Cinquième partie
Élégie aux manes de Marie grand
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Son aurore était belle ; elle était à cet âge Où l'aimable langueur qui pâlit le visage Donne aux yeux tant de charme et parle à tant de cœurs! Elle était à cet âge où l'on verse des pleurs O pleurs délicieux !..... Sa paupière arrosée Payait à la nature une douce rosée ;
Déjà dans ses yeux bleus on voyait chaque jour
Éclore, puis mourir un beau rayon d'amour.
Elle était
Tendre comme l'agneau qui bêle à la colline
Quand son dos caressant vers la brebis s'incline.
Hélas! tant de vertus ne devraient point finir.
Pourquoi n'en reste-t-il, hélas ! qu'un souvenir?
Elle tendit les bras, et nos cœurs s'enlacèrent ;
Nos soupirs confondus ensemble s'étouffèrent;
Cette heure si cruelle était pour nous des jours :
Cette heure vit encore, et je pleure toujours.
La princesse Charlotte. - Knox
Je viens de nommer Hogg le dernier poëte des chaumières des trois royaumes; je dirai quelques mots de la dernière muse des palais britanniques, afin qu'on voie tout mourir dans ce siècle de mort. La princesse Charlotte d'Angleterre a chanté les beautés de Claremont, en leur appliquant ces vers d'un grand poëte :
To Claremont's terrac'd heights and Esher groves,
Where, in the sweet solitude, embraced
By the soft windings of the silent Muse,
From courts and cities Charlotte fuds repose :
Enchanting vale ! beyond whate'er the Muse
Has of Achaia, of Hesperia sung.
O vale of bliss! o softly swelling hills, On which the power of cultivation lies And joys to see the wonders of this soil!
« Terrasses élevées de Claremont! bocages, d'Esher ! c'est dans votre paisible solitude que, bercée par les doux accents de sa muse modeste, Charlotte trouve le repos loin des cités et des cours! Vallon enchanteur ! bien au-dessus de tout ce qu'ont célébré les chantres de la Grèce et de l'Ausonie ! O vallée du bonheur ! ô collines doucement inclinées, sur lesquelles le génie de la culture s'enorgueillit de voir éclore les merveilles de sa puissance 1! »
Quand on voit cette reine présumée rêver si jeune et si heureuse dans les bocages d'Esher, on peut croire qu'elle eût descendu dans la tombe avec moins de peine du haut du trône d'Elisabeth que du haut des terrasses de Claremont, J'avais vu cette princesse enfant dans les bras de sa mère ; je ne l'ai point retrouvée en 1822, à Windsor, auprès de son père. Ces vols que la mort commet sans cesse au milieu de nous, nous surprennent toujours ; mais qui sait si ce n'est pas par un effet de sa miséricorde, que la Providence a retiré sitôt du monde la fille de Georges IV? Que de bonheur, en apparence, attendait Marie-Antoinette, quand elle vint poser à Versailles, sur sa belle tête, la plus belle couronne du monde ! Abreuvée d'outrages quelques années plus tard, elle ne trouvait pas une voix en France, qui dît : Paix à ses douleurs ! L'auguste victime n'était chantée qu'en terre étrangère par des fugitifs ou par des étrangers : l'abbé Delille demandait des expiations à sa lyre fidèle ; Alfieri composait l'admirable sonnet :
Regina sempre !
Knox pleurait la captivité de la reine veuve et martyre :
If thy breast soft pity knows,
O ! drop a tear with me;
Feel for th' unexampled woes
Of widow'd royalty.
Fallen, fallen from a throne !
Lo ! beauty, grandeur, pow'r;
Hark ! 'tis a queen's, a mother's moan ;
From yonder dismal tow'r,
1 J'emprunte ce texte et cette traduction à une biographie nouvellement publiée.
T'hear her say, or seem to say :
« Ye who listen to my story,
Learn how transient beauty's day,
How unstable human glory! »
« Si ton sein connaît la douce pitié, oh! répands avec moi une larme ! laisse-toi toucher par leș malheurs sans exemple de la veuve royale.
