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L'Enchanteur 1768—1848
Essai sur la littérature anglaise Troisième et quatrième époques de Guillaume le Conquérant et de Henri II a Henri VIII trouvères anglo-Normands

Première partie

Troisième et quatrième époques de Guillaume le Conquérant et de Henri II a Henri VIII trouvères anglo-Normands

Essai sur la littérature anglaise · 6 min de lecture · p. 31–34 · chapitre 11 sur 107

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Œuvres complètes, Furne, 1859 (Essai sur la littérature anglaise), non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Après la conquête des Normands, le moyen âge commence et les choses changent de face. L'Angleterre a éprouvé dans son idiome des révolutions inconnues aux autres pays : le teutonique des Angles refoula le gallique des Bretons dans les vallées du pays de Galles ; le danois, le scandinave, ou le goth, renferma l'erse parmi les highlanders écossais et altéra le pur saxon ; le normand, ou le vieux français, relégua l'anglo-saxon chez les vaincus.

Sous Guillaume et ses premiers successeurs, on écrivit et l'on chanta en latin, en calédonien, en gallique, en anglo-saxon, en Roman des trouvères et quelquefois en Roman des troubadours. Il y eut des poëtes, des bardes, des jongleurs, des ménestrels, des contéors, des fabléors, des gestéors, des harpéors. La poésie prit toute espèce de formes, et donna à ses œuvres toutes sortes de noms : lais, ballades, rotruënges, chansons à carole, chansons de gestes, contes, sirventois, satires, fabliaux, jeux-partis, dictiés. Des le sixième siècle Fortunat donne le nom de lais, leudi, aux chants des Barbares. On comptait des romans d'amour, des romans de chevalerie, des romans du Saint-Graal, des romans de la Table-Ronde, des romans de Charlemagne, des romans d'Alexandre, des pièces saintes. Dans le Songe du dieu d'amour, le pont qui conduit au palais du dieu est composé de rotruënges, stances accompagnées de la vielle ; les planches sont faites de dits et de chansons, les solives de sons de harpe, les piles des doux lais des Bretons.

Robert de Courte-Heuse, duc de Normandie, fils aîné de Guillaume le Conquérant, enfermé pendant vingt-huit ans dans le château de Cardiff, au bord de la mer, apprit la langue des bardes gallois. A travers les fenêtres de sa prison, il voyait un chêne dominer la forêt, dont le promontoire de Penarth était couvert. Il disait à ce chêne : Chêne, planté au sein des bois d'où tu vois les flots de la Saverne lutter contre la mer ; chêne, né sur ces hauteurs où le sang a coulé en ruisseaux ; chêne, qui as vécu au milieu des tempêtes, malheur à l'homme qui n'est pas assez vieux pour mourir ! »

Un autre prince anglais, Richard Cœur-de-lion, fut couronné comme troubadour. Il avait composé en langue romane du Midi, sa langue maternelle, un sirvante sur sa captivité à Worms. Parmi les poëtes, ses contemporains, Richard n'est pas fils d'Éléonore de Guienne, mais de la princesse d'Antioche, trouvé en pleine mer sur un vaisseau tout d'or, dont les cordages étaient de soie blanche. Ce vaisseau est la grande serpente des romanciers. Quand les enfants des femmes arabes étaient méchants, elles les menaçaient du roi Richard, et quand un cheval ombrageux tressaillait, le cavalier sarrasin le frappait de l'éperon en lui disant : Et cuides-tu que ce soit le roi Richard ? Guillaume Blondel (qu'il ne faut pas confondre avec le trouvère Blondel de Nesle) était un des ménestrels de Richard : nous n'avons pas sa chanson fidèle ; il n'en est resté que la tradition.

Rien n'était plus célèbre que l'histoire populaire du Marquis au court nez.

Guillaume, trouvère anglo-normand, a laissé dans son poëme des Joies de Notre-Dame une description curieuse de Rome et de ses monuments au onzième siècle. Il composa un petit poëme, fort ingénieux, sur ces trois mots, fumée, pluie et femme, qui chassent un homme de sa maison ; la maison, c'est le ciel; la fumée, l'orgueil ; la pluie, la convoitise ; la femme, la volupté : trois choses qui empêchent d'entrer dans le ciel, maison de l'homme.

