versaient leur sang sous le panache blanc d'Henri IV, sous le drapeau jaune du prince d'Orange. Shakespeare assistait à ce spectacle : il entendit gronder les orages protecteurs qui jetèrent les débris des vaisseaux espagnols sur les grèves de sa patrie délivrée.
Au dehors, le tableau ne favorisait pas moins l'inspiration du poëte; en Écosse, l'ambition et les vices de Murray, le meurtre de Rizzio, Darnley étranglé et son corps lancé au loin, Bothwell épousant Marie dans la forteresse de Dunbar, obligé de fuir et devenant pirate en Norwége, Morton livré au supplice.
Dans les Pays-Bas, tous les malheurs inséparables de l'émancipation d'un peuple : un cardinal de Granvelle, un duc d'Albe, la fin tragique du comte d'Egmont et du comte de Horn.
En Espagne, la mort de don Carlos, Philippe II bâtissant le sombre Escurial, multipliant les auto-da-fé, et disant à ses médecins : « Vous craignez de tirer quelques gouttes de sang à un homme qui en a fait répandre des fleuves. »
En Italie, l'histoire de la Cenci renouvelée des anciennes aventures de Venise, de Vérone, de Milan, de Bologne, de Florence.
En Allemagne, le commencement de Wallenstein.
En France, la plus prochaine terre de la patrie de Shakespeare, que voyait-il?
Le tocsin de la Saint-Barthélemi sonna la huitième année de la vie de l'auteur de Macbeth : l'Angleterre retentit de ce massacre; elie en publia les détails exagérés, s'ils pouvaient l'être. On imprima à Londres et à Edimbourg, on vendit dans les villes et dans les campagnes des relations capables d'ébranler l'imagination d'un enfant. On ne s'entretenait que de l'accueil fait par Elisabeth à l'ambassadeur de Charles IX. « Le silence de la nuit régnait dans toutes les pièces de l'appartement royal. Les dames et les courtisans étaient rangés en haie de chaque côté, tous en grand deuil, et quand l'ambassadeur passa au milieu d'eux, aucun ne lui jeta un regard de politesse, ni ne lui rendit son salut. » Marloe mit sur la scène le Massacre de Paris; et Shakespeare à son début put s'y trouver chargé de quelque rôle.
Après le règne de Charles IX, vint celui d'Henri III, si fécond en catastrophes : Catherine de Médicis, les mignons, la journée des barricades, l'égorgement des deux Guise à Blois, la mort d'Henri III à Saint-Cloud, les fureurs de la Ligue, l'assassinat d'Henri IV, variaient sans cesse les émotions d'un poëte qui vit se dérouler cette longue chaîne d'événements. Les soldats d'Elisabeth, le comte d'Essex lui-même, mêlés à nos guerres civiles, combattirent au Havre, à Ivry, à Rouen, à Amiens. Quelques vétérans de l'armée anglaise pouvaient conter au foyer de William ce qu'ils avaient su de nos calamités et de nos champs de bataille.
C'était donc le génie même de son temps, qui soufflait à Shakespeare son génie. Les drames innombrables, joués autour de lui, préparaient des sujets aux héritiers de son art : Charles IX, le duc de Guise, Marie Stuart, don Carlos, le comte d'Essex, devaient inspirer Schiller, Ottway, Alfieri, Campistron, Thomas Corneille, Chénier, Raynouard.
Shakespeare naquit entre la révolution religieuse commencée sous Henri VIII, et la révolution politique prête à s'opérer sous Charles Ier. Tout était meurtre et catastrophe au-dessus de lui ; tout fut meurtre et catastrophe au-dessous.
Au règne d'Edouard VI : Sommerset, le protecteur du royaume et oncle du jeune roi, envoyé au supplice.
Au règne de Marie : les martyrs du protestantisme, Jane Gray décapitée, Philippe, l'exterminateur des protestants débarquant en Angleterre, comme pour passer en revue et dévouer à la mort le camp ennemi.
Au règne d'Elisabeth : les martyrs du catholicisme, Elisabeth elle-même, marquée de l'onction sainte, selon le rit romain, et devenue la persécutrice de la foi qui lui posa la couronne sur la tête ; Élisabeth, fille de cette Anne Bouleyn, cause du schisme, sacrifiée après Thomas Morus, morte à demi folle, priant, riant, comparant la petitesse de son cou à la largeur du coutelas de l'exécuteur.
Shakespeare, dans sa jeunesse, rencontra de vieux moines, chassés de leurs cloîtres, lesquels avaient vu Henri VIII, ses réformes, ses destructions de monastères, ses fous, ses épouses, ses maîtresses, ses bourreaux : lorsque le poëte quitta la vie, Charles Ier comptait seize ans.
Ainsi, d'une main, Shakespeare avait pu toucher les têtes blanchies que menaça le glaive de l'avant-dernier des Tudors; de l'autre, la tête brune du second des Stuarts, que peignit Van Dyck, et que la hache des parlementaires devait abattre. Appuyé sur ces fronts tragiques, le grand tragique s'enfonça dans la tombe; il remplit l'intervalle des jours où il vécut, de ses spectres, de ses rois aveugles, de ses ambitieux punis, de ses femmes infortunées, afin de joindre par des fictions analogues les réalités du passé auxréalités de l'avenir.