« Tombée, tombée du trône ! Regardez ! la beauté, la grandeur, la puissance ! Écoutez! c'est le gémissement d'une reine, d'une mère. Là, du fond de cette affreuse tour.
« Je l'entends qui dit, ou qui semble dire : « Vous qui prêtez l'oreille à mon histoire, apprenez combien est rapide le jour de la beauté, combien inconstante la gloire humaine! »
Chansons. - lord Dorset. - Béranger
La chanson, aussi ancienne en Angleterre qu'elle l'est dans le royaume de saint Louis, a pris toutes les formes : elle se change en hymne pour la religion; elle reste chanson pour les mille riens et les mille accidents de la vie, gais ou tristes. Les Marins (the Seamen) de lord Dorset, sont une composition d'une verve élégante. J'en prends la traduction littérale dans la Poétique anglaise de M. Hennet.
A vous, Mesdames, qui êtes à présent sur terre,
Nous, qui sommes sur mer, nous écrivons ;
Mais d'abord nous voudrions vous faire comprendre
Combien il est difficile d'écrire ; Tantôt les muses, et tantôt Neptune,
Nous devons implorer pour vous écrire
Avec un fa, la, la, la, la, la.
Car les Muses auraient beau nous être propices,
Et remplir nos cerveaux vides,
Si le fier Neptune soulève le vent
Pour agiter la plaine azurée,
Nos papiers, la plume, l'encre, et nous.
Roulons avec le vaisseau sur la mer,
Avec un fa, la, la, la, la, la.
Donc, si nous n'écrivons pas à chaque peste,
Ne nous accusez pas d'indifférence ;
N'en concluez pas non plus que nos vaisseaux sont pris
Par les Hollandais ou par le vent :
Nous vous enverrons nos larmes par un chemin plus prompt
Le flux vous les portera deux fois par jour
Avec un fa, la, la, la, la, la.
Mais à présent nos craintes deviennent plus orageuses
Et renversent nos espérances, Lorsque vous, sans égard pour nos maux,
Vous vous asseyez avec insouciance au spectacle Et permettez peut-être à quelque homme plus heureux, De vous baiser la main ou de jouer avec votre éventail
Avec un fa, la, la, la, la, la.
Or maintenant que nous avons exprimé tout notre amour,
Et en même temps toutes nos craintes,
Dans l'espoir que cette déclaration excitera
Quelque pitié pour nos pleurs, Puissions-nous n'apprendre jamais d'inconstance ;
Nous en avons assez sur mer, Avec un fa, la, la, la, la, la.
Un couplet de l'original donnera l'idée du rhythme -
And now we 've told you all our loves,
And likewise all our fears,
In hope this declaration moves
Some pity for our tears;
Let's hear of no inconstancy;
We hâve too much of that at sea
With a fa, la, la, la, la, la.
C'est la chanson française au dix-huitième siècle. Une très-jolie chansonnette, le Pigeon représente une jeune femme envoyant un message à son amant.
Why tarries my love,
Why tarries my love,
Why tarries my love from me?
Come hither, my dove,
I'll write to my love,
And send him a letter by thee, etc.
Pourquoi tarde mon amour,
Pourquoi tarde mon amour,
Pourquoi tarde mon amour loin de moi?
Viens ici, ma colombe ;
J'écrirai à mon amour,
Et lui enverrai la lettre par toi.
Je l'attacherai à ta patte,
Je l'attacherai à ta patte,
Je l'attacherai bien fort avec un ruban.
Ah ! non pas à ma patte,
Belle iady, je vous prie,
Mais attachez-la sous mon aile.
Elle mit à son cou,
Elle mit à son cou
Un grelot et un collier si jolis.
Elle attacha à son aile
Le rouleau avec un ruban,
Et le baisa, puis l'envoya dehors.
Le Gode save the king, le Rule Britannia, de Thomson, la ballade de Burns
Scots, who have with Wallace bled.
Écossais, qui avez répandu votre sang avec Wallace, etc.,
doivent rester dans leur langue naturelle. On admire surtout de Burns les Two Dogs, le Cottier's Saturday-night : il a plusieurs chansons à boire; quelques-unes décrivent des scènes de village. Toutes ces pièces pleines d'humour n'ont pas la verve des refrains de Désaugiers.