Un moine du mont Saint-Michel, dans la description qu'il fait des fêtes de ce monastère (alors sous la domination anglaise), nous apprend que « dessous Avranches, vers Bretagne, était la forêt de Cuokelunde remplie de cerfs, mais où il n'y a à présent que des poissons. En la forêt avait un monument. » Le poëte place l'irruption de la mer sous le règne de Childebert.

Geoffroy Gaimar, auteur de l'Histoire des rois anglo-saxons, emprunta des bardes gallois le Brut d'Angleterre que Wace traduisit du latin de Geoffroy de Montmouth. Celui-ci, selon M. l'abbé de la Rue, l'avait traduit de l'original bas-breton apporté en Angleterre par Gautier Galenius, archidiacre d'Oxford.

Brut ou Brutus est un arrière petit-fils d'Enée, premier roi des Bretons. Du roi Brut descendit Arthur ou Artus, roi de l'Armorique dont nous autres Bretons attendons le retour comme les Juifs attendent le Messie. Arthur institua l'ordre de chevalerie de la Table-Ronde : tous les chevaliers de cet ordre ont leur histoire ; d'où il advient qu'un premier roman a ce que les ménestrels appelaient des branches, ainsi que dans Arioste un conte en engendre un autre. Arthur et ses chevaliers sont un calque de Charlemagne et de ses preux. Mais n'est-il pas inconcevable qu'on cherche toujours l'origine de ces merveilles dans le faux Turpin qui écrivait en 1095, sans s'apercevoir qu'elle se trouve dans l'histoire des Faits et gestes de Karle le Grand, compilés en 884 par le moine de Saint-Gall?

Le roman du Rou est encore de Robert Wace. Là se lit l'histoire authentique des fées de ma patrie, de la forêt de Bréchéliant remplie de tigres et de lions ; l'homme sauvage y règne, et le roi Arthur le veut percer avec l'Escalibar, sa grande épée. Dans cette forêt de Bréchélant, murmure la fontaine Barenton. Un bassin d'or est attaché au vieux chêne dont les rameaux ombragent la fontaine : il suffit de puiser de l'eau avec la coupe et d'en répandre quelques gouttes pour susciter des tempêtes. Robert Wace eut la curiosité de visiter la forêt et n'aperçut rien :

Fol m'en revins, fol y allai.

Un charme mal employé fit périr l'enchanteur Merlin dans la forêt de Bréchéliant. Pieux et sincère Breton, je ne place pas Bréchéliant près Quintin comme le veut le roman du Rou ; je tiens Bréchéliant pour Becherel, près de Combourg. Plus heureux que Wace, j'ai vu la fée Morgen et rencontré Tristan et Yseult; j'ai puisé de l'eau avec ma main dans la fontaine (le bassin d'or m'a toujours manqué), et en jetant cette eau en l'air, j'ai rassemblé les orages : on verra dans mes Mémoires, à quoi ces orages m'ont servi.

Le trouvère anonyme, continuateur du Brut d'Angleterre, est un Anglo-Saxon : il s'exprime avec la verve de la haine contre Guillaume, venu « non élever des villes, mais les détruire ; non bâtir des hameaux, mais semer des forêts » Le poëme offre un ingénieux épisode.

Le conquérant veut savoir quel sera le sort de sa postérité : il convoque une assemblée des notables et des principaux membres du clergé d'Angleterre et de Normandie. Le conseil, fort embarrassé, mande séparément les trois fils du roi : Robert Courte-Heuse paraît le premier. Un sage clerc lui dit : « Beau fils, si Dieu tout-puissant avait fait de vous un oiseau, quel oiseau voudriez-vous être ? ›

« Un épervier, répond Robert. Cet oiseau, pour sa valeur, est chéri des princes, aimé des chevaliers, porté sur la main des dames. »

Après Robert de Courte-Heuse, vient Guillaume le Roux : « Il aurait voulu être un aigle, parce que l'aigle est le roi des oiseaux. »

Après Guillaume le Roux, se présenta Henri, son jeune frère : « Il voudrait être un estournele, parce que l'estournele (l'étourneau) est un oiseau simple, qui ne fait de mal à personne, et vole de concert avec ses semblables : s'il est mis en cage, il se console en chantant. »

Courte-Heuse, vaillant comme l'épervier, mourut dans les fers ; Guillaume, roi comme l'aigle, fut cruel et finit mal; Henri fut doux, bienfaisant comme l'estournele : il eut des peines, mais les années (complainte longue, triste et à même refrain) les adoucirent.