Mais si Thibaut, comte de Champagne, l'emporta sur tous les Thibauts anglais du treizième siècle, Béranger, dans le dix-neuvième, laisse loin derrière lui tous les Bérangers de la Grande-Bretagne. L'art n'ôte rien au succès auprès de la foule, quand il est réuni au vrai talent : les chansons de Béranger, composées avec le soin que Racine mettait à ses vers, et qui sont, pour ainsi dire, travaillées à la loupe, sont descendues aux classes inférieures de la société ; le peuple • les a apprises par cœur, comme les écoliers apprennent le récit de Théramère. Ainsi que La Fontaine dans la fable, Béranger dans la chanson s'élève au plus haut style. La popularité attachée à des vers de circonstance, à des moqueries spirituelles, passera, mais des beautés supérieures resteront. On sent dans les ouvrages de Béranger, sous une surface de gaieté, un fond de tristesse qui tient à ce qu'il y a de sincère et de permanent dans l'âme humaine. Des couplets tels que ceux-ci seront de toutes les Frances futures et redits dans tous les temps :
Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse;
Vous vieillirez, et je ne serai plus.
Pour moi le temps semble, dans sa vitesse,
Compter deux fois les jours que j'ai perdus.
Survivez-moi ; mais que l'âge pénible
Vous trouve encor fidèle à mes leçons ;
Et, bonne vieille, au coin d'un feu paisibie, De votre ami répétez les chansons.
Lorsque les yeux chercheront sous vos rides Les traits charmants qui m'auront inspiré, Des doux récits les jeunes gens avides Diront : Quel fut cet ami tant pleuré?
De mon amour peignez, s'il est possible, L'ardeur, l'ivresse, et même les soupçons; Et, bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.
On vous dira : Savait-il être aimable :
Et sans rougir vous direz : Je l'aimais.
D'un trait méchant se montra-t-il capable ? Avec orgueil vous répondrez : Jamais.
Ah ! dites bien qu'amoureux et sensible D'un luth joyeux il attendrit les sons; Et, bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.
Objet chéri, quand mon renom futile De vos vieux ans charmera les douleurs, A mon portrait quand votre main débile Chaque printemps suspendra quelques fleurs, Levez les yeux vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunissons ; Et, bonne vieille, au coin d'un feu paisible, De votre ami répétez les chansons.
En sortant de Dieppe, le chemin qui conduit à Paris monte assez rapidement : à droite, sur la berge élevée, on voit le mur d'un cimetière ; le long de ce mur est établi un rouet de corderie. Un soir du dernier été, je me promenais sur ce chemin ; deux cordiers marchant parallèlement à reculons, et se balançant d'une jambe sur l'autre, chantaient ensemble à demi-voix. Je prêtai l'oreille ; ils en étaient à ce couplet du Vieux Caporal :
Qui là-bas sanglote et regarde?
Eh ! c'est la veuve du tambour.
En Russie, à l'arrière-garde,
J'ai porté son fils nuit et jour.
Comme le père, enfant et femme, Sans moi restaient sous les frimas :
Elle va prier pour mon âme.
Conscrits, au pas.
Ne pleurez pas.
Ne pleurez pas.
Marchez au pas.
Au pas, au pas, au pas, au pas !
Ces hommes prononçaient le refrain : Conscrits, au pas. Ne pleurez pas..... Marchez au pas, au pas, au pas, d'un ton si mâle et si pathétique que les larmes me vinrent aux yeux : en marquant eux-mêmes le pas et en dévidant leur chanvre, ils avaient l'air de filer le dernier moment du Vieux Caporal. Qui leur avait appris cette complainte? Ce n'était pas assurément la littérature, la critique, l'admiration enseignée, tout ce qui sert au bruit et au renom ; mais un accent vrai, sorti de quelque part, était arrivé à leur âme du peuple. Je ne saurais dire tout ce qu'il y avait dans cette gloire particulière à Béranger, dans cette gloire solitairement révélée par deux matelots qui chantaient, au soleil couchant, à la vue de la mer, la mort d'un soldat.